1. Hector ou la mort au champ d'honneur

Jacques-Louis David, La douleur d'Andromaque, 1783
huile sur toile 146 cm x 181 cm
 © [Louvre.edu] -  Photo Erich Lessing

La légende

Hector, abandonné par Apollon et abusé par Athéna, est tué par Achille. La famille d'Hector, impuissante, voit du haut des remparts le cadavre de son champion attaché au char d'Achille et traîné dans la poussière autour des remparts d'Ilion.

Puis Achille emmène avec lui le corps du Troyen et rend les honneurs funèbres à son ami Patrocle, tué auparavant par Hector. Au Troyen, Achille n'accorde pas de sépulture. Il faudra l'intervention pathétique du vieux Priam pour qu'Achille rende le corps d'Hector. Alors commence la cérémonie de deuil. On entonne le thrène auquel répondent les femmes par des sanglots. Puis c'est au tour d'Andromaque " aux bras blancs " de s'exprimer :

" Epoux, tu quittes la vie et meurs bien jeune me laissant seule au palais ; il est encore bien petit le fils auquel nous avons donné naissance, toi et moi pauvres malheureux et je ne le vois pas parvenir à l'adolescence ; notre ville bien avant, sera détruite complètement car tu es mort, toi son gardien, son protecteur, toi qui veillais sur ses épouses dignes de respect et ses jeunes enfants ; dans peu de temps elles seront transportées sur les navires creux et moi avec elles ainsi que toi mon fils (...)"

Andromaque dans une vision prophétique évoque la fin d'Astyanax précipité du haut des remparts d'Ilion.

Le tableau : La douleur d'Andromaque

La scène représentée est fidèle au récit de L'IIiade. Hector gît sur le lit : le torse dénudé laisse voir la musculature du guerrier mais le corps est livide, la nuque rejetée en arrière ne se tient plus. Les bras sont allongés le long du corps, l'attitude est figée, seule l'épaisse chevelure bouclée témoigne encore de cette vie qui a fui.

- Au premier plan, à gauche, le casque du héros avec ce cimier en crins cheval qui effraya tant, selon Homère, Astyanax lorsque son père partit au combat.
- Derrière, l'épée d'Hector, symbole de sa bravoure.
- A droite, Andromaque, vêtue de blanc est assise, les yeux noyés de larmes ; sa main gauche est posée sur le bras d'Astyanax, sa main droite, dans un geste pathétique, montre le corps d'Hector. Elle semble prendre à témoin celui qui regarde le tableau et l'associer à son immense douleur.
- Devant elle, Astyanax a la main posée sur la poitrine de sa mère pour attirer son attention, son geste consolateur manifeste sa tendresse filiale.

La mise en scène est théatrâle : une lourde et sombre tenture sert de toile de fond, le drapé régulier renforce le rendu néoclassique de même que le mobilier aux lignes épurées. La fidélité au récit homérique est saisissante : les panneaux du lit retracent les adieux d'Hector et sa mort. Un haut candélabre brûle des aromates.

L'intérêt du tableau repose sur l'utilisation de l'ombre et de la lumière :

- teintes assourdies de la tenture qui mettent en valeur la lividité du cadavre,
- manteau rouge éclatant d'Astyanax qui s'oppose au profil de l'enfant laissé dans la pénombre,
- pleine lumière sur Andromaque : sur sa poitrine, symbole éminemment maternel, sur ses bras tant chantés par Homère dans L'Iliade, liens visuels entre les deux pôles de sa vie : son époux et son fils, sur son visage où se lit une douleur inconsolable.
La perte d'Hector est indissociable de la chute d'Ilion, de l'esclavage des femmes, de la mort de son héritier : Astyanax.
Au drame princier se superpose le drame familial : anéantissement d'Andromaque devant une vie fauchée en pleine jeunesse, devant une mort qui ne lui a pas permis de vivre les moments ultimes de la séparation.

Le regard noyé d'Andromaque prolonge les vers de l'Iliade : " de ton lit, tu n'auras pas tendu vers moi tes bras mourants ! Tu ne m'auras pas dit un mot chargé de sens, que je puisse me rappeler, jour et nuit, en versant des larmes ! " Douleur et regrets sont étroitement confondus.

Conclusion

Ce tableau dans l'histoire de la peinture de David occupe une place à part : il a été son œuvre de réception à l'Académie. Grâce à lui, il y sera admis à l'unanimité.

La peinture est attachante par la diversité du rendu : à " l'emphase baroque " du visage d'Andromaque, à la solennité froide et théatrâle du décor, s'opposent l'émouvant abandon de la nuque d'Hector et surtout le naturel absolu du geste et du regard d'Astyanax. L'histoire cohabite avec l'intimité de la vie.

 

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