Université d'été « La formation continue ouverte et à distance »

Aspects sociologiques de la FOAD

Serge Pouts-Lajus, directeur de l'observatoire des technologies pour l'éducation en Europe

L'observatoire des technologies pour l'éducation en Europe (OTE) est un organisme indépendant à vocation européenne. L'OTE s'intéresse à l'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans le champ culturel et éducatif au sens large. J'ai enseigné les mathématiques pendant une quinzaine d'années et j'ai ensuite créé cet observatoire avec quelques amis. Je travaille de façon indépendante pour le ministère de l'Éducation nationale, le ministère de la culture et de la communication ou la commission européenne. Depuis quelques années, j'étudie les usages des TIC dans les établissements d'enseignement primaire et secondaire.

Connaissance du réseau par l'observation des usages et des usagers

J'ai mené un grand nombre d'enquêtes de terrain sous différentes formes : entretiens avec des enseignants, des chefs d'établissement et des élèves, observations d'usages de classe.

Par exemple, depuis quelques années, nous avons suivi les expériences menées à Piquecos dans une école pionnière en matière d'utilisation d'Internet et également effectué des enquêtes dans des petites écoles rurales de l'Ardèche puisque l'utilisation d'Internet s'est d'abord diffusée dans des écoles rurales. J'ai aussi suivi la façon dont les enseignants d'un lycée à Albi ont perçu l'arrivée d'Internet dans leur environnement. J'ai mené une enquête dans un collège d'Argenteuil, dans une zone très difficile, et j'ai observé le travail d'une enseignante à Nancy. Enfin, je suis une expérience dans la Vienne qui concerne la formation continue des enseignants.

Toutes les écoles élémentaires de Besançon sont en voie d'équipement. Trois écoles de cette ville ont été choisies, en collaboration avec la direction de la technologie du ministère de la Recherche et avec l'IEN de circonscription, Mme Picart. Je les visite régulièrement. Par ailleurs, cinq collègues européens mènent un travail parallèle au mien. Nous avons choisi chacun quatre établissements scolaires dans lesquels nous observons l'utilisation qui est faite d'Internet et nous essayons d'établir des comparaisons et de faire des rapprochements. Nous souhaitons procéder à des analyses interculturelles car le discours sur le passage des méthodes traditionnelles aux nouvelles technologies semble universel. Or cette opinion me paraît simplificatrice : il y a des usages différents de l'Internet selon les pays.

La diffusion des équipements est impulsée par les autorités locales, nationales ou européennes. La généralisation des usages est en cours, mais elle reste imprévisible. Je ne suis pas un acteur de l'Éducation nationale. Je vais donc porter un regard extérieur sur cette évolution. Dans ce domaine, il n'existe pas de position légitime d'autorité. Ni le chercheur, ni l'observateur de terrain ne peuvent imposer leur point de vue et se permettre de généraliser leurs propos. Par ailleurs, mon approche n'est qu'en partie sociologique car je m'appuie sur des méthodes plutôt utilisées par les ethnologues. Les sociologues peuvent avoir intérêt, notamment dans des cas comme ceux-ci, à emprunter les méthodes des ethnologues, ce qui revient à s'exprimer sur un ensemble de problèmes au travers de l'étude approfondie d'un seul cas.

Usage d'Internet par les enseignants : d'abord dans le back-office

De plus en plus d'enseignants sont équipés d'un ordinateur et sont connectés à Internet. Une étude de France Télécom réalisée l'année dernière indiquait que ce taux d'équipement était de 50 %. On arrivera sans doute bientôt à un taux de 80 % d'enseignants équipés et connectés au domicile. Il existe plusieurs facteurs qui expliquent ce chiffre élevé. Premièrement, les enseignants sont majoritairement des femmes et, pour la plupart d'entre elles, mariées à des cadres. Deuxièmement, les enseignants ont souvent des enfants. Or dans les familles de cadres ayant des enfants scolarisés, les taux d'équipement sont sensiblement supérieurs à la moyenne.

Les enseignants utilisent essentiellement leur ordinateur pour préparer leurs cours grâce à un logiciel de traitement de texte et pour produire des supports. Ils disposent pour ce faire souvent d'un scanner. Ils utilisent Internet pour s'informer sur leur métier et leur discipline et pour communiquer avec leurs collègues. Le back-office est la partie la moins visible de leur activité. C'est l'équivalent, par exemple, de la cuisine dans un restaurant ou du service informatique dans une banque. L'usage de l'ordinateur chez les enseignants se déroule principalement en back-office, c'est-à-dire en dehors des heures de cours. Or les cadres du système éducatif souhaitent que les TIC soient utilisées surtout dans les cours. Cela pose évidemment quelques problèmes.

Le pourcentage d'élèves équipés est plus faible, tous les élèves n'étant pas enfants d'enseignants ou de cadres. On peut estimer cependant que le taux d'équipement familial des élèves est un peu supérieur à la moyenne nationale, soit environ 25%. Les élèves peuvent également utiliser l'ordinateur chez des copains, à l'école ou dans les médiathèques. On constate évidemment que les usages des élèves ne sont pas les mêmes que ceux des professeurs. Leur usage est majoritairement distractif : les amateurs de jeux vidéos vont sur des sites pour trouver les solutions des jeux et ils discutent entre eux sur des forums dédiés à ce sujet. C'est un moyen de socialisation important. L'autre usage important d'Internet chez les jeunes est le chat et ce phénomène mérite d'être étudié de près.

Les professeurs et les jeunes utilisent donc l'ordinateur, mais chacun d'une façon différente. Cette séparation des usages, qui ne correspond pas à ce que l'on attendait, est acceptée tacitement par les uns et les autres. Les jeunes trouvent qu'il est normal de ne pas utiliser l'ordinateur en classe et ils estiment que l'ordinateur est avant tout un outil de loisir. Mais cette situation n'est pas acceptable pour les spécialistes de l'éducation : il s'agit donc d'un chantier important à ouvrir.

Communautés d'enseignants et présence institutionnelle sur le réseau

Internet permet à des enseignants qui ne travaillent pas dans le même établissement d'échanger entre eux. On pourrait parler de communautés virtuelles d'enseignants, mais le terme " virtuel " ne me convient pas dès lors qu'on oppose le virtuel au réel. Je ne vois pas ce qu'un mail a de virtuel. Je préfère parler de " communautés délocalisées " : les relations n'y sont pas déterminées principalement par la localisation géographique. C'est une évolution importante. En effet, l'enseignant est une personne traditionnellement isolée dans un établissement, soit que l'établissement est petit, soit qu'il a peu de collègues dans sa discipline. Le réseau donne la possibilité aux enseignants d'échanger avec des collègues distants. La plus ancienne communauté, celle des Clionautes et de la liste H-français, rassemble des professeurs d'histoire-géographie. Il existe également une communauté de professeurs de technologie, Pages-tech, une communauté de documentalistes autour d'une liste de diffusion Cdi-Doc et d'un site, E-savoir, une communauté de professeurs de lettres de lycée, etc.

Ce n'est pas Internet qui a créé les communautés délocalisées : les syndicats, les associations de professeurs et les mouvements pédagogiques sont également des communautés délocalisées. En revanche, la possibilité de pouvoir échanger facilement plusieurs fois par jour crée un changement important pour les enseignants. Cet aménagement pratique a des répercussions importantes mais il ne concerne directement que les professeurs les plus motivés, ceux qui sont intéressés par les innovations pédagogiques, et que l'on estime représenter de 5 à 10 % du corps enseignant.

Toutefois, d'autres professeurs sont concernés. J'ai ainsi rencontré récemment une enseignante de lettres qui ne souhaitait pas participer à une formation aux nouvelles technologies parce qu'elle estimait qu'il s'agissait d'un gadget inutile. Or elle possédait un ordinateur personnel, se connectait à Internet, recevait la lettre d'informations des professeurs de lettres du secondaire et trouvait que la possibilité d'échanger des expériences avec ses collègues était une chose formidable. Une collègue de ce professeur, également inscrite sur cette liste de diffusion, m'a dit que le fait de voir ce que faisaient ses collègues l'avait débarrassée de certains complexes. Les professeurs doutent beaucoup de leur qualité. Cela est dû à leur isolement et au fait que les inspecteurs mettent en lumière les points qui peuvent être améliorés dans leurs pratiques pédagogiques. De plus, l'image renvoyée par le personnage comme L'instit, dévoué et charismatique, les conduit à douter d'eux-mêmes et de leur travail. D'ailleurs, certains professeurs ne se rendent pas compte que les usages pédagogiques qu'ils ont d'Internet et qu'ils estiment quelconques peuvent être en réalité très intéressants. Pour ceux qui manquent de confiance en eux, c'est une source d'émulation.

Les professeurs visitent volontiers les sites Web académiques. L'institution se trouve sur le réseau en concurrence avec des groupes indépendants. Mais souvent, elle les ignore. Il serait sans doute utile d'y réfléchir, afin que ces différents acteurs du réseau ne s'ignorent pas. Ces groupes ont envie d'être reconnus tout en conservant leur indépendance, ce qui n'est pas inconciliable : les pouvoirs publics reconnaissent et soutiennent des associations de spécialistes ou des organisations syndicales. Je vous renvoie au numéro du mois d'octobre des dossiers de l'ingénierie éducative du CNDP qui est consacré aux communautés en ligne.

La formation continue des enseignants : le cas particulier des TICE

L'application des TIC à l'enseignement à distance s'est traduite par un certain nombre de succès, mais ils ont surtout concerné des formations à l'usage des nouvelles technologies dans l'éducation. Le succès de ces formations semblait donc assuré, mais il n'est pas sûr qu'une formation à distance portant sur les protocoles expérimentaux dans les programmes de sciences de la vie et de la Terre, par exemple, soulèverait le même enthousiasme des apprenants… La formation à l'outil et la formation à son usage pédagogique sont très imbriquées. Les enseignants doivent maîtriser les outils de base. Certes, ces outils restent les mêmes, mais la version change, le système d'exploitation, etc., et il faut se former à cette évolution de façon permanente. C'est pourquoi, il est difficile de séparer la formation aux usages pédagogiques des nouvelles technologies de la formation aux nouvelles technologies elles-mêmes.

Les formules traditionnelles de formation continue s'appuient sur un corps de doctrine, un programme solide et sur des formateurs expérimentés. Ce n'est pas le cas avec les TICE : il n'existe pas de doctrine, car ces technologies évoluent sans cesse et il existe peu de formateurs compétents. On peut en revanche s'appuyer sur les pratiques des enseignants. Ce n'est sans doute pas la seule solution mais je n'en connais pas de meilleure.

" La formation invisible " est une formation effectuée sur le lieu de travail par les pairs. La formation continue traditionnelle par stages concerne surtout les grandes entreprises. Les petites et moyennes entreprises (PME) forment peu leurs employés de cette façon, car elles ne peuvent libérer un poste sans mettre leur production en danger. On s'aperçoit toutefois qu'il existe dans les PME une formation assurée par les pairs, " sur le tas ". L'Éducation nationale est à la fois une grande entreprise et une PME. Elle est une sorte de grande entreprise avec de nombreuses petites agences. Mais la formation sur le tas, dans les établissements scolaires, y est peu développée. En effet, les enseignants ne travaillent pas ensemble et ils ont rarement l'occasion de se réunir pour parler de leur travail, sortir la tête du guidon comme on dit. Dans certains établissements, une équipe enseignante et un chef d'établissement dynamiques peuvent encourager cette formation par les pairs. Toutefois, l'usage, notamment dans l'enseignement primaire, est plutôt que chacun fasse son travail dans son coin.

Je crois que dans les communautés en ligne, qui sont des communautés " invisibles ", une formation continue et invisible a commencé de se développer. Les enseignants posent des questions sur les sites Web et échangent des informations, mutualisent comme on dit, ce qui leur permet de résoudre les problèmes au moment où ils se posent.

Une étude de cas : la formation des professeurs de collège de la Vienne

Présentation de la formation

Cette formation s'est déroulée tout au long de l'année scolaire 2000-2001. Plus de 1000 professeurs ont été formés, soit plus de 70 % des professeurs des collèges privés et publics du département. Les stages duraient 20 ou 40 heures et cette opération avait pour but de former les professeurs à l'utilisation pédagogique des TIC. Les professeurs ont accepté d'être formés en dehors de leur temps de travail et ont obtenu, en échange, un micro-ordinateur. Le CRDP a conduit l'opération et m'a demandé d'en faire le suivi, afin de pouvoir rendre compte de cette expérience. J'ai observé son déroulement dans 6 collèges. Le rapport final de cette observation devrait être rendu public au début de l'année 2002.

Plus de 1000 ordinateurs ont été livrés aux enseignants, dont un tiers a été installé au domicile du professeur et deux tiers dans leur établissement. Parmi les enseignants qui disposaient déjà à domicile d'un ordinateur, certains ont préféré laisser leur nouvel outil sur leur lieu de travail ; d'autres, notamment les couples d'enseignants, ont préféré l'installer chez eux pour que chacun puisse travailler sur son PC. Les ordinateurs appartiennent à l'établissement : ils sont prêtés aux professeurs, qui doivent les rendre en cas de mutation.

Il s'agit d'une formation par les pairs. Deux professeurs ont été déchargés à mi-temps pour mettre au point le dispositif de formation et en coordonner l'exécution ; 18 autres enseignants, dont la moitié seulement était des professeurs de technologie, ont formé leurs collègues. Ce type de formation présente des avantages que j'ai évoqués et un inconvénient qui provient du fait que les professeurs de collège n'ont généralement pas d'expérience de formation d'adultes. J'ai observé deux styles pédagogiques différents. Les professeurs de technologie suivaient plutôt une méthode rigoureuse et s'appuyaient volontiers sur les supports de cours. Les autres enseignants avaient une approche plus intuitive, inductive : ils abordaient les problèmes quand ils survenaient. Pour les grands débutants, cette méthode est souvent déstabilisante et pas toujours adaptée.

Les résultats

Le dispositif a globalement fonctionné de manière satisfaisante. La formation a été appréciée par les professeurs : il y a eu peu d'abandons en cours de route. Comme les formateurs étaient des collègues, les apprenants ont été indulgents. C'est l'un des facteurs qui a contribué à la réussite de l'opération : les professeurs se sont pris en main et n'ont pas dénigré la formation. La formation a également eu pour effet de renforcer la cohésion des équipes pédagogiques. Les jeunes professeurs ont notamment beaucoup apprécié le fait de pouvoir travailler et collaborer avec leurs collègues.

Cette formation était orientée vers une production de ressources pédagogiques : au terme de la formation, les professeurs devaient avoir produit un scénario pédagogique multimédia qui serait mis en ligne à la disposition de leurs collègues. Certains enseignants n'ont pas voulu participer à la formation à cause de cette dimension de mutualisation qui les inquiétait. Ces ressources sont en cours de finalisation et d'installation sur les sites des établissements. Ce mouvement de mutualisation, s'il se confirme et se prolonge, pourrait à moyen terme profiter aux équipes pédagogiques des collèges mais aussi peut-être à l'ensemble des professeurs du département.

Contribution des TIC à la formation continue des enseignants

Si l'on accepte de considérer le système éducatif comme un réseau d'agences locales, on pourra se convaincre que les TIC sont susceptibles de lui apporter une aide précieuse pour l'organisation de la formation continue. L'institution elle-même peut mettre à la disposition des enseignants des ressources d'information et de formation en ligne. Les communautés délocalisées ne constituent pas en elles-mêmes un dispositif de formation mais elles pourraient être mobilisées pour la mise en œuvre de projets de formation ouverte. Les TIC facilitent la mise en œuvre de la formation ouverte et à distance, mais la FOAD n'est pas le seul usage que l'on peut faire des TIC.

Critique de la FOAD

La FOAD est une forme d'enseignement à distance dont le modèle s'inspire de l'enseignement par correspondance. L'individualisation de la formation est à la fois la grande qualité et le grand défaut de l'enseignement par correspondance et de la FOAD. Certes, on améliore et on enrichit ce modèle en utilisant les TIC, en modifiant les défauts repérés par l'expérience ou en rendant le système ouvert et flexible, c'est-à-dire en permettant aux usagers de se former à ce qu'ils veulent, au moment et dans le lieu qu'ils souhaitent. L'e-learning est un autre nom de la FOAD, mais la démarche reste la même. L'e-learning consiste à améliorer la FOAD par l'usage de la technologie, sachant que les performances éducatives de la FOAD sont, comme celles de l'enseignement par correspondance, souvent médiocres.

Pour une approche réformiste

Une étude réalisée en 1997 par un cabinet américain sur les changements dans les entreprises révèle qu'en France, les entreprises sont souvent trop ambitieuses en matière de stratégie de changement. Mais dans les entreprise françaises, 70 % des projets de changement échouent. Le management est souvent très technocratique et présuppose, dès lors que le projet est estimé bon, que les personnels y adhéreront nécessairement. Les français manient les concepts avec brio mais la mise en œuvre les intéresse moins : l'intendance doit suivre… Ce phénomène est d'autant plus frappant que les entreprises françaises affectionnent les grands bouleversements plutôt que les petits ajustements, au contraire des entreprises allemandes ou japonaises.

Dans le domaine de la FOAD, je défendrais volontiers une position réformiste, en faveur d'une transformation progressive du système de formation des enseignants. On ne peut pas se satisfaire d'un constat du type : " les anciennes formations ne sont pas bonnes, il faut en changer ". Il faut avoir une approche plus nuancée. La technologie peut améliorer, en qualité et en quantité, les dispositifs visibles et invisibles de formation existants. Tous les dispositifs de formation sont potentiellement concernés, y compris les plus traditionnels. On peut par exemple introduire de la continuité dans les formations, via des listes de diffusion qui maintiennent les relations au sein des communautés d'apprentissage, au-delà de la formation elle-même.

L'un des champs d'application directement concerné par ce type d'évolution est la formation aux TICE. La FOAD peut être considérée comme un champ d'expérimentation en matière de formation. Mais les concepts véhiculés par la FOAD ne sont pas les seuls sur lesquels on peut s'interroger : Internet offre aujourd'hui un champ de réflexion beaucoup plus large.


Actes de l'université d'été - La formation continue ouverte et à distance

Mis à jour le 15 avril 2011
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