Outil d'enseignement en dispositifs relais Lire-Écrire, un plaisir retrouvé

Lire-Écrire, un plaisir retrouvé - Préface

Catherine Bizot, inspectrice générale de l'Éducation nationale de Lettres

Dès lors que l'on se pose la question de l'adaptation de la pédagogie à des publics spécifiques (élèves en grande difficulté, élèves en rupture scolaire, élèves handicapés...), on se situe au cœur d'une problématique essentielle à la réussite de l'École aujourd'hui : comment faire en sorte que « l'école pour tous », le « collège unique » prennent en compte la différence, intègrent l'hétérogénéité des élèves, au lieu d'exclure progressivement tous ceux qui n'ont pas pu dès le départ -pour des raisons sociales, familiales ou psychologiques -entrer dans le moule commun ?

C'est là un des défis majeurs que notre société lance à l'École républicaine.

Pour y répondre, le ministère de la Jeunesse et de l'Éducation nationale, en étroite collaboration avec le ministère de la Justice, a mis en place un certain nombre de dispositifs parmi lesquels les classes relais, qui accueillent temporairement des élèves en risque ou en situation de marginalisation scolaire et sociale.

Pour accompagner les enseignants dans leur pratique, au-delà de ces dispositifs, des groupes de travail nationaux ont été constitués afin de mettre en place des outils pédagogiques adaptés aux besoins de publics pour la plupart « décrocheurs », « désocialisés », souffrant depuis longtemps d'un sentiment d'exclusion dû à des d'échecs répétés et, par conséquent, démotivés, tantôt agressifs, tantôt passifs face aux apprentissages. Il était en effet indispensable que les prises de conscience et les décisions au niveau politique s'accompagnent d'une réflexion concrète sur les activités et les démarches à mettre en œuvre dans les disciplines enseignées. Tant que les disciplines elles-mêmes n'auront pas intégré comme réflexion inhérente à leur pratique une forme de questionnement relatif à la manière dont ce type d'élèves peut s'approprier les savoirs, le « traitement de l'hétérogénéité » au collège, devenu un poncif des textes officiels, risque de rester lettre morte.

Le présent CD-Rom a le double mérite de réunir les expériences de praticiens chevronnés issus à la fois du monde de l'Éducation nationale et de la Recherche (enseignants et chercheurs) et de la Protection judiciaire de la jeunesse (éducateurs), et d'être parti de l'observation des élèves pour bâtir son hypothèse de travail. Cette hypothèse consiste à penser que les adolescents, quelles que soient leurs difficultés, ne sont pas vierges de connaissances ni de compétences, mais qu'il faut leur proposer des dispositifs pédagogiques propres à réveiller ces aptitudes et à les engager dans des démarches où des savoirs pourront s'actualiser et s'organiser autrement que par les méthodes traditionnelles.

C'est à partir d'une interrogation sur l'origine des difficultés de lecture des élèves, difficultés cognitives qui engendrent un déficit global de compréhension, que sont issus les principes didactiques et pédagogiques fondateurs du présent outil. Il s'agit, notamment, de remédier au problème de concentration dont souffre la grande majorité de ces adolescents, entraînant impulsivité et manque de confiance en eux-mêmes. Comment lire un texte, le faire comprendre et interpréter, si on l'aborde d'emblée dans une perspective scolaire d'explication qui remet ces élèves en situation d'échec et les pousse à renoncer au travail de recherche du sens avant même de s'y être engagés ?

Les auteurs de ce CD-Rom se sont attachés à proposer, en plus d'un cadrage théorique indispensable (voir les travaux de Sylvie Cèbe, Roland Goigoux et Serge Thomazet : « Enseigner la compréhension », celui de Claude Guedj sur l'autobiographie, celui de Fabienne Rondelli sur le texte de La logeuse), une batterie de textes, d'activités et d'exercices visant à déplacer l'attention des élèves du traitement des contenus (histoire, connaissances culturelles) vers la prise de conscience des procédures qui sous-tendent la compréhension des textes. Autrement dit, il s'agit d'apprendre aux élèves à comprendre, de leur montrer comment et par quels moyens ils sont parvenus à la construction d'un sens pour qu'ils puissent, plus tard, réitérer seuls et de manière autonome ce processus.

Comprendre le sens d'un texte, en effet, passe par une reconstruction et implique de résoudre des tâches complexes : arriver, à partir d'un certain nombre d'indices repérés dans le texte, à créer des liens, à formuler des hypothèses, puis à les confirmer ou à les rejeter en fonction d'un contexte, de connaissances et d'une vraisemblance qui se dévoile peu à peu. Ainsi les élèves, mis en activité, ont-ils le sentiment de découvrir par eux-mêmes ce qu'un enseignement plus traditionnel leur aurait imposé, et qu'ils n'auraient pas mémorisé. Ils sont aussi conduits à argumenter pour confronter leurs idées et leurs intuitions, à les partager ou à les défendre devant leurs camarades.

Pour atteindre ces objectifs, le pari des auteurs est qu'il faut maintenir un certain niveau d'exigence à l'égard de ces élèves, dont l'appétence pour des tâches difficiles a été constatée : problèmes complexes à résoudre, textes « résistants » remettant en cause les représentations initiales, conduisant à plusieurs pistes de lecture, mettent les élèves en situation de recherche, de réflexion et d'élucidation et accrochent leur attention en même temps qu'ils mettent en jeu leurs capacités de déduction et d'inférence.

La séquence vidéo proposée montre de manière convaincante comment les élèves, confrontés à une véritable situation de résolution de problème, et étroitement guidés par leur professeur, sont capables d'une concentration intense et soutenue, et surmontent rapidement leurs blocages à l'égard de l'écrit. Il devient alors possible de les amener à modifier leur représentation du cours de français et de la lecture, de leur faire accepter l'erreur comme une étape nécessaire à la construction du sens, de les convaincre que lire est un plaisir partageable et un chemin conduisant à la réussite. C'est alors qu'on peut les faire revenir sur les opérations et les procédures qui les ont conduits à la compréhension et au dévoilement du sens, tout en leur montrant l'importance d'une observation méthodique et réfléchie de la forme du texte et d'une étude de la langue.

Pour des élèves fâchés avec l'institution scolaire -mais encore concernés par les apprentissages -le sentiment de réussite qui découle de ce contrôle pris progressivement sur l'activité de lecture est une source de motivation extrêmement puissante qui peut (et doit) aboutir à une modification profonde de leur comportement à l'égard de l'École. C'est pourquoi il est souhaitable que les outils proposés, et notamment les réflexions qu'ils induisent dans la pratique de l'enseignement de la discipline, fassent l'objet d'une large diffusion auprès des professeurs de l'enseignement secondaire, même, et peut-être particulièrement, s'ils n'enseignent pas en classe relais.


Mis à jour le 03 septembre 2009
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