Université d'été « La formation continue ouverte et à distance »

Typologie du "e-learning"

Gérard Weidenfeld, professeur des universités, 71e section CNED - Université de Poitiers

L'e-learning est une expression à la mode, surtout dans les organismes de communication. De nombreuses personnes semblent se retrouver dans cette dénomination alors qu'elle regroupe un peu tout et n'importe quoi. L'e-learning change en permanence de sens et il est impossible aujourd'hui de préciser ce qu'il signifiera demain.

Un concept nouveau pour des mots anciens ? Un mot nouveau pour des concepts anciens ?

L'e-learning est un terme nouveau. Il a été inventé il y a quelques années selon le modèle de mots se référant aux nouvelles technologies, comme e-commerce, etc., mais, à mon avis, c'est tout simplement un terme nouveau qui recouvre des concepts anciens. L'e-learning concerne et emprunte à :

  • l'enseignement ;
  • l'enseignement à distance ;
  • la formation professionnelle continue ;
  • l'organisation du travail dans l'entreprise.

Les deux premiers éléments relèvent de la pédagogie. Le troisième est lié au parcours professionnel des individus et comporte une dimension réglementaire. Enfin, le dernier élément est plutôt associé à la vie de l'entreprise, aux changements en cours, aux modalités de travail, à l'utilisation de la documentation, à l'entrée d'Internet dans l'environnement de travail, etc. Ces quatre composantes se retrouvent dans les diverses solutions de e-learning, mais dans des proportions différentes.

Ces éléments anciens conjugués au développement des technologies de l'information et de la communication font l'objet d'un renouveau d'expression que ce lien avec les TIC contribue à amplifier.

L'enseignement ouvert et à distance (EOAD) recouvre les concepts d'ouverture et de distance. L'ouverture renvoie, d'une part, à l'utilisation de l'ordinateur à des fins de formation (didacticiels, enseignement assisté par ordinateur " EAO ", formation assistée par ordinateur " FAO " et, d'autre part, à une organisation plus souple de la formation (modules, accès à la demande...). La distance est également associée à toute une terminologie : la formation à distance, les cours en ligne, l'éducation à distance, les universités en ligne, la téléformation, la webformation, etc.

Histoire de la formation à distance

L'enseignement à distance a une longue histoire : les cours privés par correspondance existaient déjà au XIXème siècle. Les organismes spécialisés sont apparus au début du XXème siècle, dès 1909 en Australie. Le CNED a été fondé en 1939. D'autres organismes similaires ont été créés jusque dans les années 60 dans différents pays, aux antipodes ou en Europe du nord. Ces organismes d'enseignement à distance avaient essentiellement pour objectif de préparer les personnes qui ne pouvaient suivre physiquement les cours de l'enseignement secondaire préparatoires aux examens, notamment le baccalauréat.

La deuxième phase a commencé au début des années 70 avec la création de l'université ouverte de Grande-Bretagne. Il existe actuellement dans le monde un grand nombre d'universités ouvertes de taille variables : Sukhothai Thamatirat, en Thaïlande, l'université Anadolu, en Turquie, Terbuka, en Indonésie ; l'Union européenne en comporte 7 (Grande Bretagne, Fernuniversität de Hagen, université ouverte des Pays-Bas, UNED à Madrid, l'université virtuelle de Catalogne, les universités ouvertes du Portugal et de Grèce). Israël a également une université ouverte et une filiale de l'Open University of United Kingdom (OUUK) a été créée récemment aux états-Unis.

Dans tous ces établissements d'enseignement supérieur, les formations se déroulent en totalité ou partiellement à distance, en opposition avec les établissements classiques où tous les enseignements sont dispensés en présence (en face à face). En revanche, les universités ouvertes disposent des mêmes infrastructures (facultés, conseils...) et développent les mêmes missions (laboratoires de recherche, certifications) que les universités traditionnelles.

On a pu constater, à partir de l'expérience de l'OUUK, une hybridation progressive des moyens de formation utilisés. Cette hybridation affecte le mode (présence, distance), les supports (texte, vidéo, cassette, cédérom) et les moyens de distribution (courrier, télévision). En matière d'accompagnement, un glissement s'est opéré de la correction des devoirs à une approche hybride centrée sur les contenus mais aussi sur la prise en charge de l'apprenant, notamment par le biais du tutorat. Il est à noter que les médias ont été utilisés dans le domaine de l'EOAD au fur et à mesure de leur apparition.

L'apparition des TIC

Dès 1958, les physiciens ont été parmi les premiers à utiliser l'ordinateur dans le cadre de l'enseignement, ce qui est normal puisqu'ils étaient parmi les premiers à disposer de ces machines. Les QCM sont également utilisés dans les facultés de médecine depuis longtemps. L'enseignement programmé et assisté par ordinateur s'est développé jusqu'au début des années 80. Toutefois, cette forme d'enseignement ne résolvait pas tous les problèmes et différentes techniques ont ensuite été mise en oeuvre :

  • un modèle constructiviste de l'apprentissage avec une approche liée aux simulations, aux jeux d'entreprise ou aux systèmes de diagnostics ;
  • des logiciels spécifiques ;
  • des progiciels pour les apprentissages ;
  • l'intégration de l'information sur des supports de type cédérom.

Avant l'apparition d'Internet, il y avait donc déjà une diversification des méthodes et des modes d'utilisation de l'informatique dans la formation.

L'EOAD est le mariage de l'enseignement ouvert et de l'enseignement à distance. En formation initiale, l'EAOD permet aux personnes qui ne peuvent être présentes physiquement aux cours de les suivre. Il faut noter le rôle croissant des TIC dans l'EOAD. Une bonne partie des ressources, des recherches et des expérimentations consacrées à l'EOAD s'effectue dans l'enseignement supérieur en raison de l'autonomie et de la motivation du public et du lien existant entre le monde professionnel et l'enseignement supérieur. Son évolution se traduit par une amélioration de la communication et par des évolutions qualitatives, étudiants et enseignants ayant désormais de nouveaux rôles. Une fois les cours diffusés sur Internet, le professeur peut se concentrer davantage sur l'animation, l'approfondissement des connaissances, etc.

La FOAD participe à la formation continue des adultes en répondant à différents besoins en matière de qualification professionnelle, de perfectionnement et d'accompagnement des évolutions professionnelles. Elle regroupe trois sortes de public : des personnes qui font une démarche individuelle, des grandes entreprises qui souhaitent créer des universités d'entreprise et des PME-PMI dont l'accès à la formation est limitée et pour lesquelles la FOAD constitue une solution intéressante pour des raisons organisationnelles et financières (réduction des déplacements et des frais qu'ils engendrent, pas de frais d'infrastructures). La FOAD intéresse ces différents publics par son ouverture : suivi de modules adaptés à leurs besoins spécifiques, méthodes pédagogiques valorisant l'expérience des stagiaires.

Pour améliorer les compétences des salariés dans le domaine des TIC, il existe trois approches : la formation, l'aide sur le poste de travail ou l'adaptation des logiciels. On peut jouer sur l'une ou l'autre de celles-ci. La frontière entre elles est toutefois de plus en plus floue : la formation est une approche parmi d'autres. Selon le type de public, les avantages du type d'assistance choisi diffèrent.

Des catégories de prestataires en matière d'EOAD

Les organismes publics d'enseignement à distance

Ces organismes sont des soutiens de service public, et non des universités ; ils ne délivrent pas de diplômes. Par exemple, le CNED est un opérateur qui couvre un large spectre (du primaire à l'université) en utilisant la technologie de l'enseignement à distance. Il existe un partenariat entre les opérateurs comme le CNED et les universités.

Les universités ouvertes

Elles ont été créées à l'initiative des gouvernements. L'université ouverte de Grande-Bretagne a développé ses ramifications en Asie, en Europe et aux états-Unis, l'université ouverte des états-Unis étant une filiale de l'université ouverte de Grande-Bretagne. Certains pays européens ont également développé des universités ouvertes, par exemple l'université virtuelle de Catalogne. Ce sont des établissements d'enseignement supérieur qui intègrent des activités de recherche, dispensent uniquement des formations à distance et délivrent des diplômes comme n'importe quelle université.

Les universités traditionnelles

Leur entrée dans l'EOAD est plus récente et très liée au développement d'Internet. Les problématiques des universités américaines risquent de préfigurer celles qui seront les nôtres dans quelques années en Europe, étant donné le différentiel d'équipement entre l'Europe et les états-Unis. Dans un proche avenir, 80 % des universités américaines diffuseront leurs cours sur Internet. Ce mouvement s'inscrit dans un contexte particulier, celui du marché américain de l'éducation où il existe une compétition sévère et traditionnelle entre les universités. L'apparition "d'universités d'entreprise" accentue encore ce mouvement.

Le cycle de vie des cours et des formations est raccourci : la standardisation des cours conduit à une tension entre les gestionnaires et les pédagogues. Les TIC jouent un rôle de plus en plus important dans les stratégies développées par les universités américaines. Deux stratégies prédominent : soit valoriser le contenu en ligne en faisant payer l'accès aux cours, soit valoriser les services pédagogiques. Ce débat a été relancé par la décision du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de mettre en ligne gratuitement l'ensemble des cours d'ici à 10 ans et donc d'opter pour une stratégie de service.

En Europe, Internet n'est pas encore aussi développé qu'aux états-Unis. Par ailleurs, les problèmes de langue et d'homogénéité des formations constituent un frein au développement des formations à distance à l'échelle de la communauté. Des programmes sont lancés afin de combler ces lacunes. Le retard de l'Europe persiste, ce qui constitue un handicap compte tenu de la taille des marchés. En France, le démarrage a été un peu plus tardif que dans le reste de l'Europe, le statut des universités étant à l'origine d'un certain nombre de difficultés de mise en œuvre.

Les nouveaux acteurs

Les universités d'entreprise

Il y a actuellement 2 000 universités d'entreprise et la moitié des 500 plus grosses entreprises mondiales ont créé leur université d'entreprise. Ce n'est pas un phénomène nouveau : toutes ces entreprises avaient développé en interne des services de formation. Les universités d'entreprise, d'abord tournées vers la formation des personnels et des clients de celle-ci, tentent de proposer leurs cours en ligne aux autres entreprises. Ce faisant, elles doivent répondre à la fois à des besoins internes et externes. Les cours de ce type d'université portent souvent sur la distribution ou la finance, mais surtout sur les TIC. Les formations sont généralement dispensées en anglais, quel que soit le pays destinataire. De nouveaux acteurs, comme par exemple Cisco, offrent des services très performants dans leur domaine et exercent une concurrence croissante sur les organismes habituels de formation.

Les sociétés spécialisées dans la e-formation

Certaines sociétés existaient avant l'arrivée d'Internet. Par exemple, la société Johns University diffusait ses cours sur le câble. Elle est associée à une université autorisée à délivrer des diplômes. Certaines institutions offrent des cours en ligne et certains fournisseurs de service proposent des services nouveaux. Ainsi, " E-college " est un opérateur qui propose à ses partenaires universitaires de prendre en charge la mise en ligne des cours et leur diffusion. Ce type d'opérateur s'adresse aux universités de taille moyenne qui n'ont pas les moyens de développer ces services. Un étudiant vient chercher un cours de l'université x et peut acheter le cours de l'université y qui se trouve dans le catalogue d'E-college. " Tuteur. com " met en relation, sans régulation, offres et demandes de formation. Enfin, les éditeurs interviennent de plus en plus dans ce domaine. Par exemple, CBT systems, rebaptisée SmartForce en 1999, un des leaders mondiaux de la formation en ligne, a reçu une commande sensiblement équivalente au budget annuel des campus numériques français.

Les stratégies d'alliance

Des alliances se mettent en place, que ce soit aux états-Unis ou en France. Elles prennent plusieurs formes.

Entre des établissements d'enseignement de pays différents.

Ainsi, depuis un ou deux ans, l'école supérieure de commerce de Pau propose un Master avec des cours en ligne, en partenariat avec l'université de Seattle.

Entre des acteurs complémentaires dans le monde de l'industrie logicielle.

Quelques exemples :

  • WebCT et SCT : SCT, qui fournit 50% des systèmes d'information de l'enseignement supérieur, et WebCT, leader des solutions de e-learning avec plus de 6 millions de comptes d'étudiants, vont s'unir pour proposer une nouvelle plate-forme. SCT envisage d'investir 10 millions de dollars dans WebCT, en échange de 10% des actions ;
  • Lotus et Macromedia : cette alliance entre LearningSpace, Pathware IntraLearn et Payback Training Systems vise à développer des cours sur Internet pour des marchés "verticaux" : service de nourriture, supermarchés, détail, restaurants, etc.

Entre des établissements d'enseignement et des sociétés de service (alliances déjà évoquées).

Remarque : l'initiative " campus numérique français" constitue un modèle original d'alliance puisque des établissements d'enseignement supérieur, potentiellement et/ou traditionnellement concurrents, mettent en commun des ressources avec d'autres partenaires (dont le CNED), en vue de parvenir à des produits de e-learning compétitifs sur le plan international.

Les critères de qualité

L'EOAD suppose plusieurs types de critères de qualité selon le segment du marché : des critères éducatifs, organisationnels, financiers, etc. Ces différents critères expliquent la diversité des discours des médias au sujet de l'EOAD. Ce sont les points de vue ayant trait à l'organisation et à la vie économique qui sont d'abord mis en avant quand on parle d'e-learning, alors que l'enseignement à distance vise, plus traditionnellement, à la "qualité pédagogique". Des tentatives de normalisation sont en cours afin de définir des normes de qualité internationales favorables à l'essor du marché. Elles n'ont pour l'instant pas abouti, les industriels les plus puissants du secteur essayant de valider leurs solutions par la normalisation. Plusieurs comités de normalisation, en apparence concurrents, tentent de faire prévaloir des solutions technicistes et globales, souvent au détriment des normes éthiques en éducation.

Les coûts de production et d'exploitation

Il existe des pratiques très différentes dans le domaine du e-learning. Deux études récentes (Bates, Moonen) ont montré des écarts de facteurs pouvant aller de 1 à 200 en matière de coût ! Les coûts industriels ne sont pas publics et ils restent difficiles à évaluer. Deux avis coexistent : le premier estime que les coûts pédagogiques seraient supérieurs à ceux de l'enseignement traditionnel et le second défend l'opinion inverse. Les coûts d'organisation, d'infrastructure ou de transport sont beaucoup moins importants dans l'EOAD que dans l'enseignement traditionnel. Les impératifs pédagogiques (tutorat, suivi à distance) peuvent, en revanche, coûter plus cher que dans le secteur traditionnel.

Aux états-Unis, les tarifs de l'EOAD sont moins élevés que ceux du secteur traditionnel. En France, les prix sont alignés sur ceux de la formation traditionnelle continue. Au sein des e-corporate university, les prix sont étalonnés afin de mieux correspondre aux demandes.

Constructivisme et théories de l'activité

Du behaviorisme au constructivisme

L'enseignement assisté par ordinateur reposait au départ sur une conception behavioriste de l'acquisition des connaissances. L'évolution de la psychologie cognitive a mis en lumière le besoin d'une position active des apprenants pour acquérir des connaissances, ce qui nécessite des interactions. Cette activité est complexe : elle nécessite l'élaboration de plans (intelligence artificielle) et la mise en œuvre de connaissances non formalisées, contextuelles (apprentissage situé). L'aspect social - la communauté d'apprentissage - joue également un rôle important au niveau de l'acquisition des connaissances.

Certaines interactivités peuvent être proposées dans le cadre de l'e-learning, les dispositifs présents sur Internet offrant à cet égard des solutions très souples. Internet est en effet un gisement d'informations. Plutôt que de reconstruire artificiellement des situations de recherche d'informations, il est possible de se mettre en situation réelle de recherche d'informations.

La distinction entre information et connaissance est ancienne mais elle prend une acuité nouvelle avec Internet où il est possible de trouver toutes les informations nécessaires concernant certains domaines. Des démarches pédagogiques peuvent être développées pour rechercher des informations, mener des enquêtes, effectuer des comparaisons de produits, réaliser des simulations ou des études de cas.

Apprentissages collaboratifs et coopératifs

S'agissant des apprentissages collaboratifs, il peut y avoir des avantages à faire bénéficier l'élève d'un tutorat sur Internet : cet outil est commode et efficace. Il est ainsi possible d'avoir une réponse dans la journée à une question posée par courrier électronique. Ce système peut être plus ou moins sophistiqué et utiliser des outils de type vidéoconférence, etc.

La communication peut également s'effectuer entre élèves : c'est la notion d'apprentissage par coopération. Ce type d'apprentissage, facilité par Internet, concerne notamment des enquêtes, des jeux de rôles, des discussions ou des échanges d'opinion. Des études portant sur des adultes en formation continue ont montré que l'apprentissage collaboratif à distance est plus efficace que l'apprentissage collaboratif en présence. En effet, le rythme n'est pas imposé dans le cadre d'un apprentissage collaboratif et les élèves peuvent alterner différentes formes de travail, soit en collaboration, soit de façon individuelle. Le travail à distance permet dans ce cas d'apporter de la valeur ajoutée par rapport au travail en présence.

Le travail coopératif favorise également l'interculturalité. Par exemple, dans les études de gestion, la création d'équipes internationales travaillant sur un cas permet l'enrichissement réciproque des élèves. Les facteurs clés pour la réussite de ce mode d'apprentissage sont d'abord d'ordre social et organisationnel. Il faut mettre en place les rendez-vous, les procédures de suivi, etc.

Les rapports entre le tuteur et les élèves sont modifiés par l'e-learning et nécessitent une autre organisation du groupe. Il existe plusieurs types d'organisation. Le premier est la forme classique maître-élève. Le second relève d'une organisation coopérative et consiste à faire travailler ensemble des groupes d'étudiants, leur tâche étant fixée et coordonnée par le tuteur. Ce type de groupe implique des modes d'organisation relativement simples, basés sur l'échange d'informations. Dans le troisième type d'organisation, le groupe est organisé sur un modèle démocratique : les échanges se font tout azimut. Toutefois, aucune expérience de collaboration intégrale n'a donné de résultat satisfaisant. Un quatrième type d'organisation, souvent mis en place pour des groupes de travail, peut consister à distribuer des rôles aux étudiants, comme celui de modérateur ou de rapporteur. Le rôle de l'institution va également être modifié : elle ne peut plus se contenter d'établir et de gérer un emploi du temps, mais elle doit se plier à de nouvelles contraintes.

Actes de l'université d'été - La formation continue ouverte et à distance

Mis à jour le 16 août 2011
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