Séminaire « Partenariat académies - établissements français à l'étranger »

L'éducation à la citoyenneté

Jean-Louis NEMBRINI, doyen de l'IGEN d'histoire et géographie

Le sujet de l'éducation à la citoyenneté est plus facile à aborder dans le cadre d'un Etat. En effet, la finalité de l'éducation à la citoyenneté est de faire des élèves des citoyens. Or il ne peut y avoir de citoyens sans Cité. On parle bien sûr des " citoyens du monde ", mais il s'agit davantage d'une utopie plutôt que d'une réalité. Lorsque l'on fait de l'éducation à la citoyenneté, on se fonde sur des valeurs d'idéal, mais on inscrit d'abord les élèves dans la réalité d'un Etat.

A partir de là, le problème est beaucoup plus compliqué en ce qui concerne par exemple les intégrations de programmes. Il est rendu encore plus complexe par le fait que désormais, pour tous nos élèves en classe de 3ème, il existe un examen en éducation civique qui porte sur un programme particulier. Cet examen s'impose à tous depuis l'année dernière, mais certains d'entre vous ont soulevé plusieurs problèmes auxquels nous n'avons pas encore pu apporter de solutions satisfaisantes. Je souhaiterais pour cette raison que nous consacrions plus de temps aux échanges : je pense que vos questions me permettront d'aborder les problèmes qui vous paraissent importants.

L'adaptation des programmes est avancée en histoire-géographie, mais elle n'en est qu'au stade de la réflexion pour l'éducation à la citoyenneté. L'administration centrale n'a pas été capable de proposer avant le 24 décembre 1999 un texte à l'attention des élèves et professeurs de l'étranger concernant l'éducation civique. L'année était donc largement avancée au moment où nous avons proposé un texte d'adaptation pour l'examen. Nous sommes donc quelque peu fautifs.

L'originalité du système français d'éducation à la citoyenneté

Éducation à la citoyenneté et éducation civique

Si nous parlons d'éducation à la citoyenneté, selon le terme utilisé dans les circulaires, les programmes utilisent en revanche l'expression " éducation civique ". Ces deux formulations n'ont pas tout à fait la même signification.

Par l'éducation civique, on vise en effet l'adaptation à la Cité. fait plutôt référence à une éducation à l'universalité des valeurs.

Il peut donc exister une éducation civique sans démocratie. Le plus souvent, l'éducation est même particulièrement dure et exigeante dans les pays qui ne sont pas démocratiques. De la même façon, on peut mettre en place une éducation à la citoyenneté, dans une perspective d'éducation à la civilité, qui ne s'accompagne pas non plus d'une éducation aux droits de l'homme et à la démocratie.

Le système français : une exception dans le monde

La France fait figure d'exception dans le monde. Nous disposons en effet d'un système d'éducation civique qui va désormais de l'école jusqu'au lycée, grâce à l'éducation civique, juridique et sociale. La France a donc construit un " parcours civique " de l'école jusqu'au lycée. Alors que ce n'est le cas à ma connaissance dans aucun autre pays, la France a même créé une épreuve d'éducation civique au brevet. Cette particularité est hautement significative puisque tous les élèves passent cet examen, que ce soient les élèves des collèges ou les élèves des lycées professionnels qui auraient quitté le collège avant la fin de la 3ème.

L'examen qui a été mis en place ne se limite pas à des aspects institutionnels, avec des questions sur la Vème République ou sur l'ONU. L'épreuve consiste aujourd'hui à mettre en relation des textes ou des documents de portée universelle et des documents qui mettent en évidence une situation sociale. Les élèves doivent donc relier un fait de société avec, par exemple, un article de la Déclaration universelle des droits de l'homme. A l'issue de cette mise en relation, les élèves sont censés produire un texte argumenté qui mettra en évidence leurs savoirs, leur maîtrise des valeurs contenues dans les textes de référence et enfin leur opinion personnelle.

L'épreuve d'éducation civique est donc extrêmement exigeante. Après une première expérience, je vous avoue d'ailleurs que certaines difficultés et incertitudes demeurent.

Des programmes d'éducation civique qui profitent à l'ensemble des pratiques d'éducation à la citoyenneté

Les programmes d'éducation civique, notamment au collège, ont un statut particulier. Il s'agit à la fois de programmes d'enseignement, avec un contenu précis, et une référence éthique, culturelle, pour toutes les pratiques d'éducation à la citoyenneté dans l'établissement. Ces programmes sont fondés sur les textes porteurs de nos valeurs fondamentales, que ce soient les grandes déclarations ou les préambules des constitutions de 1946 ou de 1958. Leur connaissance doit " irriguer " l'ensemble des pratiques d'éducation à la citoyenneté. Qu'il s'agisse des nouveaux conseils de la vie lycéenne, de la mise en place de ce que l'on appelle des " pratiques démocratiques " au collège ou au lycée, on doit se référer au programme d'éducation civique.

Le cas particulier de l'enseignement civique, juridique et social

L'enseignement civique, juridique et social correspond moins à un programme qu'à une méthodologie. D'une certaine façon, la méthodologie du débat argumenté est devenue l'objet de l'enseignement. C'est pour cette raison que l'enseignement civique, juridique et social n'est pas l'apanage de certains professeurs, en particulier les professeurs d'histoire et géographie. L'enseignement civique, juridique et social a été conçu comme un enseignement transversal, au même titre que les TPE par exemple. Il se trouve que ce sont à 80 % des professeurs d'histoire et géographie qui se chargent de cette matière. Pourtant, l'Inspection générale demande à tous les professeurs responsables d'un enseignement, à tous les responsables de la vie scolaire et éventuellement aux autres responsables dans les établissements scolaires, de contribuer à cette éducation civique, juridique et sociale. Mais le fait que les enseignements d'histoire et géographique ont une finalité civique, à travers une approche scientifique, a mis en avant, d'une manière naturelle, les enseignants d'histoire et géographie.

Les principales caractéristiques d'une éducation à la citoyenneté

L'éducation a la citoyenneté doit se faire autour de trois axes importants, que ce soit au collège ou au lycée.

Une éducation au consentement au droit

est une éducation au consentement au droit, à la condition évidemment que ce droit soit fondé sur des valeurs universelles. En effet, l'éducation au consentement au droit ne doit pas aller jusqu'à gommer toutes les capacités de résistance. Cette éducation au consentement au droit suppose une didactique particulière, celle du débat argumenté.

Une éducation du jugement

correspond également à une éducation du jugement. La formation du jugement des élèves n'appartient en aucun cas à une discipline en particulier. L'histoire et la géographie ont des finalités civiques, mais elles ne sont pas l'éducation civique. J'affirme cela avec force, même si la méthodologie de l'histoire oblige à l'esprit critique, à la recherche de la vérité et au refus de tout amalgame. La formation du jugement passe donc par les méthodes des autres disciplines, comme la méthode expérimentale ou la logique mathématique.

Une éducation à la responsabilité dans l'établissement

peut encore être considérée comme une éducation à la responsabilité dans l'établissement. La valeur de l'exemplarité est en effet essentielle dans la formation civique. Il ne peut y avoir d'éducation à la citoyenneté sans l'exemplarité des professeurs dans leur classe. Nous devons nous rappeler que nous formons l'Éducation nationale et non l'instruction publique : l'acte d'enseigner est un acte de formation.

Il n'y a pas non plus d'éducation à la responsabilité sans responsabilité. Depuis de nombreuses années, nous avons ainsi mis en place plusieurs dispositifs que nous ajustons progressivement : conseils de délégués d'élèves, conférences de délégués d'élèves, conseils de la vie lycéenne, etc… Nous avons donc su traduire en termes techniques des idées générales, des valeurs universelles de démocratie que nous essayons d'appliquer aux établissements. Encore faut-il faire vivre ces idées et que la communauté enseignante ne considère pas qu'il s'agit simplement d'éléments concernant la vie scolaire. Il n'y a pas d'un côté la vie scolaire, fondée sur la recherche de procédures démocratiques, et d'un autre côté un enseignement qui fonctionnerait selon des méthodes qui excluraient l'échange et le débat.

La problématique pour les établissements français à l'étranger

Notre objectif est de mettre en place un projet empreint d'une volonté d'éducation civique, qui ne se limiterait pas à une éducation aux droits de l'homme. Devant la Commission consultative des droits de l'homme, on nous a demandé si notre projet porte au plus haut point les valeurs des droits de l'homme. La réponse est bien sûr positive, mais notre projet a également une dimension d'éducation civique, pour la simple raison qu'il s'agit de former des " petits " Français. Grâce à la formation que nous leur apportons, nous prétendons préparer ces Français à l'accueil des autres cultures. Cela ne se vérifie pas toujours dans la réalité quotidienne, mais il s'agit quand même de notre volonté éducative.

Cela ne signifie pas que notre projet d'éducation civique ne sera pas porteur de valeurs universelles et qu'il ne puisse pas faire la place à d'autres projets d'éducation civique qui ne remettraient pas en cause les fondements universels.

Quelques axes de réflexion peuvent être définis pour l'adaptation des programmes d'éducation civique. Comme en histoire et géographie, il est important de faire une place à la réalité nationale. L'essentiel étant la prise en compte des principes pédagogiques inscrits dans nos enseignements, les axes primordiaux sont les suivants : valeurs universelles, exposé du droit et des règles à partir des textes de référence pour l'humanité, formation des élèves à l'argumentation et au débat. A partir des ces axes principaux, il faut regarder la manière avec laquelle on a traduit les principes universels en France et à l'étranger. Il ne s'agit pas de tenter une fusion ou une intégration mais d'essayer de faire " un exposé en parties doubles qui porte le respect mutuel des tentatives de construction démocratique ", selon l'expression de Jean-Pierre Rioux. L'exemple de la France et de ses institutions démocratiques n'est pas à remplacer par un autre modèle. Il s'agit de présenter aux élèves les valeurs universelles et leur traduction en France et dans le pays étranger, sans tenter de faire l'amalgame entre les deux modèles. Nous ne pouvons pas revendiquer des valeurs universelles, le respect des autres, et faire fi des expériences et des acquis dans les pays étrangers. Nous n'avons pas le droit de priver les élèves nationaux d'une réflexion, à la lumière de notre projet pédagogique, sur leur propre démocratie.

Nous devons donc mettre en place un projet d'éducation à la citoyenneté qui soit respectueux de la personne, à travers les valeurs universelles, et qui vise parallèlement à former un citoyen d'une cité donnée qui puisse prendre sa place dans ce qu'appelle Dominique Schnapper " la communauté des citoyens qui instituent la nation ". Il faut enfin que cette éducation à la citoyenneté permette, par ses effets comparatifs, par cet exposé en parties doubles dont je vous ai parlé, de former les élèves à la compréhension internationale.

Échanges avec la salle

De la salle

Pouvez-vous aborder les problèmes religieux auxquels nous sommes confrontés ? Nous travaillons tous en effet dans des pays où la laïcité n'est pas forcément une valeur universelle. Je suis moi-même en Grande-Bretagne, pays dans lequel le religieux est présent dans toutes les écoles. Comment pouvons-nous traiter ce problème ?

Jean-Louis NEMBRINI

Vous aurez sans doute remarqué que je n'ai pas employé le terme " laïcité " dans mon exposé. Bien entendu, notre projet d'éducation civique vise à montrer, en recourant à l'exemple français, comment la communauté des citoyens se bâtit à travers le principe de la laïcité. La plupart des autres pays européens n'ayant pas inscrit ce principe dans leur constitution, il est intéressant de montrer quels ont été les choix français. C'est une des raisons pour lesquelles il ne faudrait pas limiter l'éducation civique à l'exposé des valeurs universelles.

Il existe en France depuis les années 70 un débat sur la place du religieux dans nos enseignements. On s'est en effet rendu compte qu'une pratique étroite du concept de laïcité conduisait à gommer les aspects religieux dans nos enseignements culturels. Nous avons donc fait d'importants efforts dans les programmes pour réintégrer le fait religieux comme un fait culturel. On peut parler en cours d'histoire des fondements des religions comme un phénomène culturel majeur.

De la salle

La France est une exception dans le monde de ce point de vue-là.

Jean-Louis NEMBRINI

Effectivement. Elle est une exception dans la mesure où nos lois fondent un Etat laïque, ce qui n'existe pas ailleurs. Il s'agit de mettre en évidence cette spécificité française, tout en expliquant que les autres pays ont fait un choix différent, grâce à l'exposé en parties doubles dont je vous ai parlé. Nous ne devons pas tenter une impossible fusion dans ce domaine.

Jacques VERCLYTTE

Cela pose le problème de l'information de la famille étrangère au moment où elle sollicite une inscription dans un établissement français. Il faut bien rappeler que le lycée est une institution reposant sur un certain nombre de principes et de valeurs qui ne sont pas contestables. Si la famille accepte que ses enfants soient éduqués selon le modèle français, elle doit en accepter les conséquences. Nous nous interdisons d'assouplir notre système de valeur.

Le problème a été résolu dans un certain nombre de pays, comme le Maroc. Les familles marocaines acceptent que les enseignements classiques soient séparés d'un enseignement religieux qui n'est proposé qu'aux élèves volontaires, en dehors des heures de classe. En Egypte, nous avons au contraire été confrontés à une famille qui a tenté de nous obliger à rompre avec nos valeurs fondamentales.

De la salle

J'ai participé l'année dernière dans mon établissement à une réunion de concertation sur l'enseignement civique, juridique et social. Les débats ont été très houleux. La légitimité de ce champ de connaissance a été au centre des questions, d'autant que l'enseignement civique, juridique et social a été soupçonné d'avoir été trop rapidement institué sous la pression sociale et devant le désarroi des familles face à la montée des incivilités et des intolérances parmi les jeunes générations.

Jean-Louis NEMBRINI

J'estime que nous devons tout entreprendre pour implanter l'éducation civique, juridique et sociale dans nos enseignements. Il n'existe pas directement de fondements épistémologiques dans l'éducation civique, juridique et sociale parce qu'il n'y a pas vraiment un enseignement de la science politique ou de la science juridique. Mais il n'en reste pas moins que notre pari est d'amener les élèves à réfléchir sur le monde qui les entoure à partir des compétences acquises par ailleurs : compétences mathématiques, physiques, expérimentales, historiques, philosophiques, artistiques etc… Tous les domaines de la pensée retrouvent une légitimité accrue à travers le projet de l'éducation civique, juridique et sociale. Il ne s'agit donc pas de détruire l'enseignement disciplinaire pour le remplacer par l'éducation civique, juridique et sociale. Nous considérons au contraire que cet enseignement transversal n'a de raison d'être que si les disciplines ont fondé les réflexes intellectuels et la culture nécessaire en amont. L'éducation civique, juridique et sociale ne correspond donc pas à un enseignement de nature scientifique, mais elle s'appuie sur d'autres sciences.

Je vous concède cependant que le point faible est la dimension juridique. Je l'ai écrit dans de nombreux rapports. C'est la raison pour laquelle je demande fortement qu'une éducation aux principes du droit soit possible dans les IUFM. Il ne s'agit pas de faire des professeurs de l'enseignement public des spécialistes du droit, mais de leur faire entrevoir le sens du droit, la signification des lois. Pour que l'enseignement soit pertinent, il faudrait aussi que les enseignants aient une perception de ce qu'est le droit dans le pays étranger où ils enseignent.

De la salle

Puisque vous parlez de l'IUFM, je voudrais signaler l'existence du corps des conseillers principaux d'éducation qui font un travail au quotidien, dont la légitimité n'est bien sûr pas disciplinaire. Je souhaiterais insister sur le travail de " vie au quotidien ". Je pense en effet qu'il existe une approche de la citoyenneté par la vie scolaire qui est tout à fait intéressante et qui n'est pas rattachée directement à une discipline.

Jean-Louis NEMBRINI

Je crois avoir dit que les programmes d'éducation civique n'ont de valeur que s'ils ont une portée en dehors de la classe.

De la salle

Les problèmes juridiques auxquels vous avez fait allusion sont abordés dans la formation des conseillers principaux d'éducation.

Jean-Louis NEMBRINI

C'est la raison pour laquelle leur place est essentielle.

Je suis persuadé que notre système éducatif français peut être exemplaire et porteur d'exemplarité par la pratique de la vie scolaire. Il faut montrer comment à partir d'un système rigoureux qui a une image quelque peu désuète, nous pouvons porter les valeurs universelles en faisant vivre la démocratie dans nos établissements.


Actes du séminaire national Partenariat "académies - établissements français à l'étranger"

Mis à jour le 15 avril 2011
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