4. La mort de Sénèque ou " la mort sur ordonnance "

Luca Giordano, La mort de Sénèque, vers 1684
huile sur toile 155 cm x 188 cm
[Louvre.edu] -  Photo Erich Lessing

L'histoire

L'historien Tacite dans le livre XV des Annales relate la mort de Sénèque, l'ancien précepteur de Néron. L'empereur avait fait une première tentative pour se débarrasser de Sénèque : l'affranchi Cléonicus avait préparé le poison mais l'opération avait échoué. Tacite avance deux hypothèses pour expliquer cet échec : la révélation de l'affranchi auprès de Sénèque ou la propre méfiance du philosophe qu'une grande abstinence protégeait.

La conjuration de Pison contre l'empereur servit de prétexte à Néron pour réussir son funeste projet.

Les circonstances de la mort :

Le philosophe soupait en compagnie de son épouse Pompeia Paulina et de deux de ses amis quand le tribun de la cohorte prétorienne, Gavius Silvanus, lui fit part des instructions de l'empereur l'invitant à se donner la mort.

Le philosophe face à ses disciples :

Ille, interritus, poscit testamenti tabulas ; ac, denegante centurione, conversus ad amicos, quando meritis eorum referre gratiam prohiberetur, quod unum iam et tamen pulcherrimum habeat, imaginem vitae suae relinquere testatur ; cuius si memores essent, bonarum artium famam tam constantis amicitiae laturos. Simul lacrimas eorum, modo sermone, modo intentior, in modum coercentis, ad firmitudinem revocat, rogitans ubi praecepta sapientiae, ubi tot per annos meditata ratio adversum imminentia. Cui enim ignaram fuisse saevitiam Neronis ? neque aliud superesse, post matrem fratremque interfectos, quam ut educatoris praeceptorisque necem adiceret." Lui, sans se troubler réclame les tablettes de son testament ; et devant l'opposition du centurion, se tournant vers ses amis, il les prend à témoin, puisqu'on lui interdisait de reconnaître leurs services, qu'il leur laisse le seul bien qui lui reste et néanmoins le plus beau, l'image de sa vie ; s'ils en gardaient le souvenir, leur inaltérable amitié y trouverait satisfaction dans le renom de vertu. En même temps, devant leurs larmes, tantôt sur le ton de la conversation, tantôt avec plus de sévérité, à la manière d'un censeur, il les rappelle à la fermeté, leur demandant avec instance où étaient les préceptes de sagesse où était la pensée méditée pendant tant d'années pour faire face à l'adversité. En effet, à qui la cruauté de Néron était-elle inconnue ? il ne lui restait rien d'autre à ajouter, après le meurtre de sa mère et de son frère que la mort de celui qui l'avait éduqué et instruit. 
Le philosophe face à sa femme :
Ubi haec atque talia velut in commune disseruit, complectitur uxorem, et, paululum adversus praesentem fortitudinem mollitus, rogat oratque temperaret dolori, ne aeternum susciperet, sed in contemplatione vitae per virtutem actae desiderium mariti solaciis honestis toleraret. Illa contra sibi quoque destinatam mortem adseverat manumque percussoris exposcit. Tum Seneca gloriae eius non adversus, simul amore, ne sibi unice dilectam ad iniurias relinqueret, <<Vitae, inquit, delenimenta monstraveram tibi, tu mortis decus mavis ; non invidebo exemplo. Sit huius tam fortis exitus constantia penes utrosque par, claritudinis plus in tuo fine. >> Après ces recommandations et d'autres semblables qui pouvaient s'adresser à tous, il embrasse sa femme et un peu attendri en dépit de sa force d'âme présente, il prie et supplie sa femme de tempérer sa douleur, de ne pas l'entretenir éternellement, mais de trouver dans la contemplation d'une vie vouée à la vertu de nobles consolations à la privation d'un mari. Elle, au contraire, affirme qu'il lui faut aussi mourir et elle réclame une main pour en finir. Alors Sénèque ne voulant pas être contraire à la gloire de son épouse et aussi par amour afin de ne pas abandonner aux outrages celle qu'il chérissait par-dessus tout : << Je t'avais montré, lui dit-il, les douceurs de la vie ; toi, tu préfères la gloire de la mort ; je ne serai pas jaloux du mérite d'un tel exemple. Qu'une égale fermeté caractérise pour nous deux un trépas aussi courageux et qu'un éclat supérieur embellisse ta fin ! >>
Les derniers instants de Sénèque :
" Post quae, eodem ictu brachia fero exsoluunt. Seneca, quoniam senile corpus et parco victu tenuatum lenta effugia sanguini praebebat, crurum quoque et poplitum venas abrumpit ; saevisque cruciatibus defessus, ne dolore suo animum uxoris infringeret atque ipse, visendo eius tormenta, ad impatientiam delaberetur, suadet in aliud cubiculum abscedere. Et, novissimo quoque momento suppeditante eloquentia, advocatis scriptoribus, pleraque tradidit (...) " " Après cela, du même coup, ils s'ouvrent avec le fer les veines du bras. Sénèque, devant le lent écoulement du sang qui affectait son corps sénile et affaibli par les privations, se rompt aussi les veines des jambes et des jarrets ; épuisé par de cruelles tortures, ayant peur de briser par sa souffrance le courage de son épouse et lui-même, en voyant les tourments de sa femme de s'abandonner à la faiblesse, il la persuade de se retirer dans une autre chambre. Et, même au moment fatal, gardant toute la maîtrise de son éloquence, il appela ses secrétaires et leur livra longuement ses réflexions. (...) "

Le tableau : La mort de Sénéque

Luca Giordano représente les derniers instants de Sénèque : il choisit l'adieu du philosophe à ses disciples.

  • Le personnage de Sénèque : c'est lui qui focalise l'attention. Soutenu par un serviteur, le philosophe a encore la force de s'exprimer, de transmettre sa sagesse. Le corps du vieillard est largement dénudé, son crâne dégarni. L'aspect physique de Sénèque incline à la pitié. Le contraste est total avec la détermination du regard, le geste encore assuré du maître enseignant à ses disciples. Près de sa main gauche se trouvent des livres.
  • Aux pieds du philosophe, le médecin avec sa lancette qui a servi à lui ouvrir les veines ; une bande enserre encore le bas du mollet de Sénèque. Impassible à la douleur, Sénèque utilise les derniers instants qui lui sont comptés à enseigner les préceptes de la sagesse et de la fermeté d'âme.
  • Autour du maître, les disciples et les serviteurs. Une extrême attention les caractérise. Tous ont de quoi noter par écrit le testament spirituel du maître. Les regards vers Sénèque sont empreints de gravité et de respect et toute l'assistance est consciente de la solennité de l'instant. Deux disciples se concertent sur la pensée du maître.

La lumière est distribuée suivant une bande oblique qui enveloppe de bas en haut, le médecin, un disciple, Sénèque et deux serviteurs. Le reste de l'assistance est laissé dans la pénombre ou représenté de dos. Tout est étudié pour faire converger les regards sur le personnage principal.

L'atmosphère antique de la scène est esquissée par un imposant fût de colonne et un socle sculpté sur lequel repose le pied de Sénèque.

Conclusion

Giordano a retenu du personnage de Sénèque le philosophe adepte du stoïcisme. La scène ne dépeint qu'un univers masculin. Impassibilité dans la douleur, maîtrise de la souffrance, force d'âme dans l'adversité, grandeur et dignité face à la mort : telles sont les lignes de conduite du stoïcien. "Sustine et abstine" : la devise exigeante sert de fil directeur à la compréhension de la toile.

La mort de Sénèque est un thème souvent travaillé. Au 18ème siècle, il est sujet de concours à l'Académie. Peyron remportera le prix avec une Mort de Sénèque en accord elle aussi,avec le stoïcisme du philosophe mais traitée suivant le style de l'époque, dans une grandeur néoclassique. David, lui échouera à ce même concours : il met en scène dans une vision plus proche de Tacite, le suicide de l'écrivain et l'évanouissement de son épouse soutenue par ses suivantes. L'héritage culturel de l'Antiquité n'a cessé d'inspirer d'infinies variations aux artistes.

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