Archives des séminaires et des rendez-vous nationaux

Transcription de l'intervention de Régis Debray

Je regrette de ne pas pouvoir être des vôtres aujourd'hui, pour un simple contretemps, car je ne serai pas en France à ce moment-là, mais je tenais à dire quelques mots.

Dix ans après le rapport que j'avais remis au Ministre de l'éducation nationale, qu'est ce qu'on peut dire ?

D'abord, que ce rapport n'était pas une lubie, et encore moins une simple réaction à l'actualité, à l'événement, en fait, au septembre 2001. C'était un projet. Il a passé avec succès l'épreuve de la réalisation, qui est toujours périlleuse, et ça on le doit à tous les amis de l'IESR, à Dominique Borne, à Isabelle Sanmartin, à Jean-Paul Wilaime, mais à tous les autres. Donc, j'insiste sur ce point : ce n'était pas une lubie, c'était une bataille. Nous avons gagné une bataille, nous n'avons pas gagné la guerre. Je précise tout de suite qu'il ne s'agissait pas d'une bataille pour la religion, il s'agit d'une bataille pour la laïcité. Passer, comme je le disais, d'une laïcité d'incompétence à une laïcité d'intelligence. Aujourd'hui, dix ans après, la question n'est plus de savoir s'il est légitime d'enseigner les faits religieux dans l'école publique. Ce point est acquis. La question est de savoir comment faire et comment mieux faire.

Alors, si on fait un bilan, le choix, d'abord, proprement français, de passer par les disciplines, a été confirmé. Le corps enseignant l'a accepté. Et je dirais que c'est la manière laïque et scientifique d'aborder la question religieuse, l'objectif n'étant pas de parler tout le du fait religieux, mais d'en parler à bon escient, de façon informée et distanciée. Les avancées, oui, elles sont nombreuses. Je dirais que c'est d'abord la présence du fait religieux dans la définition du socle des connaissances. C'est devenu aujourd'hui une évidence. C'est ensuite la formation, très améliorée sous cet angl,e des professeurs des écoles. Le fait religieux est passé, si j'ose dire, de l'enseignement primaire à l'enseignement secondaire. Aussi. Et c'est enfin, je dirais, la formation continue des professeurs qui se mène l'IESR de façon à la fois consistante et approfondie.

Alors bien sûr, il y a encore des problèmes, sinon il n'y aurait pas besoin de se réunir pour en discuter. D'abord, convaincre l'ensemble des disciplines, ce qui ne va pas toujours de soi. Je pense à la philosophie, où on discerne encore certaines réticences qui, je crois, procèdent d'un malentendu sur la discipline. Il est demandé aux philosophes d'être un peu anthropologue, ça ne devrait pas être très difficile, et d'ailleurs, ça ne l'est pas. On fait de la philosophie à l'IESR, et on en fait très bien et très professionnellement. Il y a également un autre problème, qui serait l'absence de continuité dans les programmes, concernant le fait religieux. L'Islam, par exemple, est envisagé dans ses origines et pas vraiment dans sa continuité et son évolution. Il y a le danger de réduire la religion à ses origines plus ou moins mythiques ou historiques, et à la faire réapparaître seulement quand il s'agit de violences ou de massacres. Ce serait là une vision tout à fait amputé et fausse. Sans doute y'a-t-il aussi à parfaire la formation initiale des enseignants, à approfondir la différence entre le savoir et le croire. Bref, il y a encore beaucoup de travail. Donc, pour me résumer, ce projet a passé l'épreuve des faits, je l'ai dit.

Il va se poursuivre, il se poursuit de jour en jour, et il faut le voir, excusez-moi, je sais qu'il y a une actualité un peu difficile, et une actualité dont l'école peut être victime parfois. Disons que l'école écope, si j'ose dire, des problèmes de la société. Elle ne peut pas les résoudre à elle seule, mais sans l'école, ces problèmes seraient encore pire. Je dirais que là, nous nous inscrivons dans ce qu'on peut appeler un processus, le processus de civilisation : apprendre la civilité, apprendre la civilisation des mœurs, c'est un processus qui peut s'interrompre à tout moment, qui n'est pas facile, qui exige de la patience, de l'intelligence et du travail, et là je crois vraiment que l'IESR a rempli sa mission.

Mis à jour le 27 juillet 2011
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