La Madeleine à la veilleuse - René Char et Georges de La Tour
Georges de La Tour
La Madeleine à la veilleuse
,
vers 1640-1645
huile sur toile, 128 cm x 94 cm


René Char,
Madeleine à la veilleuse,
in Fureur et mystère, La Fontaine narrative, 1947
(Édition Gallimard - 1983)


L'éphémère beauté face à l'éternité céleste.

Georges de La Tour peignit plusieurs fois la figure de Marie Madeleine et celle-ci est une de ses œuvres les plus achevées. La jeune femme, autrefois courtisane, convertie par sa rencontre avec le Christ, est absorbée dans sa rêverie religieuse. Elle regarde, sans fixer son regard ailleurs qu'en elle-même, la lampe qui brûle devant des livres entassés, et appuie sa main sur un crâne, symbole de la vanité des choses terrestres. L'œuvre apparaît comme une réflexion simple et directe d'une jeune femme sur sa beauté éphémère et l'éternité des choses célestes. La Tour a volontairement dépouillé la jeune femme de tout accessoire afin de concentrer l'action sur l'aspect religieux de son message.
 © [Louvre.edu] Photo Erich Lessing, Texte : Vincent Pomarède

René Char a découvert l'œuvre de Georges de La Tour à l'exposition " Les Peintres de la Réalité en France au XVIIe siècle ", organisée au musée de l'Orangerie de novembre 1934 à février 1935. C'est la première fois que le public voit réunis treize des quinze tableaux alors attribués à l'artiste et c'est une révélation. Le poème Madeleine à la veilleuse est intégré dans le recueil FUREUR ET MYSTÈRE (La Fontaine narrative), édité par Gallimard en 1948.

MADELEINE À LA VEILLEUSE
par Georges de La Tour

     Je voudrais aujourd'hui que l'herbe fût blanche pour fouler l'évidence de vous voir souffrir : je ne regarderais pas sous votre main si jeune la forme dure, sans crépi de la mort. Un jour discrétionnaire, d'autres pourtant moins avides que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont vôtre alcôve. Mais ils oublieront en partant de noyer la veilleuse et un peu d'huile se répandra par le poignard de la flamme sur l'impossible solution. 

Dans Partage formel, publié dans le même recueil (FUREUR ET MYSTÈRE, Seuls demeurent, 1938/1944), René Char associe, dans une réflexion sur le rôle du poète et la poésie, Georges de La Tour et Héraclite, qui l'accompagnent dans la Résistance.

PARTAGE FORMEL
IX

À DEUX MÉRITES
    Héraclite, Georges de La Tour, je vous sais gré d'avoir de longs moments poussé dehors de chaque pli de mon corps singulier ce leurre : la condition humaine incohérente, d'avoir tourné l'anneau dévêtu de la femme d'après le regard du visage de l'homme, d'avoir rendu agile et recevable ma dislocation, d'avoir dépensé vos forces à la couronne de cette conséquence sans mesure de la lumière absolument impérative : l'action contre le réel, par tradition signifiée, simulacre et miniature.

Un autre tableau de Georges de La Tour va, pour René Char et ses compagnons, symboliser la lutte contre l'hitlérisme : " Le Prisonnier ".

Documents complémentaires

L'admiration de René Char pour Georges de La Tour perdure au-delà de la période de la guerre de 1940 et de l'interprétation qu'il a pu donner de son œuvre pendant son engagement dans la Résistance. Le recueil : LE NU PERDU, Dans la pluie giboyeuse) comprend un texte de 1966 qui rend hommage à la " justesse " de ce peintre.

JUSTESSE DE GEORGES DE LA TOUR
26 janvier 1966
    L'unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d'entrer dans le cercle de la bougie, de s'y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant.
    Il ouvre les yeux. C'est le jour, dit-on. Georges de La Tour sait que la brouette des maudits est partout en chemin avec son rusé contenu. Le véhicule s'est renversé. Le peintre en établit l'inventaire. Rien de ce qui infiniment appartient à la nuit et au suif brillant qui en exalte le lignage ne s'y trouve mélangé. Le tricheur, entre l'astuce et la candeur, la main au dos, tire un as de carreau de sa ceinture ; des mendiants musiciens luttent, l'enjeu ne vaut guère plus que le couteau qui va frapper ; la bonne aventure n'est pas le premier larcin d'une jeune bohémienne détournée ; le joueur de vielle, syphillitique, aveugle, le cou flaqué d'écrouelles, chante un purgatoire inaudible. C'est le jour, l'exemplaire fontainier de nos maux. Georges de La Tour ne s'y est pas trompé.

Georges de La Tour est l'un des peintres que René Char nomme dans Contre une maison sèche, publié dans le même recueil : "S'il te faut repartir, prends appui contre une maison sèche."

CONTRE UNE MAISON SÈCHE
...
    N'émonde pas la flamme, n'écourte pas la braise en son printemps. Les migrations, par les nuits froides, ne s'arrêteraient pas à ta vue.
    Nous éprouvons les insomnies du Niagara et cherchons des terres émues, des terres propres à émouvoir une nature à nouveau enragée.
    Le peintre de Lascaux, Giotto, Van Eyck, Uccello, Fouquet, Mantegna, Cranach, Carpaccio, Le Tintoret, Georges de La Tour, Poussin, Rembrandt, laines de mon nid rocheux.
...

Le dialogue entre l'écriture et la peinture est permanent dans l'œuvre de Char. En effet, il avait des relations d'amitié avec de nombreux peintres et sculpteurs de son temps qui ont peint et dessiné à partir de ses textes ou les ont illustrés. Certains poèmes, notamment de Recherche de la base et du sommet (1947/1971), ont été inspirés par les œuvres d'artistes contemporains : Georges Braque, Victor Brauner, Pierre Charbonnier, Louis Fernandez, Alberto Giacometti, Jean Hugo, Paul Klee, Wilfredo Lam, Mirò, Picabia, Nicolas de Staël, Viera Da Silva, Jean Villeri, Max Ernst (Alliés substantiels)...

Sélection de sites

Georges de La Tour

  • - Louvre.edu, le site éducatif du musée du Louvre, pour lire la notice biographique de Georges de La Tour, voir la présentation (notices, animations) de cinq autres tableaux de Georges de La Tour : Saint-Thomas, Le Tricheur, Saint-Joseph charpentier, L'adoration des bergers, Saint-Sébastien soigné par Irène, découvrir les caractéristiques de la peinture du XVIIe siècle. On pourra aussi consulter les œuvres des peintres cités dans Contre une maison sèche.
  • Artcyclopedia
    Les peintures de Georges de la Tour dans les musées français et américains.
    Musée des Beaux-Arts de Rennes : Le nouveau-né de Georges de La Tour.
  • Fondation Jacques-Édouard Berger : Parcours en clair obscur qui donne des informations sur le contexte historique, la redécouverte de Georges de La Tour à partir de 1915, les éléments sur lesquels les critiques se sont appuyés pour reconstituer son œuvre.
  • - L'exposition Georges de La Tour, au Grand Palais en 1998.
    Compte rendu avec une biographie succincte sur le site du Ministère des Affaires étrangères.
    Le dossier de Paris-Match avec des reproductions (de qualité médiocre) des 42 œuvres exposées, une présentation du peintre et l'histoire de sa redécouverte.
  • - Une présentation de Georges de La Tour en anglais par le professeur Susan Koslow, spécialiste du XVIIe siècle, Brooklyn College.
  • - Une présentation de Georges de La Tour par les élèves du collège "La Passepierre" Rue du Général de Gaulle, 57170 CHATEAU-SALINS (académie de Nancy-Metz) : biographie, art de Georges de La Tour, étude de l'Adoration des Bergers et des jeux très bien faits qui conduisent à observer les tableaux, les différentes versions d'un même tableau, à en apprécier la matière, la composition, etc., : jeu des 7 erreurs, l'intrus, les tricheurs, regards, tissus.

René Char

  • René Char : Souvenirs désordonnés de José Corti
    L'éditeur José Corti a publié : Le Marteau sans maître et Ralentir travaux (Breton, Char, Éluard). Dans ses souvenirs, José Corti
    " Char ne croit probablement pas beaucoup à l'inspiration ; mais, au hasard d'une rencontre, à l'aimantation des êtres et des choses. Il sait que le poète est un médium qui perçoit, sait le lieu et la prise. Quand il laboure, il pèse sur la terre ; il va toujours plus loin ; il revient sur le sillon autant de fois qu'il faut. Un manuscrit de Char est toujours la recherche de la dernière perfection. Quand on en est à l'impression, le repentir intervient : un mot, une inversion et le livre n'est pas plutôt achevé que se révèle ce qui aurait pu le parfaire. Tel poème de quelques vers n'a pas eu moins de sept ou huit états dont chacun a été définitif pendant quelques heures ou quelques jours. "
  • Quelques mots sur René Char, sur le site du Club des poètes.