6. La mort d'Adonis ou la vengeance divine

Lambert Sustris, La mort d'Adonis, vers 1620
huile sur toile 155 cm x 199 cm
 © [Louvre.edu] -  Photo RMN

L'histoire

La reine de Syrie avait une fille nommée Myrrha qu'elle proclamait plus belle qu'Aphrodite. Courroucée, la déesse inspire à Myrrha un amour criminel pour son père. La jeune fille, grâce à la complicité de sa nourrice, s'introduit dans la couche de son père et s'unit à lui. Myrrha, prise de honte, s'enfuit après l'inceste et les dieux compatissants la transforment en arbre : l'arbre à myrrhe dont les gouttes, selon la légende, représentaient les larmes de la jeune fille. De l'écorce de l'arbre naquit un enfant d'une merveilleuse beauté : Adonis (nom qui signifie "seigneur ").

Il est élevé par les nymphes. Aphrodite en voyant le jeune homme en tombe éperdument amoureuse. Le couple devient inséparable et poursuit dans les bois, lièvres prompts à fuir, cerfs à haute ramure ou daims.

Arès s'irrite de la passion d'Aphrodite pour un mortel et décide d'éliminer ce rival. Il insuffle à Adonis le goût du danger et de la chasse au sanglier.

Ovide au livre X des Métamorphoses fait le récit du combat qui coûtera la vie au jeune homme :

" Forte suem latebris vestigia certa secuti
Excivere canes silvisque exire parantem
Fixerat obliquo iuvenis Cinyreius ictu.
Protinus excussit pando venabula rostro
Sanguine tincta suo trepidumque et tuta petentem
Trux aper insequitur totosque sub inguine dentes
Abdidit et fulva moribundum stravit harena.
Victa levi curru medias Cytherea per auras
Cypron olorinis nondum pervenerat alis ;
Agnovit longe gemitum morientis et albas
Flexit aves illuc ; utque aethere vidit ab alto
Exanimem inque suo iactantem sanguine corpus ;
" Un jour les chiens ayant suivi les traces bien reconnaissables d'un sanglier, le débusquèrent. Il était prêt à sortir de la forêt quand le jeune héros, fils de Cynéras le transperça d'un coup oblique. Aussitôt, de son groin recourbé, l'animal fait tomber l'épieu teint de son sang ; Adonis tremble et cherche un asile ; le sanglier farouche le poursuit, enfonce complètement ses défenses dans l'aine et l'étend mourant sur le sable fauve. Conduite à travers les airs sur son char léger, la déesse de Cythère n'était pas encore arrivée à Chypre sur les ailes de ses cygnes ; de loin elle reconnut les plaintes du mourant et dirigea vers lui ses blancs oiseaux ; du haut des airs, elle l'aperçoit, sans connaissance, le corps convulsé, baignant dans son sang,"
Desiluit pariterque sinum pariterque capillos
Rupit et indignis percussit pectora palmis
Questaque cum fatis << Et non tamen omnia vestri
Iuris erunt >> dixit ; luctus monimenta manebunt
Semper, Adoni, mei ; repetitaque mortis imago
Annua plangoris peraget simulamina nostri
at cruor in florem mutabitur.
(...) Sic fata cruorem
Nectare odorato sparsit ; qui tactus ab illo
intumuit sic ut fulvo perlucida caeno
Surgere bulla solet ; nec plena longior hora
Facta mora est, cum flos de sanguine concolor ortus,
Qualem, qua lento celant sub cortice granum,
Punica ferre solent ; brevis est tamen usus in illo ;
Namque male haerentem et nimis levitate caducum
Excutiunt idem, qui praestant nomina, venti. "
Elle saute à terre, elle arrache le voile qui couvre sa poitrine, elle arrache ses cheveux et se frappe la poitrine de ses mains si peu destinées à ce geste ; et accusant les destins : << non, tout ne relèvera pas de votre loi, dit-elle, >> un témoignage de ma douleur subsistera éternellement, ô mon Adonis bien-aimé ; chaque année la représentation de ta mort fera revivre mes lamentations et ton sang sera changé en fleur. (...) Sur ces paroles, elle arrose le sang d'Adonis d'un nectar parfumé ; à ce contact, le sang bouillonne à la manière des bulles transparentes qui naissent sur les eaux des mares jaunâtres ; une heure, pas plus, s'est écoulée que de ce sang éclot une fleur de même couleur, pareille à celle du grenadier qui dissimule ses graines sous une écorce flexible ; cependant il est bien court le plaisir qu'elle offre ; car mal fixée et rendue trop fragile par sa légèreté, elle tombe sous les bourrasques de celui dont elle tire son nom : le vent.

Le tableau : La mort d'Adonis

La composition de Lambert Sustris ne suit pas le texte d'Ovide. Le peintre a réuni Aphrodite et Vénus mais la déesse est bien différente de la version du poète.

- Chez Ovide, la douleur morale d'Aphrodite est manifeste et son désespoir se traduit par des gestes de deuil habituels en ces circonstances. Cependant, rapidement, la nature divine d'Aphrodite prend le dessus. Elle transforme la perte d'Adonis en une victoire sur le temps : elle crée le culte d' Adonis qui se répandra dans tout le monde grec et auquel elle sera associée et fait naître du sang du jeune homme l'anémone, symbole poétique de la fragilité de la destinée humaine.

- Chez Sustris, le regard se porte d'abord sur Adonis, situé au centre du tableau.

Le jeune homme porte d'élégantes chaussures de chasse ; son corps est abandonné mais il n'a pas encore la raideur de la mort. Le héros semble plutôt endormi. Le visage est imberbe, le torse dénudé s'offre aux regards et suffirait à lui seul à justifier la réputation de beauté d'Adonis. La vie est fauchée dans sa fleur et la mort ici devient sommeil ; la grâce accompagne Adonis dans le royaume des Ombres, ses traits apaisés sont un chant à l'innocence.

Aphrodite est représentée à côté d'Adonis. La déesse évanouie est soutenue par une jeune femme. La passion amoureuse et le désespoir prennent ainsi toute leur force. Etre privé d'Adonis est insupportable à Aphrodite : fuir la réalité peut apporter une brève consolation. Aphrodite est ici plus femme que déesse. Sa légendaire beauté est éclatante : la robe faite d'un élégant tissu moiré et pastel est dégrafée, la poitrine est offerte ; la coquetterie d'Aphrodite est perceptible dans les perles qui parent sa chevelure bouclée, les bracelets d'or qui ornent ses poignets, les sandales précieuses qui la chaussent.

Le décor champêtre fait de forêts et de vallons rappelle les circonstances du drame : la chasse au sanglier d'Adonis. Les chiens du jeune homme sont près de leur maître. L'épieu du chasseur est aux pieds d'Adonis.

Conclusion

Le tableau de Sustris donne une version apaisée de la mort d'Adonis. Aucune violence dans cette évocation. Les putti ornent la scène de leurs ébats, Eros avec son arc - instrument du destin - se tient entre sa mère et celui qu'elle aime. Deux suivantes soutiennent Aphrodite et Adonis : les mouvements sont amortis. Une femme représentée de dos, à droite, au premier plan, déploie un voile rouge prête à dissimuler aux regards une réalité trop crue. La vengeance d'Arès qui a insufflé à Adonis la passion de la chasse et du danger, est simplement suggérée, à l'extrémité droite du tableau, par le chien assis qui regarde son maître. La représentation de la mort n' est ici que grâce et retenue.

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