Éducation au développement durable en action

Qu'est-ce que le développement durable ?

Hervé Kéradec, professeur à l'École nationale de commerce, Paris 17ème, rédacteur en chef de la revue Économie et Management
Michel Popoff, professeur à l'université de Nice-Sophia Antipolis - Géosciences et Environnement

«A long terme, nous sommes tous morts». Cette citation de J.-M. Keynes montre à quel point la question du long terme préoccupait peu les esprits, pendant l'entre-deux guerres. Le monde était vaste et à conquérir, la nature généreuse et ses ressources inépuisables. La crise économique, les désordres politiques, la possibilité de la guerre n'incitaient pas à penser l'avenir de la terre. La seconde moitié du 20ème siècle, sera celui des trente glorieuses (1945-1975), suivi de ce que l'on qualifie abusivement des trente piteuses (1975-2005) alors que les économies mondiales se sont plus développées en 60 ans que depuis le début de l'histoire de l'humanité. Et c'est ici que le bât blesse, car cette formidable croissance économique s'accompagne de nuisances de plus en plus lourdes. Le modèle de développement du monde devient insoutenable et, si nous sommes morts à long terme, nos enfants ne le seront pas à la condition qu'on leur lègue un monde vivable. Le concept de développement durable répond à cette prise de conscience.

L'analyse des termes est riche d'enseignements

Le concept de développement se distingue de celui de croissance en ce qu'il est davantage qualitatif. La croissance est évaluée par le Produit Intérieur Brut (PIB) d'un pays, agrégat dont on connaît les limites et que l'on complète maintenant d'indices de développement humain (IDH). Le développement renvoie aux évolutions économiques, aux mutations des sociétés et aux changements environnementaux qu'ils génèrent. Nous retrouvons ici les trois piliers du développement durable : l'environnement, le social et culturel, l'économique. Le concept de développement fut initialement associé aux pays en développement et à la notion de progrès. Le progrès économique renvoie à une conception triomphante, optimiste et rationnelle, de la croissance économique, où le plus est associé au mieux de manière assez simpliste.

Durable est la traduction du terme anglais " sustainable ", c'est-à-dire soutenable à long terme. Le développement est durable car il n'épuise ni la terre ni les hommes. Cette définition négative est instructive ; elle n'indique pas ce que peut être ce développement mais ce qu'il ne doit pas être, si l'on souhaite continuer à vivre ensemble dans un monde accueillant. Loin de l'égoïsme keynésien, le développement durable implique le respect et la solidarité. Le respect est celui de la planète dont nous connaissons la finitude. La solidarité doit s'exercer entre le Nord et le Sud, entre les riches et les pauvres, entre les jeunes et les vieux. Le développement durable est une problématique globale, dépassant les frontières et s'inscrivant dans un temps long. Nous en retiendrons la définition de Gro Harlem Bruntland auteur du célèbre rapport commandé par l'ONU en 1987 sur un thème ambitieux " Our common future ". Le développement durable est " un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ". L'enjeu est immense, il y va des conditions de vie des hommes pour les décennies à venir. Les obstacles sont nombreux : inégalités de richesses, différences sociales, culturelles et religieuses, visions du monde et rapport au temps spécifique à chacun. Le développement durable est un concept assez stabilisé ; quant à sa mise en œuvre effective, nous sommes loin du compte.

 

Pourquoi maintenant ?

Au 19ème siècle l'industrialisation et l'urbanisation modifient radicalement le rapport de l'homme à la nature. L'économie traditionnelle génère très peu de déchets, les paysans au 19ème siècle font du tri sélectif sans le savoir, isolent les déchets organiques qui servent d'engrais et récupèrent tout ce qui peut l'être, bois, métaux, verre...L'apparition du plastique et la surconsommation d'hydrocarbures fossiles pour le transport, l'habitat, les infrastructures, accompagnent un développement peu soucieux de son impact sur le milieu. Dans l'après-guerre, l'urbanisation croissante et la société de consommation de masse exacerbent ces problèmes.
Après la tourmente de mai 1968 et le choc pétrolier de 1973, les fondements dogmatiques de la croissance économique sont remis en question. La croissance insouciante, dont on attend qu'elle répondra à tous les besoins des hommes, montre ses limites. De grandes catastrophes écologiques, telles Seveso (1976), Bhopal (1984), l'explosion nucléaire de Tchernobyl (1986) et les marées noires en série, alertent les hommes sur les risques d'une destruction irréversible de l'environnement.

La médiatisation de ces événements n'est pas indifférente à la prise de conscience du risque écologique. Le développement de moyens de communication permet une la couverture médiatique toujours plus rapide et plus efficace. Le village mondial de Mac Luhan devient un fait quotidien et les hommes câblés sont plus au courant des conséquences des catastrophes lointaines que de la vie de leur quartier et des pollutions de leur proche environnement.
Le développement durable est aussi le fils des médias. A partir des années 80, à la suite du rapport Bruntland, la conférence de Rio (1992) à la quelle participent 172 gouvernements marque un tournant essentiel. Parmi les documents produits à cette occasion, l'agenda 21 (ce qu'il faut réaliser au cours du 21ème siècle) invite les autorités locales du monde entier à prendre des mesures concrètes pour sauver la planète. Le protocole de Kyoto, signé en 1997 par de très nombreux pays industrialisés (à l'exception notoire des Etats-Unis d'Amérique et de l'Australie), engage les pays signataires à réduire d'ici 2012 l'émission des gaz à effet de serre de 5 % d'ici 2012.

Deux sources intellectuelles sont à l'origine de l'interrogation sur l'avenir de la planète dans la seconde moitié du 20ème siècle : l'une pessimisme chez Martin Heidegger, l'autre plus radieuse avec l'approche systémique. La pensée de la technique chez Heidegger interroge déjà, dans les années 50, l'exploitation de la nature en tant que fonds. La technique triomphante comprise comme étape ultime du développement d'un rapport au monde sur un mode d'exploitation, annonce la ruine du monde. L'oubli de l'Etre, selon Heidegger, va se traduire par la catastrophe de la production d'un monde où l'homme provoque les conditions de sa disparition. L'immensité de cette pensée laisse une voie encore ouverte à un questionnement fondamental, inscrit dans la longue durée et qui a peu évolué depuis la mort de Heidegger.

L'approche systémique offre une perspective plus optimiste. Le texte originel est la théorie générale des systèmes de Ludwig Von Bertallanfy, qui propose une théorie applicable à de nombreux domaines. En France, l'approche systémique a touché le grand public par le livre de Joël de Rosnay (Le Macroscope, 1974) qui a sensibilisé toute une génération à l'interdépendance entre les différents systèmes ouverts qui composent le monde. L'approche systémique offre un nouveau paradigme qui aura de multiples conséquences, en particulier sur la biologie, le développement de l'écologie, le renouvellement de la théorie des organisations...L'homme n'est plus seul à exploiter le monde, il y est solidairement avec les autres. L'interdépendance entre l'homme et son système écologique, entre organisations, entre Etats, incite à penser dans le même mouvement sa propre action et ses conséquences sur les autres systèmes qui lui sont liés. La vigilance devient une nouvelle posture intellectuelle, alors que l'on connaît dorénavant la finitude de la terre.

Du point de vue des entreprises, qui sont des acteurs majeurs du développement durable, l'évolution des concepts mis en avant est tout à fait édifiante. Dans les années 80, l'éthique devient une valeur à la mode. Les grands scandales écologiques, la corruption et les scandales financiers provoquent une demande d'éthique dans le monde des affaires. Celle-ci devient une vraie préoccupation des entreprises, parfois dans le discours, souvent dans les actes. Les entreprises sont aussi soucieuses de leur image sociale et responsable. La notion de citoyenneté apparaît avec force. Plus neutre que le terme d'éthique, qui conserve toujours une connotation religieuse, la citoyenneté est le propre d'une entreprise qui se veut économiquement efficace et socialement responsable. Au cours des années 90, le développement durable s'impose et supplante ces des deux notions. Il s'impose avec une force exceptionnelle à partir des années 2000. Tous les rapports annuels des grandes entreprises s'expriment sur le développement durable. Ils soulignent les efforts des entreprises pour produire écologique (cycle de vie des produits et écoconception), surveiller leurs sous-traitants (démarche qualité) y compris des pays en développement (démarche éthique et équitable), réduire-réutiliser-recycler (3R) les matières industrielles, aider et impliquer leurs salariés (responsabilité sociale des entreprises)...

La notion de développement durable est maintenant reconnue et très largement partagée, mais elle court le risque d'une polysémie qui en ruine le sens et la transforme en un concept mou et consensuel, dont la force de changement est affaiblie. Une meilleure compréhension du rôle de chacun dans sa participation " au sauvetage de la planète " passe par ses acteurs.

 

Les acteurs

Le développement durable nous concerne tous : individus, entreprises, ONG, Etats.
Le développement durable est par nature associé à la démocratie. La participation à la décision et la recherche commune de solutions sont garantes de leur mise en œuvre. Le citoyen participe à la condition d'être informé et éduqué : la mission de l'école apparaît ici fondamentale.

Les femmes, les hommes et les enfants sont, quel que soit le pays où ils habitent, les vecteurs essentiels de changement des pratiques. En tant que
" Consommacteurs ", ils peuvent choisir des produits respectueux de l'environnement et recyclables. Ils peuvent aussi participer à un développement plus juste de la planète en consommant des produits du commerce équitable. Les consommateurs français sont encore réticents, mais leurs voisins allemands et suisses, plus convaincus, sont beaucoup plus impliqués dans cette démarche. En réponse à la production de déchets, la pratique de tri sélectif se généralise, avec le développement des déchetteries, indices d'un réel changement de comportement. Eviter le gaspillage des ressources à notre disposition : l'eau, en fermant le robinet alors qu'on se brosse les dents, l'énergie en baissant le chauffage et fermer la lumière quand on quitte une pièce, utilisation de sources d'énergie renouvelables ; autant de comportements qui témoignent d'une vraie préoccupation citoyenne. Les femmes, les hommes et surtout les enfants doivent apprendre ces gestes quotidiens salutaires à long terme.

De nombreuses entreprises, à l'heure actuelle, ont réellement pris conscience des enjeux du développement durable. Au-delà des contraintes légales, elles savent que leur image dépend beaucoup de leurs efforts pour respecter les hommes et la nature, que ces hommes travaillent pour elles dans les pays riches comme dans les pays en développement. Le cas de Nike est resté dans tous les esprits alors que, pendant la coupe du monde de 1998, la photo d'un enfant pakistanais en train de coudre un ballon marqué du logo Nike à fait le tour de la planète. Les idéaux de dépassement de soi et de solidarité sportive prônés par la firme se trouvaient ruinés par l'image de cet enfant accroupi, exploité et sans espoir. Les entreprises ont compris leur intérêt à s'investir, et à investir, dans le développement durable. Mais que ce soit par cynisme où par altruisme, le fait est qu'elles ont fait de réels efforts pour respecter la terre. La notation par des agences spécialisées, dont les rapports sont étudiés par les analystes financiers les incite à la plus grande prudence. Les dirigeants des grandes firmes ne souhaitent pas laisser leurs enfants assis sur un tas d'or dans une atmosphère irrespirable. Le comportement exemplaire des dirigeants et leur engagement sont ici essentiels, et leur éthique personnelle déterminante pour que la structure dont ils ont la charge choisisse une croissance soutenable, même si les contraintes du marché les pousseraient à d'autres arbitrages.

La puissance des grandes Organisations Non-Gouvernementales n'est pas étrangère aux préoccupations environnementales des entreprises. Les actions de GreenPeace contre Shell en (2003) ont montré l'impact d'individus regroupés en ONG pour contraindre une entreprise à produire écologique, à recycler ses déchets, à concevoir des produits propres. Les grandes ONG ont compris la puissance des médias, elles en usent intelligemment pour inciter les entreprises à des comportements plus responsables.

Les Etats sont aussi des acteurs majeurs du développement durable, que ce soit les Etats-Nations, ou les collectivité territoriales. L'Etat, en tant que gardien de l'intérêt général et expression d'un " vouloir vivre ensemble ", tel que le définissait Renan, doit assumer une fonction d'impulsion et de coordination des actions en faveur du développement durable. L'élaboration de la loi est l'expression la plus élevée de cette volonté de préserver la terre. Deux difficultés néanmoins apparaissent. Le temps des décideurs politiques dans les Etats démocratiques est souvent court, alors que les questions de développement durable sont des questions de long terme, qui concernent plusieurs générations. Second obstacle, les Etats-Nations exercent leur souveraineté sur un territoire géographique délimité alors que le réchauffement de la planète, les pollutions de l'air et des mers, l'exploitation abusive des grandes forêts sont des questions macro-politiques qui dépassent le territoire d'un seul Etat, aussi vaste soit-il. Les grands hommes politiques sont souvent très sensibilisés aux questions du développement durable comme les interventions du président Chirac l'attestent, mais ils doivent composer avec les intérêts catégoriels de leurs électeurs. Un grand courage politique est requis pour imposer des décisions nécessaires à long terme et peu populaires à court terme.

Récemment, l'Europe a précisément réalisé ce que les politiques hésitaient à entreprendre. La révision de fond des réglementations font que le droit de l'environnement français est maintenant à plus de 80 % européen.

Les collectivités territoriales, proche de la vie quotidienne des citoyens sont souvent sensibilisées à la protection de l'environnement, elles aussi aidées par l'Europe. La mise en place d'agendas 21 par de les collectivités territoriales les incite à élaborer leur propre programme de développement local en faveur de l'environnement. La France (environ une centaine d'Agendas réalisés / 36000 communes) doit s'impliquer davantage, car elle accuse un important retard, par exemple par rapport à l'Allemagne.

On pourrait souhaiter la création d'une grande instance internationale permanente, une ONUE (Organisation des Nations Unies pour l'Environnement), qui aurait suffisamment d'autorité pour conduire des actions d'ensemble en faveur de la planète. Cela implique que chaque Etat renonce à une parcelle de souveraineté et se conforme aux décisions de cette instance internationale...Cela ne se fera pas sans une éducation en profondeur des peuples - et les plus jeunes de leurs membres - aux questions de développement durable.

Tous ces acteurs peuvent devenir des partenaires de l'École dans la démarche d'EDD conduite par des professeurs eux-mêmes convaincus et impliqués. La mise en place de partenariats permettra de sensibiliser professeurs et élèves, de les aider à s'informer, de les accompagner dans toutes les initiatives en faveur de la protection de l'environnement et du développement durable.
Se rencontrer, mieux se connaître, apprendre ensemble pour être en mesure de comprendre, de formaliser son avis et de participer pleinement à la vie citoyenne : l'École et les acteurs économiques ont tout à gagner à mieux se connaître dans le respect mutuel des identités et des rôles de chacun, pour répondre aux défis environnementaux du siècle qui commence.

Mis à jour le 07 mai 2014
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