Séminaire « Le livret personnel de compétences au collège »

Le socle, enjeu de formation pour les jeunes

Jean-Michel Blanquer, directeur général de l'Enseignement scolaire

Le socle commun de connaissances et de compétences, cela fait longtemps qu'on en parle, au moins depuis 2005, et d'aucuns l'ont parfois assimilé à l'arlésienne (on en parle toujours et on ne la voit jamais) ou à Nessy qui habite le Loch Ness (certains l'ont vue, ont cru la voir mais elle a disparu) ou bien à quelque avatar d'idée pédagogique un peu farfelue qui avec le temps finirait bien par rejoindre les limbes d'où elle n'aurait jamais dû sortir.

Pourtant, si nous sommes réunis aujourd'hui, nombreux, pour parler de sa mise en œuvre, c'est que le socle s'est installé dans le paysage éducatif français et qu'en parler ne provoque pas l'effondrement du temple. De concept plus ou moins bien défini, il a pris forme, après bien des débats (certainement pas clos), bien des algarades parfois, ressurgissant sans cesse quand on le croyait dissous ou enterré. Donc, le socle est solide, c'est bien le moins qu'on pouvait en attendre, et dès la rentrée prochaine, il sera un élément déterminant de l'obtention du diplôme national du brevet (en conséquence de l'arrêté du 9 juillet 2009 qui occasionna un débat qui restera dans les annales de ce ministère lorsqu'il fut présenté au CSE du 1er juillet 2009). En France tout finit toujours par un examen.

Il convient toutefois de faire une rapide mise en perspective de la notion même de socle.

Le socle commun dans le temps et l'espace

L'idée que « la scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun constitué d'un ensemble de connaissances et de compétences qu'il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société « (article 9 de la loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école du 23 avril 2005) n'est pas complètement neuve puisque Condorcet dans son discours à l'assemblée législative du 2 avril 1792 avait fixé comme principes fondamentaux de l'instruction publique : « Offrir à tous les individus de l'espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur bien-être, de connaître et d'exercer leurs droits, d'entendre et de remplir leurs devoirs ; Assurer à chacun d'eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d'être appelé, de développer toute l'étendue des talents qu'il a reçus de la nature, et par là, établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi ... Tel doit être le premier but d'une instruction nationale...
Tel doit être l'objet de l'instruction (...) Nous avons observé, enfin, que l'instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles ; qu'elle devait embrasser tous les âges ; qu'il n'y en avait aucun où il ne fût utile et possible d'apprendre ».

Tout est déjà là. Mais le socle commun consiste aussi en une traduction nationale de recommandations issues de l'Union européenne. La stratégie de Lisbonne en 2000 définit les « compétences clés pour l'éducation et l'apprentissage tout au long de la vie ». Même si la France défend sa spécificité dans les négociations qui se tiennent quotidiennement à l'échelon européen, elle ne peut faire abstraction de ce qui se passe à ses frontières immédiates. La nécessité d'avoir, à l'échelle européenne qui constitue l'environnement habituel dans lequel sont prises la majorité des décisions qui régissent notre vie publique, un cadre général dans lequel pourraient s'inscrire les politiques éducatives de chaque Etat membre a été admise. La recommandation européenne de 2006 sur les compétences clés a bien montré que l'idée était suivie de près par les institutions européennes. En mai 2009, le Conseil européen qui est l'instance qui regroupe les représentants des Etats membres (et non d'obscurs technocrates européens) a adopté un cadre stratégique pour la coopération européenne dans le domaine de l'éducation et de la formation, cadre qui se fonde sur la recommandation de 2006. Le 25 novembre 2009, la Commission européenne a publié une communication sur « les compétences clés dans un monde en mutation ».

Pourquoi ce rappel du cadre géographique et historique dans lequel s'inscrivent, et le socle, et les textes législatifs (loi d'orientation et de programme du 23 avril 2005 et loi du 24 novembre 2009 sur l'orientation professionnelle tout au long de la vie, elle aussi issue directement du processus de Lisbonne) qui lui donnent vie au niveau national ? C'est qu'il ne s'agit nullement d'une chimère mais d'une nécessité. Dans toute l'Union européenne, s'est dégagée une tendance claire en faveur d'un enseignement et d'un apprentissage axés sur les compétences et d'une démarche fondée sur les acquis de l'apprentissage.

Ainsi, après les lois scolaires fondatrices de la 3ème République, les lois que je viens de citer répondent aux enjeux de la formation des jeunes dans un monde en mutation profonde. Les 7 compétences du socle commun français sont la reprise explicite de compétences clés définies au niveau européen en 2006..

Le contexte sociétal actuel

Il va falloir que nous nous adaptions pour ne laisser personne au bord du chemin et que l'ensemble des jeunes dont nous avons la responsabilité trouve sa place dans la société. Comme le relève le cadre stratégique du Conseil de l'UE pour l'éducation et la formation : « l'enjeu principal est de faire en sorte que chacun puisse acquérir les compétences clés, tout en encourageant le développement de l'excellence et de l'attrait à tous les niveaux de l'éducation et de la formation ». Aussi l'objectif fixé aux Etats est que d'ici 2020 la proportion des personnes âgées de 15 ans ayant une maîtrise insuffisante de la lecture, des mathématiques et des sciences descende sous le niveau des 15%.

Les défis que cela représente pour le collège, dont différents rapports (syndicaux ou émanant de missions parlementaires cf rapport Grosperrin) indiquent que c'est « le lieu qui souffre le plus » sont donc d'importance. La quasi-totalité d'une classe d'âge doit y être accueillie dans son hétérogénéité alors même que le collège est conçu comme préparatoire au lycée. La massification de la scolarisation implique de trouver des réponses adéquates pour que 15 % d'élèves ne sortent plus du collège sans aucune des compétences attendues.

Il n'est pas inutile de rappeler que les dernières évaluations PISA ont montré une baisse des résultats des évaluations de connaissances des élèves en fin de collège dans l'ensemble des pays de l'OCDE, mais plus marquée en France. S'il convient de prendre ces résultats avec une certaine circonspection, il n'en est pas moins vrai qu'on peut s'interroger sur le fonctionnement et les limites de notre système. Diverses voix, y compris au sein de notre institution, s'élèvent pour demander où on en est de la mise en œuvre du socle et de l'arrêt de la casse éducative.

Le socle commun constitue un changement de portage. En validant ce que l'élève sait et non plus en sanctionnant ce qu'il ne sait pas, l'évaluation passe par une restauration de la confiance indispensable au renversement de la tendance macabre.

Les décrets du 11 juillet 2006 et du 14 mai 2007 définissent le contenu du socle et le livret personnel de compétences qui doit suivre l'élève durant toute sa scolarité obligatoire, y compris donc désormais au-delà du collège. Déjà, la réforme des programmes avait été conduite dans une approche transversale. La formation des élèves par référence à la maîtrise de compétences change poursuit cette évolution car l'acquisition d'une compétence requiert la contribution de plusieurs disciplines et inversement une discipline peut concourir à la maîtrise de plusieurs compétences.

Cette mutation dans le contenu des enseignements induit automatiquement une autre mutation, dans l'évaluation, l'école ayant une obligation de résultats. La maîtrise des compétences du socle par les élèves se fera donc en trois paliers, de l'école élémentaire à la fin de la scolarité obligatoire. Dans la plupart des pays de l'UE des normes minimales sont aujourd'hui utilisées pour évaluer l'acquisition d compétences clés sur une base comparable.

La nouvelle approche de l'enseignement induite par la mise en œuvre du socle commun mettant l'accent sur les compétences des élèves, la progressivité des apprentissages et leur continuité doit transformer le collège. Elle doit aller de pair avec l'individualisation des parcours. C'est une question d'équité et d'égalité des chances.

Les outils qui vont vous être présentés aujourd'hui s'inscrivent dans cette dynamique de suivi personnalisé des élèves et d'accompagnement de ces derniers tout au long de leur parcours. Ils ne vaudront que par l'implication de tous les acteurs chargés de leur utilisation. Le plus emblématique est le livret personnel de compétences composé des différentes attestations de maîtrise des compétences aux trois paliers du primaire à la fin de scolarité obligatoire.

De quoi s'agit-il ?

Le livret personnel de compétences, outil d'évaluation de la maîtrise du socle

Le livret personnel de compétences qui suivra l'élève tout au long de sa scolarité et permettra d'individualiser son parcours est un outil qui s'enrichira au fur et à mesure de la progression de l'élève dans sa scolarité. La tendance est clairement à la personnalisation des apprentissages, d'autant plus nécessaire que l'élève a des difficultés. C'est un outil qui a été rodé sur le terrain par des expérimentations successives qui ont conduit à son adaptation en fonction de l'utilisation qui en a été faite ainsi que des analyses qui ont été tirées de leurs résultats.

Le livret personnel de compétences a ainsi plusieurs fonctions :

C'est un outil de validation des compétences acquises au cours de la scolarité obligatoire et en ce qui nous concerne aujourd'hui, au collège, dans le cadre de la certification au moment de l'examen du DNB (la loi indique que l'obtention du DNB atteste la maîtrise des connaissances et compétences du socle commun) ;
C'est un outil de suivi de la formation acquise par l'élève à l'école primaire et au collège, donc il est utile au moment de la mise en œuvre de l'aide personnalisée au lycée ;
C'est un outil de travail pour les enseignants qui au-delà de leur enseignement par discipline, auront une autre vision de la transmission des savoirs, celle de l'enseignement par compétences ;
C'est donc aussi un outil pour la formation des enseignants.

Vaste programme puisqu'il touche à toutes les composantes de notre système éducatif. Certains parlent même de révolution copernicienne dans l'enseignement. C'est probablement pourquoi sa mise en œuvre a pris un peu de temps. 5 ans entre une loi et sa mise en œuvre concrète, c'est beaucoup dans l'absolu mais c'est peu dans le cas présent. On ne change pas la route d'un porte-avions comme celle d'une frégate légère. Il faut un pied de pilote un peu plus important.

Ainsi, le processus de validation du « Livret personnel de compétences » présenté par la DGESCO concilie les missions dévolues à ce document.

  • sur le plan pédagogique pour les élèves :
    • le LPC s'inscrit dans la continuité des attestations et des principes de validation mis en œuvre à l'école ;
    • il offre un support précis, fiable et immédiatement disponible aux équipes enseignantes du lycée, qui vont accueillir les élèves n'ayant pas validé les sept compétences, pour mettre en place l'accompagnement personnalisé ;
    • Il est utile à bien d'autres besoins pédagogiques liés au suivi personnalisé des élèves : suivi des parcours personnalisés avec prise en compte des acquis durant les étapes hors parcours habituel (stages, alternance, dispositifs relais...), meilleure transmission d'information lors des changements d'établissement, etc.;
    • ce faisant, il assure enfin au collège une importance capitale comme nœud du suivi pédagogique et lui donne l'occasion de porter la voix de la cohérence du système éducatif français (école - collège - lycée) ;
  • sur le plan pédagogique pour les enseignants :
    • dans un premier temps, les équipes les moins avancées dans ce mode nouveau d'évaluation pourront le mettre en œuvre en se fondant sur l'injonction institutionnelle minimale, à savoir la validation globale de la compétence ;
    • dans le même temps, les équipes qui sont déjà en chemin fourniront facilement les informations complémentaires demandées au niveau de l'item ; d'ailleurs, les équipes de pointe ont déjà développé localement ce type d'application avec renseignement des items

L'enjeu de cette journée se situe au-delà de l'application des textes législatifs et réglementaires, indispensable pour tout responsable républicain. Il se situe dans la conception que nous avons de la réussite des jeunes et de leur insertion sociale, de ce que nous attendons des futurs citoyens que nous contribuons à former et de ce que nous leur devons.

Séminaire du 4 mai 2010, Paris
Programme national de pilotage

Mis à jour le 30 juin 2010
Partager cet article
fermer suivant précédent