Enseigner (enfin) l'oral à l'heure du numérique. Ateliers pédagogiques 2014 du séminaire "Les métamorphoses de la parole à l'heure du numérique".

Atelier 4 : Parole orale et poésie

Quelles situations d'enseignement construire pour faire surgir en classe la puissance du verbe poétique ? Comment donner à entendre la matière vive de la poésie ? Comment faire partager aux élèves l'enchantement de sa profération ? Comment les amener à s'approprier puis à exprimer une poétique particulière ?

Parole orale et poésie
Animatrice : Rachel Pagès, IA-IPR, académie de Montpellier

L'oralité est une donnée première de la poésie ; le texte poétique mobilise le corps, la voix, l'écoute, et cherche à établir sur son auditeur l'emprise d'une puissante émotion : « Sache, Lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre Langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner, bref, qui tiendra la bride à mes affections, me tournant ça et là à son plaisir » déclare ainsi Du Bellay dans Défense et illustration de la langue française (II, 11 - 1549).
Quelles situations d'enseignement construire pour faire surgir en classe la puissance du verbe poétique ? Comment donner à entendre la matière vive de la poésie ? Comment faire partager aux élèves l'enchantement de sa profération ? Comment les amener à s'approprier puis à exprimer une poétique particulière ?
Les deux actions pédagogiques présentées entendent articuler une approche individuelle et collective de la poésie ; elles invitent à une circulation du texte poétique, écouté et lu, regardé et dit, écrit et donné ; elles reposent de fait sur une pratique à la fois intime et partagée du geste poétique. Dans le dialogue qu'elles initient avec la musique, le dessin, la photographie, elles montrent aussi que la poésie n'est pas seule ; leurs étapes s'avèrent une interrogation incessante du poétique et de ses multiples incarnations, dans une quête qui fait la part belle à l'échange et à la saccade, dans les approches parfois délicates du rêve, de la souffrance ou de la folie.
De fait, les deux actions pédagogiques ont pris appui sur l'esthétique surréaliste, dans l'approche culturelle, mais également la démarche créative qu'elles proposent aux élèves, afin de dire « la beauté, ni dynamique ni statique » (André Breton, Nadja, 1928).

Objectifs :
• Surréalisme et rêve : l'apport de l'oral pour la découverte de la poétique
L'étude du courant surréaliste figure dans le programme de Français des classes de seconde générale ; or le surréalisme désarçonne quiconque cherche un sens rationnel, tant il s'agit d'un mouvement artistique où la subjectivité du lecteur peut librement éclater. Il s'agissait de mettre en valeur ce lien intime du texte et de son lecteur. Le second objectif était de consolider et d'approfondir l'étude analytique du texte à l'écrit comme à l'oral, dans une stratégie de découverte et dans l'optique d'une préparation progressive des épreuves anticipées de Français du baccalauréat.
• Vers libre, paroles croisées et folie
Le but est de réaliser un recueil de textes et d'images s'inspirant du principe de Souvenirs de la Maison des Fous, recueil de poèmes et de dessins publié par Paul Éluard en hommage à l'Hôpital psychiatrique de Saint-Alban. On souhaite faire se croiser le visible et le lisible dans une production mêlant les travaux des élèves et ceux d'un groupe de patients. Il s'agit aussi de relier une parole spontanée, celle de l'adolescence, à celle également spontanée de personnes souffrant de troubles psychiatriques lourds et complexes. Le recueil comporte environ 50 pages et les élèves sont initiés à l'infographie numérique pour le constituer. Parallèlement, ils découvrent les pratiques d'écriture liées au courant du surréalisme, notamment l'écriture collective et l'écriture automatique. Suite à la rencontre avec l'artiste photographe Soraya Hocine et à la découverte de son exposition sur Saint-Alban, « Serai-je vivant demain plutôt qu'aujourd'hui ? », les élèves travaillent aussi sur des prises de vue en lien avec l'enfermement, la folie, le mal de soi, la nostalgie.

Quelle relation avec l'oral ou avec la parole ?
• Surréalisme et rêve : l'apport de l'oral pour la découverte de la poétique
Les élèves ont tendance à se figer face à l'écrit, vite déconcertés par la syntaxe ou le lexique. Pourtant, on constate leur inclination pour la musique et pour des chansons étrangères dont ils ne comprennent pourtant pas toujours les paroles. On tente de reproduire cette attitude face au texte littéraire, en laissant les élèves exprimer leur interprétation pleine de subjectivité. Ainsi, c'est par la voie de l'oralisation que le texte entre en scène. Le poème est écouté avant d'être expliqué. C'est toujours par cette médiation qu'il est aussi étudié puisque l'analyse est faite à l'oral et qu'en fin de parcours les élèves sont invités à une mise en voix. L'étude littéraire devient un parcours auditif, musical, mené par un élève toujours actif.
• Vers libre, paroles croisées et folie
Des rencontres hebdomadaires sont programmées : chaque mardi sur le créneau d'arts visuels, un groupe d'élèves se rend à l'hôpital et échange avec un groupe de patients dans l'atelier d'ergothérapie. La semaine suivante, ce sont cette fois les patients qui se rendent au lycée.
Les moments d'échange sont marqués par les lectures à voix haute des textes rédigés par les élèves et par les patients. Sont également proposées des activités communes autour de dessins, de réflexions sur la vie, avec en permanence une restitution orale, passant par une écoute mutuelle. Les rencontres élèves/patients créent selon le personnel soignant un espace de parole, une ''aire de jeu'' (Winnicott), où chacun a pu mettre en mot, en dessin, en photo l'expression de soi. Prendre la parole pour la donner à l'Autre, l'autre qui n'est pas si loin de moi, mais qui est si différent également.

Quel apport du numérique ?
• Surréalisme et rêve : l'apport de l'oral pour la découverte de la poétique
Le poème se prête à une multitude d'expressions. Afin de donner une cohésion aux différents oraux, le support image - à savoir la photographie surréaliste - s'est imposé. L'outil numérique Thinglink offre la possibilité d'animer une image : celle-ci est devenue le carrefour des différents travaux d'élèves. Pour les enregistrements, les élèves ont utilisé le logiciel Audacity et le site Soundcloud. Cette utilisation a été également l'occasion d'une éducation aux médias.
Le numérique joue un rôle important : non seulement il permet à tous les élèves de s'exprimer à l'oral dans le temps scolaire, mais il offre également à l'élève la possibilité d'avancer, en autonomie, à son propre rythme et même de se révéler. L'intérêt de cette pratique orale individuelle a été particulièrement bénéfique pour les élèves en difficulté ou en situation de handicap (dyslexie).
• Vers libre, paroles croisées et folie
La dimension artistique étant cruciale dans la réalisation du recueil, il s'agit de proposer une réalisation moderne et esthétique afin de mettre en valeur les écrits et leurs illustrations. Les élèves pour ce faire ont été initiés à l'analyse et la production d'images fixes, aux techniques de réalisation d'affiches et de visuels divers par les outils numériques. La conception graphique se fait avec les outils numériques notamment Photoshop. Les illustrations réalisées par les élèves sont des photographies numériques intégrées à un post-traitement infographique.

Exemples de travaux réalisés :
Variations autour d'Eluard, Dans le cylindre des tribulations
- Brassaï, Brouillard, Statue du maréchal Ney http://www.thinglink.com/scene/531415347434094593
- Man Ray, Le violon d'Ingres https://www.thinglink.com/scene/531415453990387712
Variation autour d'Eluard, La terre est bleue
- Dora Maar, Main sortant d'un coquillage https://www.thinglink.com/scene/532535183522398209
Variation autour de Desnos, Un jour qu'il faisait nuit
- Man Ray, Les larmes https://www.thinglink.com/scene/532534236666658817
Variation autour de Desnos, J'ai tant rêvé de toi
- Man Ray, Man Ray embrassant Kiki https://www.thinglink.com/scene/532818879936724992

Recueil du projet : Libres paroles croisées avec l'hôpital de Saint Alban, consultable à partir du site du lycée http://www.lyc-roussel-stchelydapcher.ac-montpellier.fr/

Inspecteurs référents : Rachel Pagès, IA-IPR, académie de Montpellier ; Catherine Daumas, IA-IPR, académie de Lyon
Enseignants animateurs :
• Claire Augé-Rabier, professeure de Lettres au lycée Charles Chaplin, Décines, académie de Lyon
• Christine Flechier-Quissargues, professeure de Lettres et d'Arts visuels au lycée Théophile Roussel, Saint-Chély d'Apcher, académie de Montpellier
Partenaires :
• Justine Ponnelle, ergothérapeute et Ghislaine Cuminal, infirmière, membres de l'hôpital encadrant la réalisation, Hôpital psychiatrique Lucien Bonnafé de Saint-Chély d'Apcher, annexe de l'Hôpital psychiatrique de Saint-Alban

Mis à jour le 23 mars 2015
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