Université d'été « La formation continue ouverte et à distance »

Présentation d'expériences étrangères de FOAD en formation continue des enseignants

Visioconférence animée par Daniel Peraya, université de Genève

Anna Pagès, université ouverte de Catalogne
Emma Nardi,
université Roma 3
Raymond Duchene, télé-université du Québec (
Téluq )

Daniel PERAYA

Je remercie Anna Pagès, Emma Nardi et Raymond Duchêne d'être présents avec nous par le biais de cette visioconférence. Pourriez-vous nous présenter rapidement votre institution et votre rôle au sein de celle-ci. Vous nous exposerez également l'usage que vous faites de la FOAD en formation continue des enseignants. Après avoir fait le tour des trois sites, j'exposerai ce que sont les pratiques de l'université de Genève en la matière.

Anna PAGES

Je suis la directrice du programme de psychopédagogie de l'université ouverte de Catalogne. Cette université a été créée en 1995, pour répondre à la demande de formation à distance en Catalogne. Notre public est très largement composé de personnes déjà en exercice professionnel. Nous avons créé un campus virtuel, basé sur un modèle assez connu, celui de la communication entre les étudiants et les professeurs. La formation se déroule dans des classes virtuelles dont la structure pédagogique est très spécifique. Deux types d'espace ont été créés : un espace de ressources informationnelles et un espace d'interactions et de débats entre professeurs et étudiants.

La formation permanente que nous avons mise en place pour les enseignants est plus particulièrement spécialisée dans les domaines de l'organisation scolaire, de l'éducation spéciale et de l'enseignement primaire. Le "séminaire pratique virtuel" est un espace virtuel de discussion où les enseignants présentent des cas réels vécus dans leur cadre professionnel. Les formateurs signalent les questions les plus importantes soulevées par ces cas en rapport avec le contenu des cours. Le virtuel devient un espace de formation en relation avec la pratique réelle, les contenus des cours étant définis à partir de l'expérience réelle et des différentes pratiques de nos enseignants/étudiants.

Emma NARDI

Je suis professeur de pédagogie expérimentale dans le département des sciences de l'éducation de l'université de Rome.

Je voudrais tout d'abord revenir sur les conditions de formation des enseignants en Italie. En 1987, lorsque nous avons commencé à proposer des formations à distance, la formation des enseignants était très soignée dans les domaines disciplinaires. Mais il n'existait pas de préparation spécifique relative à d'autres aspects professionnels. Notre département recevait pourtant de nombreuses demandes de cours, notamment dans le domaine de l'organisation pédagogique et de l'évaluation. Afin de répondre à ces demandes d'enseignants, nous avons mis en place des cours à distance portant sur l'évaluation.

Alors que nos enseignants/étudiants disposaient de moyens technologiques très limités, nous avons utilisé la technologie pour organiser les cours en dix unités didactiques. Les élèves étudiaient leur sujet, puis passaient des examens d'auto-évaluation que nous corrigions. Grâce à cette méthode, nous sommes parvenus à gérer des milliers d'élèves à distance. Après quelques années, de nouvelles technologies d'information et de communication sont apparues et nous les avons utilisées avec succès. En effet, parallèlement aux cours papier, nous avons préparé des versions destinées à Internet. La logique de notre enseignement reste identique dans les deux cas, seuls les moyens de communication changent.

Raymond DUCHENE

Je suis professeur et doyen des études à la Télé Université du Québec (Téluq).

La Téluq, fondée en 1972, dispense exclusivement des cours à distance. Initialement, elle s'adressait aux enseignants en exercice, afin de leur offrir des possibilités de perfectionnement dans des disciplines comme les mathématiques ou le français. Dans les années 80,70 % des apprenants de la Téluq étaient des enseignants du primaire et du secondaire. Aujourd'hui, cette catégorie d'apprenants est en nette diminution. Cependant, nous continuons d'offrir des possibilités de perfectionnement en français, en mathématiques, en technologie et en éducation des adultes.

La Téluq utilise tous les moyens de communication les plus courants. Elle a recours de plus en plus fréquemment à Internet et aux nouvelles technologies informatiques. Cependant, quelle que soit la technologie utilisée, nous avons toujours conservé le même modèle d'enseignement, c'est-à-dire un enseignement individualisé. L'apprenant est encadré par un tuteur/correcteur qui le suit tout au long de sa démarche éducative.

Daniel PERAYA

Je vous présente rapidement les expériences suisses. L'université de Genève n'opère pas réellement dans le domaine de la formation continue des enseignants ; nous ne faisons que dispenser une formation initiale aux instituteurs depuis cinq ans. En revanche, notre faculté des sciences de l'éducation accueille volontiers des personnes déjà insérées dans le milieu professionnel. Dans les années 70, la majorité de notre public était en exercice professionnel. Aujourd'hui, nous continuons à accueillir des enseignants, qui ont réellement envie de développer une compétence particulière en sciences de l'éducation, sans pour autant avoir pour objectif la modification de leur plan de carrière.

Contrairement à la Téluq, notre université est totalement présentielle. Elle n'a intégré des formations à distance que grâce au développement des technologies. En 1994, TECFA (l'unité des technologies éducatives de la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation) a créé le diplôme de troisième cycle consacré aux technologies (STAF), dans le cadre d'un système bimodal articulant l'enseignement en présence et à distance. Les technologiques nouvelles constituent non seulement le contenu de l'enseignement, mais aussi le contexte de travail des étudiants. Aujourd'hui, presque tous les enseignements dispensés par TECFA sont l'expression de modèles mixtes, présentant des degrés d'hybridation divers, selon la personne qui gère l'enseignement par exemple. Nous concevons des systèmes hybrides à tout point de vue : institutionnel, organisationnel, pédagogique, technologique, etc.

Je souhaiterais vous interroger sur la notion de délocalisation spatio-temporelle d'une formation FOAD. Comment organisez-vous et gérez-vous concrètement l'alternance de distance et de présence ? Comment gérez-vous plus particulièrement la nécessité de proximité et de soutien ?

Emma NARDI

Je voudrais souligner un aspect de la formation à distance que nous mettons toujours en évidence. Le fait que les technologies de la communication aient évolué et que nous utilisions désormais Internet en sus du traditionnel circuit postal n'a nullement modifié notre projet pédagogique. Les contenus de nos enseignements et les moyens de les dispenser sont deux choses totalement différentes. Les nouvelles technologies nous permettent d'abolir la distance, mais aussi de gérer l'individualisation. Et cette gestion modifie notre approche pédagogique.

L'université Roma 3 est conventionnelle, en ce sens que la grande majorité des élèves assistent physiquement aux cours. Les cours à distance ne s'adressent qu'aux enseignants, c'est-à-dire à des adultes qui possèdent déjà un diplôme universitaire de niveau maîtrise.

Je tiens à souligner un autre aspect intéressant de la FOAD : le modèle mis au point pour les élèves étudiant à distance a été utilisé avec beaucoup de succès pour les élèves en présence. En effet, les conditions d'enseignement dans un amphithéâtre de 500 étudiants ne favorisent pas une réelle interaction entre étudiants et enseignants. En employant les moyens et les techniques utilisés dans l'enseignement à distance, nous avons pu améliorer cette interaction. Il me semble donc que la différence entre enseignement en présence et enseignement à distance est plus nuancée qu'il y a dix ou vingt ans.

Daniel PERAYA

Je crois aussi que les systèmes d'enseignement hybrides sont fondés sur l'interpénétration entre systèmes d'enseignement à distance et systèmes d'enseignement en présence.

Raymond DUCHENE

Hors de la Téluq, nous observons la même tendance à l'hybridation. La Téluq a longtemps été le seul établissement à pratiquer l'enseignement à distance. Or aujourd'hui, nous avons de plus en plus de collaborateurs au sein d'universités auparavant traditionnelles, qui pratiquent désormais, en partie, un enseignement à distance.

Anna PAGES

Je voudrais revenir sur les craintes qu'expriment certains quant à la modification du projet pédagogique dans le contexte virtuel. Tout d'abord, je pense que le projet pédagogique dans le sens classique du terme est nécessairement questionné par le contexte virtuel. Nous travaillons dans une université unimodale asynchrone, dans laquelle les cours en présence sont presque inexistants. Jusqu'à présent, notre expérience nous a prouvé que les questions pédagogiques qui se posent classiquement dans les classes en formation supérieure doivent aussi être prises en compte dans un contexte de campus virtuel. Nous pensons, parce que nous y sommes habitués, que le présentiel offre de plus grandes garanties que le virtuel. L'hypothèse de travail que nous vérifions progressivement avec nos étudiants est que, s'il n'est pas possible d'enseigner de la même façon dans les deux cas, quel que soit le type d'enseignement, les valeurs de l'enseignement supérieur restent présentes.

Daniel PERAYA

On dit souvent que la formation à distance est individualisée. Comment conciliez-vous la nécessité de dispenser un enseignement individualisé et une formation flexible basée sur un a priori constructiviste et socio-constructiviste ? Il me semble discerner une contradiction entre l'individualisation de l'enseignement et la possibilité de développement d'un nouveau maillage social et d'une pédagogie de groupe au travers de la FOAD.

Emma NARDI

Tout d'abord, nous avons réfléchi à la terminologie de ces concepts, en particulier aux notions de pédagogie collective, d'enseignement individuel et d'individualité. Il me semble que l'enseignement à distance est individuel, car l'apprentissage de chacun est asynchrone, c'est-à-dire dans des lieux et à des moments différents. Cependant, " individuel " ne signifie pas " individualité ". Il faut assurer à chaque apprenant une réponse à ses propres difficultés d'apprentissage. L'enseignement à distance répond à une demande pratique : l'étudiant apprend tout seul, car il n'a pas le temps d'aller à l'université et/ou il veut continuer à travailler en même temps. Cet aspect pratique individuel est différent de l'aspect pédagogique individuel. Il est beaucoup plus complexe d'individualiser le projet pédagogique.

Daniel PERAYA

Vous estimez que l'apprentissage individuel n'est pas un problème d'individualisation, mais d'adaptation de l'enseignement au style et au niveau de chacun. Cependant, il faut bien concilier cet apprentissage individuel avec le développement d'un lien social et d'une pédagogie de groupe.

Emma NARDI

Le but que le groupe d'apprenants doit atteindre est collectif. Cependant, chaque apprenant peut emprunter un chemin différencié pour y parvenir.

Daniel PERAYA

Au sein de la Téluq, quelle est la place accordée aux pairs, ainsi qu'aux relations et aux projets de groupe ?

Raymond DUCHENE

Nous ne faisons que très peu de place au groupe et à l'apprentissage collaboratif. Votre question me paraît intéressante mais insoluble. 75 % de nos étudiants sont des adultes, d'environ 35 ans. Les autres sont des étudiants d'autres universités canadiennes qui suivent une scolarité normale et qui ne prennent que quelques cours à la Téluq, pour compléter leur programme. Dans un cas comme dans l'autre, chacun possède déjà son groupe de référents et son milieu de socialisation : pour les jeunes étudiants, il s'agit du campus réel qu'ils fréquentent et pour les plus âgés, il s'agit de leur famille, de leurs collègues de travail, etc. Nos étudiants n'ont donc pas besoin de nouvelles interactions sociales. La Téluq leur offre essentiellement un moyen de se former selon des modalités qui leur conviennent, car elles leur permettent de progresser de manière individualisée.

Daniel PERAYA

Il me semblait que l'utilisation des forums faite par l'université ouverte de Catalogne pouvait être considérée comme une pratique de pédagogie collaborative et réflexive. Cette pratique s'inscrit-elle effectivement dans travail de collaboration et de structuration des connaissances par les pairs ?

Anna PAGES

D'après notre expérience, les groupes collaboratifs sont très importants pour la formation, non seulement parce qu'ils brisent l'isolement des étudiants, mais surtout parce que la discussion enrichit le processus de formation. Nous essayons de trouver un équilibre entre études indépendantes et travail en groupe avec les autres membres de la classe virtuelle. Les professeurs travaillent et planifient leurs cours en ayant à l'esprit cet élément. Dans un contexte virtuel, la collaboration et la discussion sont possibles, intéressantes et font l'objet d'évaluation.

Daniel PERAYA

Ce premier tour d'horizon des institutions de nos collègues est intéressant car quel que soit le dispositif technologique de formation mis en place, nous sommes confrontés à une diversité de modèles pédagogiques. Nous pouvons en identifier deux : un modèle encore très orienté vers une perspective individualisante considère que la connaissance découle essentiellement du travail et de l'appropriation par l'individu des informations et des compétences ; un autre modèle vise à la construction de certaines connaissances par le biais d'interactions avec les pairs. Les nouveaux modèles d'enseignement mêlent donc différents scénarios et conceptions pédagogiques.

Par ailleurs, Anna PAGES a affirmé qu'il était impossible d'enseigner de la même manière à distance et en présence. Quant à Emma NARDI, elle a précisé que le premier cours d'enseignement à distance, un cours d'évaluation, avait d'abord été conçu dans le cadre de l'enseignement à distance traditionnel, avant d'être porté sur Internet. Selon vous, quelle est la cause de ces différences de pratiques ? Dans le cas cité par Emma NARDI, quelles sont les principales différences que vous avez observées entre une formation à distance traditionnelle et cette même formation transférée sur Internet ? Quelles sont les particularités de la mise à disposition de ressources pédagogiques dans le cadre de ce type de formation ?

Emma NARDI

Je voudrais distinguer le point de vue de l'élève de celui de l'enseignant. En effet, les élèves qui étudient grâce à Internet sont généralement des élèves assez jeunes qui ont des facilités pour s'adapter à l'usage des technologies. Sur Internet, ils peuvent échanger des idées entre pairs. Le forum que nous avons créé n'a pas pour fonction d'améliorer l'apprentissage, mais de développer du lien social entre les élèves, afin qu'ils aient conscience qu'ils ne sont pas seuls à apprendre.

Du point de vue des enseignants, les contenus dispensés ne présentent pas de différence ; cependant, pour ce qui concerne l'évaluation, Internet offre un avantage. Alors que, dans le cadre d'un cours à distance traditionnel, les formateurs corrigent les copies puis les renvoient aux apprenants par la poste, sur Internet, la correction des copies est immédiate. En réduisant les délais entre le test et sa correction, on accroît la motivation des apprenants. De plus, nous pouvons proposer sur Internet des exercices auto-corrigeables, ce qui offre aux élèves davantage d'occasions de s'exercer.

Anna PAGES

La principale différence entre un modèle pédagogique présentiel et un modèle pédagogique virtuel tient au fait que, dans un cadre virtuel, le discours est écrit. Dans un cadre présentiel, le discours de l'enseignant est oral, plus immédiat et plus réactif. Dans un cadre virtuel, le discours fixé par écrit est important pour la mémorisation de l'apprenant mais il manque de spontanéité. La préparation de cours virtuels nécessite une organisation très précise de la pensée pour la fixer par écrit. Ce faisant, nous courrons le risque de la fragmenter alors qu'il est utile d'aider les étudiants à trouver les points de clivage dans les discours. En outre, même si un professeur souhaite que ses étudiants réfléchissent sur un concept, il lui est difficile de gérer un débat à distance. Sur un forum, il lui faut trouver un fil qui unifie le discours. En effet, dans le contexte virtuel, les échanges d'idées se font par écrit entre les professeurs et les étudiants. Ce phénomène mérite d'être étudié car nous ne connaissons pas encore l'impact pédagogique de ce type d'échanges écrits.

Daniel PERAYA

Alors qu'à la suite d'un dialogue oral, une grande partie de l'information est perdue, le travail en réseau sur Internet crée une sorte de mémoire externe pour le groupe.

Dans la mesure où vous développez à la Téluq un modèle d'apprentissage plus individualisé, comment utilisez-vous aujourd'hui les ressources communicationnelles de type forum et réseau ? Ces ressources ne sont-elles mises au service que d'une relation bidirectionnelle tuteur - apprenant ?

Raymond DUCHENE

Nous proposons à nos étudiants de communiquer avec d'autres étudiants et des tuteurs par Internet, par la poste ou par téléphone. Toutefois, nous constatons que ces moyens sont peu utilisés par nos 15 000 étudiants, notamment dans une perspective d'enseignement. Ils les utilisent essentiellement pour une socialisation primaire : les étudiants se rassurent en constatant que d'autres étudiants suivent la même formation qu'eux.

L'étudiant qui choisit un enseignement à distance au Québec ne recherche pas d'interactions sociales, mais seulement une formation précise. Nous imposons presque à nos étudiants un parcours d'apprentissage et nous essayons de réduire la part du hasard en tentant de prévoir l'ensemble du déroulement des cours des étudiants pendant un cycle de quinze semaines. L'étudiant a des objectifs précis à atteindre au cours de cette période. Sa formation est donc essentiellement un parcours individuel et imposé.

Daniel PERAYA

Nous avons évoqué le problème des ressources et du matériel mis à disposition. A vous entendre, j'ai l'impression que globalement, l'utilisation d'un système de formation à distance et de nouveaux dispositifs comme Internet reste encore tributaire d'un matériel est très discursif et dont le modèle ressemblerait encore aux manuels de référence et aux cours polycopiés.

Imaginez-vous des scénarios pédagogiques particuliers, plus orientés vers des activités interactives de type multi-utilisateurs ? Vos étudiants sont-ils davantage acteurs d'un scénario pédagogique que lecteurs et consommateurs d'information ?

Emma NARDI

Nous avons envisagé le réseau d'une manière différente, c'est-à-dire du point de vue de la socialisation. Seule une minorité d'étudiants se sert du forum. Peut-être est-ce dû au fait que nos étudiants, comme ceux de la Téluq, sont âgés et qu'ils ont peu de temps libre. Nous avons remarqué qu'il était beaucoup plus utile d'organiser le forum sur des thèmes et de ne pas laisser une totale liberté aux étudiants. Ainsi, nous avons proposé le thème " évaluation et littérature ", en distinguant des scènes d'évaluation au sein de romans et de nouvelles. A partir de ces sources littéraires, nous avons lancé une discussion sur les aspects mis en évidence par chaque auteur. Même si peu de personnes ont participé à ce forum, les contributions étaient de grande qualité. Nous avons donc décidé de conserver ces échanges pour les mettre à la disposition des étudiants des cours suivants.

Par ailleurs, nous avons établi une règle selon laquelle nous convenons de ne jamais publier sur le réseau un document qui peut être lu en version papier. En effet, placer des centaines de pages sur un site n'a aucun sens, d'autant plus qu'il est peu pratique de lire sur Internet. Sur le réseau, on trouve surtout des exercices et des parcours que les étudiants peuvent construire individuellement. Ce n'est que lorsque la mise en réseau d'un document lui apporte une valeur ajoutée par rapport à la version papier qu'il est disponible sur Internet.

Raymond DUCHENE

La question des technologies se pose de manière récurrente à chaque nouvelle révolution technologique, la dernière étant évidemment l'apparition de l'Internet. Imaginez un triangle dont les sommets correspondent aux trois items suivants : la matière à enseigner, l'identité de vos étudiants et les ressources, notamment financières, dont vous disposez. Ce triangle définit les technologies que vous pouvez utiliser. A la Téluq, nous utilisons l'Internet pour favoriser les interactions entre les étudiants. Nous tolérons une marge d'incertitude lorsque nous nous adressons à des étudiants des cycles supérieurs (maîtrise ou doctorat) mais nous ne tentons pas ces expériences avec les étudiants de premier cycle de niveau licence. Le choix des technologies utilisées dans une formation dépend essentiellement du contenu de l'enseignement, de l'identité des étudiants et des ressources dont on dispose. Ce triptyque varie d'un cours, d'un niveau d'étude et d'un pays à l'autre. Je me garderai donc de proposer une réponse définitive à votre question.

Anna PAGES

D'après notre expérience, le rôle du campus virtuel de Catalogne ne se réduit pas à diffuser des informations. Le campus virtuel doit devenir un centre pédagogique. Comme je l'ai déjà précisé, nous avons mis en place un forum très utilisé par les enseignants et pour lequel nous demandons aux étudiants de choisir et de décrire une situation pratique qu'ils ont rencontrée. Avec l'aide des professeurs et des autres étudiants, ils discutent des points essentiels de leur expérience en relation avec les contenus des cours et les exemples pratiques. Les cours ont toujours un rapport avec la réalité de l'expérience professionnelle des étudiants. Les échanges de messages sur le campus sont denses ; de fait, les étudiants participent beaucoup aux discussions qui ont une fonction de socialisation mais aussi d'apprentissage.

Daniel PERAYA

On souligne souvent l'inefficacité des forums, leur manque de dynamisme. Je me demande donc si les seuls forums qui obtiennent du succès sont ceux qui sont intégrés dans une activité d'enseignement.

Raymond DUCHENE

Notre expérience nous a prouvé le contraire. En effet, nous avons constaté que le forum de la Téluq qui fonctionne le mieux est le " café étudiant ". Il s'agit du forum le plus ouvert où les étudiants échangent des recettes de cuisine, des potins, etc. A l'inverse, les forums issus des cours doivent constamment " être ressuscités " par les professeurs et les animateurs.

Daniel PERAYA

Dans la mesure où les dispositifs technologiques évoluent, quels sont les effets de l'intégration de ces évolutions dans la formation à distance au sein de vos institutions ? Ces innovations technologiques modifient-elles la culture de votre institution et entraînent-elles des innovations pédagogiques et de service ?

Emma NARDI

C'est une question intéressante et je pense que notre situation est assez différente des autres institutions représentées aujourd'hui. Dans notre département, l'enseignement à distance représente seulement une petite partie de notre activité. Il n'a pas été conçu dans un but de service, mais de recherche. L'emploi de nouvelles technologies très coûteuses nous a obligé à établir une collaboration avec d'autres institutions. Nous élaborons un projet que d'autres institutions développent sur le plan technologique. La formation produite par cette collaboration est ensuite utilisée par tous les partenaires impliqués.

Raymond DUCHENE

Nous proposions un enseignement programmé avant l'arrivée d'Internet. Actuellement, nous utilisons toujours le même cycle d'enseignement programmé et asynchrone. Du point de vue organisationnel, il nous a fallu intégrer et maîtriser une nouvelle technologie qui s'est ajoutée à celles que nous utilisions déjà. De ce fait, cette intégration a eu un impact certain sur notre organisation : nos coûts de production ont augmenté sans que nous touchions un public plus large. En outre, le personnel a dû apprendre à utiliser ces nouvelles technologies, qui ont permis des gains certains en terme d'instantanéité des communications. Désormais, tous nos professeurs travaillant à domicile doivent avoir une adresse électronique car l'ensemble des travaux des étudiants sont transmis par Internet. Il en est de même pour les corrections. Ce mode de transmission, bien plus rapide que le courrier, est pédagogiquement intéressant.

Anna PAGES

Dès son origine, l'université de Catalogne a dispensé ses enseignements sur un campus virtuel. Elle n'a pas d'expérience d'enseignement supérieur présentiel. Notre organisation s'est donc adaptée dès le début aux technologies à distance. L'université ouverte de Catalogne est une université publique qui rend un service public aux personnes qui veulent, pour de nombreuses raisons, étudier à distance.

L'université, divisée en plusieurs départements (département stratégique pour l'innovation des matériels, département en charge de la structure du campus, etc.), modifie actuellement sa structure afin de mieux s'adapter aux demandes. Toutefois, l'utilisation des nouvelles technologies est encore un peu coûteuse. Il nous faut donc adapter notre budget et nos pratiques en essayant d'intégrer un enseignement et du matériel nouveaux. Notre université est comme un laboratoire.

Daniel PERAYA

Je laisse maintenant la parole aux participants de cette université d'été, afin qu'ils puissent vous interroger et profiter de votre expérience.

La salle

Dans le cadre de la politique de votre établissement, avez-vous prévu un volet de formation de formateurs ? Estimez-vous au contraire que ce sont des transformations " sur le tas " qui permettent l'introduction et les évolutions de ce nouveau type d'enseignement ?

Emma NARDI

Nous avons tenté plusieurs fois de mettre en place des cours de formateurs à distance. Cependant, notre département ne comprend pas assez de personnes et de compétences diversifiées.

La salle

L'université de Catalogne, qui dispense depuis sa création des cours à distance, a-t-elle créé un dispositif particulier ? Comment avez-vous recruté les personnels qui participent à votre action ?

Anna PAGES

Nous organisons un concours public de recrutement de formateurs. Ces formateurs sont surtout des professeurs d'autres universités avec lesquelles nous avons des accords institutionnels. Nous avons aussi un département spécifique de formation de formateurs qui dispense une formation de type bimodal associant des séances présentielles et des activités sur le campus virtuel.

Raymond DUCHENE

Depuis quelques années, la Téluq propose un diplôme d'études supérieures en formation à distance de niveau maîtrise. Pour ce qui concerne la formation de notre personnel, nous avons dû maîtriser la nouvelle vague technologique et nous avons recruté en externe des informaticiens, des infographistes, etc. Le personnel déjà en poste s'est essentiellement formé " sur le tas ". En deux ans, il a su s'adapter au virage technologique.

Daniel PERAYA

Plusieurs d'entre vous ont fait allusion à la place de la recherche dans les dispositifs de formation à distance. Nous connaissons la difficulté de poursuivre en parallèle un enseignement et des recherches sur les nouvelles technologies. Comment intégrez-vous formation et recherche dans ce domaine qu'est la formation ouverte et à distance ? Quelle est la place de la recherche dans la formation continue des enseignants ?

Emma NARDI

La place de la recherche est très importante dans notre université. Nous n'avons qu'un millier d'étudiants à distance par an, alors que la Téluq en accueille 25 000. Nous considérons l'enseignement à distance comme un laboratoire. En effet, certaines méthodes d'enseignement à distance peuvent être appliquées dans l'enseignement en présence. Ainsi, nous sommes parvenus à une meilleure individualisation de l'enseignement présentiel. Les conditions de l'enseignement à distance sont beaucoup plus contrôlées que l'enseignement en présence et elles dépendent beaucoup du rôle personnel de l'enseignant. Le projet de formation à distance est beaucoup plus rigoureux que celui de l'enseignement en présence : il faut tout prévoir, alors que dans une formation en présence, il est toujours possible d'adapter ou de modifier ses cours au dernier moment.

En matière de formation continue des enseignants, je précise que la situation de l'Italie est spécifique. De grands changements sont en cours. En effet, une loi sur la réforme des cycles scolaires qui vient d'être promulguée modifie radicalement les compétences que les enseignants doivent avoir. Nous évoluons avec une grande incertitude quant aux cycles scolaires, ce qui explique la difficulté d'organisation d'une formation de formateurs.

Daniel PERAYA

Quels sont les rapports que la Téluq entretient avec son centre de recherche : le laboratoire en informatique cognitive et environnements de formation (LICEF) ?

Raymond DUCHENE

Compte tenu de sa petite taille (60 professeurs et professionnels de l'enseignement et 270 employés réguliers), la Téluq est très active en matière de recherche. Notre recherche progresse sur deux axes. Le premier, piloté par le LICEF, s'intéresse particulièrement aux technologies dans un contexte d'enseignement. Le second porte davantage sur la formation à distance dans ses dimensions pédagogiques ou socio-pédagogiques.

Toutefois, la difficulté d'intégrer les résultats de la recherche à notre pratique est très réelle. Les raisons en sont complexes. Cela tient probablement en partie au fait que nos collègues de LICEF essaient d'être à la pointe des progrès technologiques. Or leurs découvertes et leurs propositions ne sont pas toujours immédiatement applicables à la Téluq. Pour les taquiner, je leur reproche à l'occasion d'être des anthropologues " gone native ". On utilise généralement cette expression pour décrire un anthropologue qui s'est tant immergé dans la culture du peuple qu'il étudie qu'il en présente toutes les caractéristiques. Or certains de nos collègues qui étudient les nouvelles technologies deviennent presque des représentants d'IBM et des prosélytes des nouvelles technologies.

Anna PAGES

L'université ouverte de Catalogne comprend un institut de recherche sur la société de l'information, qui étudie en particulier l'Internet.

Dans le département de formation continue des enseignants, il est difficile d'organiser un scénario pédagogique qui permette aux enseignants de trouver ensemble un parcours de formation dans le contexte du campus virtuel. En effet, ce parcours devrait réellement promouvoir une amélioration des pratiques éducatives.

La salle

Quels sont les rapports que vos organismes entretiennent avec l'institution qui emploie les enseignants que vous formez dans le cadre de la formation continue ?

Emma NARDI

L'université de Roma 3 est autonome et peut lancer ses propres programmes si elle le désire. De même, il est déjà arrivé que le ministère nous demande d'organiser des cours à distance pour des enseignants. Dans ce cas, une convention est passée entre le ministère et notre université : le ministère collabore au cadre dans lequel le programme s'insère, mais nous sommes responsables du programme.

La salle

Quels sont les rapports qu'entretiennent la Téluq avec la province de Québec et l'université de Catalogne avec la généralité de Catalogne ?

Raymond DUCHENE

A la Téluq, la situation est semblable à celle décrite par Emma NARDI, à ceci près que les enseignants ne sont pas embauchés par le ministère mais par des commissions scolaires régionales. La Téluq est libre : elle développe les cours et les programmes qu'elle souhaite. Il arrive que ces cours répondent aux demandes du ministère.

Anna PAGES

Parfois les enseignants doivent élaborer des projets pour leurs cours et ils valorisent alors leurs expériences de formation dans les institutions éducatives dans lesquelles ils travaillent, mais cela se fait en parallèle.

La salle

Raymond DUCHENE a utilisé la figure du triangle. A l'une des pointes de ce triangle figure l'enveloppe budgétaire dont dispose l'institution pour mettre en place sa formation. Concrètement, avez-vous évalué le coût individuel d'un étudiant en formation virtuelle et en formation présentielle ?

Raymond DUCHENE

Dans les universités québécoises traditionnelles, un étudiant de premier cycle à temps complet coûte 10 000 dollars canadiens (soit environ 40 000 francs français). Le coût d'un étudiant à la Téluq est quasiment identique. Jusqu'à présent, il n'existe pas réellement de différence de coût entre un enseignement virtuel et présentiel.

La salle

On parle beaucoup d'individualisation de la formation, notamment pour la formation à distance. Pourquoi ne pas parler de personnalisation de la formation ? Il me semble que l'individualisation n'est pas incompatible avec un processus de normalisation qui pourrait être totalitaire. Pourquoi considérer les étudiants comme des individus et non comme des personnes ?

Raymond DUCHENE

Votre question est philosophique et je ne répondrai pas sur ce plan. La Téluq pratique un enseignement à distance, asynchrone et individualisé. Toutefois, cet enseignement ne peut vivre que si nous appliquons des standards et si nous normalisons nos " produits d'enseignement ". C'est à ce coût que nous existons.

Emma NARDI

Je voudrais répondre en prenant en considération la difficulté de conduire des recherches en sciences humaines. Les variables qui définissent une personne sont nombreuses et très complexes. Lors de la construction d'un cours, nous prenons surtout en compte les variables qui se réfèrent à la dimension cognitive. Le terme d'individualisation n'oppose pas l'individu à la personne ; l'existence de la personne n'est pas niée. Cependant, nos connaissances actuelles en sciences humaines sont trop pauvres pour passer de l'individualisation (variable cognitive uniquement) à la personnalisation (ensemble des variables).

Anna PAGES

Au sein de l'université de Catalogne, le projet pédagogique tente d'être personnalisé. Nous essayons de particulariser les connaissances en fonction des étudiants et d'appréhender la personnalisation des cours du point de vue de la personnalité de l'étudiant.

La salle

Y a-t-il des domaines ou des secteurs dans lesquels vous avez constaté les limites de l'enseignement à distance et dans lesquels seul le système présentiel peut apporter une réponse ?

Raymond DUCHENE

A priori, nous n'avons pas rencontré de tels cas. Cependant, dans certains domaines, les coûts de l'enseignement à distance deviennent rapidement prohibitifs. Je pense par exemple aux disciplines qui nécessitent des manipulations en laboratoire : il est difficile, voire impossible, de le faire à distance.

Anna PAGES

Grâce aux possibilités virtuelles d'échanges (chats, rencontres virtuelles dans le campus, etc.), nous pouvons surmonter les problèmes de communication. En revanche, nous avons mis en évidence certaines limites de cet enseignement. Pour les disciplines qui nécessitent un matériel expérimental, nous essayons de faire faire aux étudiants des simulations virtuelles.

La salle

Quel est l'apport de l'Internet dans l'évaluation de la formation à distance ?

Anna PAGES

Dans notre modèle pédagogique, l'étudiant peut choisir entre plusieurs modèles d'évaluation. A partir des activités définies par le professeur, l'étudiant peut intégrer le contenu essentiel des cours. S'il a réalisé un bon parcours, il doit ensuite se prêter à une évaluation présentielle. Cela permet au professeur de vérifier que cet étudiant est bien celui qui a fait les exercices et a rempli les questionnaires durant la formation. Nous proposons également un parcours indépendant, qui ne prévoit qu'un examen présentiel en fin de formation. Quant aux activités d'évaluation formative, elles se réalisent au travers d'un travail coopératif de groupe.

Raymond DUCHENE

L'arrivée d'Internet a modifié en partie les modes d'évaluation de nos étudiants. Pour un cours sur deux, nous imposons aux étudiants de passer des examens en salle. Ils peuvent le faire dans 200 villes ou villages du Québec. Dans ce cas, Internet n'a pas modifié nos pratiques. Cependant, nos étudiants utilisent de plus en plus Internet pour communiquer avec leurs tuteurs et leur transmettre rapidement leurs travaux. Internet a réalisé sa plus grande percée dans les cours à contenu très formalisé (mathématiques, informatique, etc.) : l'étudiant peut effectuer des travaux directement sur Internet et la correction se fait immédiatement. Dans ce cas, les résultats sont inscrits dans le dossier académique des étudiants.

Emma NARDI

Nous n'utilisons Internet que pour l'évaluation des prérequis. Pour l'évaluation formative, les étudiants passent un examen à Rome.

Daniel PERAYA

Je vous remercie tous vivement pour votre participation.

Actes de l'université d'été - La formation continue ouverte et à distance

Mis à jour le 15 avril 2011
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