Université d'été « Enseigner les sciences à l'école primaire »

Clôture des travaux

Jean-Pierre Sarmant, inspecteur général de l'Éducation nationale, président du Comité de suivi national du Plan de rénovation de l'enseignement des sciences et de la technologie à l'école

Avant de commencer cet exposé, je dois vous préciser que je fais en ce moment ce que j'appelle un tour de France. Je me suis déplacé dans une douzaine d'académies et j'envisage d'en visiter encore un certain nombre d'autres.
En tant que président du comité de suivi du plan de rénovation, il y a dans cette démarche un premier aspect qui consiste à expliquer la structure du plan et à animer le débat. Mais c'est aussi réserver un temps tout à fait suffisant pour vous écouter et en tirer les conséquences. La mission que me confie le ministre n'est pas simplement d'assurer la publicité d'une décision, c'est aussi de comparer ce qui en train de se mettre en route aux réalités du terrain et de recueillir des suggestions, des objections, des souhaits d'amélioration. C'est dans cet esprit que je m'adresse à vous.

Je ne vais pas vous exposer l'historique de tout ce qu'a été l'aventure de " la main à la pâte ", vous le savez très bien et hommage lui a été rendu par le ministre lui-même dans sa conférence de presse, avant d'annoncer le plan de rénovation. Un mot quand même : l'enseignement des sciences à l'école est déjà ancien et a vécu des tendances successives. Le plan de rénovation prend en compte le passé : le passé lointain, c'est-à-dire les leçons de choses, et le passé plus récent comme les activités d'éveil. Nous sommes arrivés à un moment, une conjoncture où on peut tirer une leçon de notre passé. Et, chose assez rare, il y a depuis quelques années une certaine convergence des attitudes de pensée sur ce qu'il convient de faire. Le plan met à profit cette situation.

Avant l'arrivée de " la main à la pâte ", il y avait un contexte de régression de l'enseignement des sciences dont nous ne sommes pas encore sortis. Si l'on cherche à en analyser les raisons, il est possible de mettre en avant la conviction du public, mais aussi celle des ministres successifs, qu'il fallait recentrer l'enseignement sur les fondamentaux et que, dans cet optique, l'enseignement des sciences, comme d'autres, prélevait du temps par rapport à l'objectif majeur qu'est l'apprentissage des fondamentaux. En deux mots, il s'agit aujourd'hui, grâce à l'expérience accumulée par " la main à la pâte ", de sortir de cette contradiction. J'y reviendrai plus loin.

Les débuts de " la main à la pâte " se situent en France, en 1995-1996. Quatre ans après, le ministre d'alors demande qu'une expertise soit faite par l'Inspection générale. Celle-ci m'est confiée et me conduit à trois mois d'activités dans les établissement primaires. Cette expertise permet d'établir le constat suivant : " la main à la pâte " a un prestige et un rayonnement importants mais elle ne touche que 2 % des classes. Ces 2 % ne sont pas très nets, dans la mesure où seules sont prises en compte les classes inscrites à l'opération et labellisées. Comment considérer ce constat : en tant que réalité, cela est très modeste, mais en tant qu'expérience, c'est massif. Si vous comparez ces résultats à ceux d'autres tentatives innovantes, on pourrait dire que l'Éducation nationale, dans ce cas, a expérimenté de façon massive et avec beaucoup de sérieux une nouvelle méthode d'enseignement. Quelles sont les conclusions de ce rapport ? Quelle conclusion générale le rapporteur suggère-t-il au ministre ? Tout d'abord, le rapport conclut au caractère très positif de la méthodologie : les acquis de concepts scientifiques sont globalement incontestables. Les apports concernant l'expression dans la langue maternelle, la formation de la pensée logique et enfin le comportement social et moral sont eux éminemment remarquables. C'est une première constatation.

Deuxièmement, le rapport montre que, parmi les ingrédients de la main à la pâte qui viennent à l'époque d'être formalisés dans ce qu'on appelle " les 10 principes ", deux d'entre eux posent problème pour une généralisation massive : les parrainages scientifiques et les aides extérieures de toute nature. Non pas qu'ils ne soient pas souhaitables - ces principes sont positifs là où ils sont mis en œuvre - mais que, si leur présence constituait une condition de réalisation, ils ne permettraient pas une généralisation à moyen terme sur tout le territoire. Ensuite, ce rapport comporte des propositions d'action : très sommairement, comment faire pour obtenir un " mieux " très sensible pour l'enseignement des sciences avec les moyens dont on dispose ? Enfin, en juin 2000, le ministre annonce le plan de rénovation (BO du 15 juin 2000) que je ne commenterai pas davantage.

Ce plan va donc être mis en œuvre. Un point très important sur lequel il faut insister concerne la nature des liens entre le plan et " la main à la pâte ".

J'ai déjà signalé une différence de mise en œuvre : le plan ne fait pas mention comme condition nécessaire de partenariat scientifique. Comment interpréter ceci : il ne faut pas que, dans des régions du territoire, on puisse s'abriter derrière le fait que, sans partenariat, on ne fait rien.

Si on regarde les contenus, le texte du BO reprend, sur le fond, des éléments visiblement issus des 10 principes, sans pour autant qu'ils soient complètement identiques. Notons cette phrase qui précise quel peut être le rôle de la recherche documentaire associée à l'expérimentation. Il est toutefois explicite qu'il n'y a aucune prétention à avoir inventé quelque chose de neuf et que la filiation de la méthodologie envisagée, par rapport à " la main à la pâte ", est reconnue clairement et nettement.

Du point de vue structurel, que sont les rapports entre la main à la pâte et le plan ? Avant de dire ce qu'il en est, je préfère d'emblée dénoncer les risques d'une communication erronée. Le message est un peu subtil et je compte sur vous pour sa diffusion. Ce qui ne serait pas bon, c'est de dire : " le ministère a décidé de généraliser la main à la pâte ". Des personnes non averties, qui auraient vaguement entendu parler de la main à la pâte, pourraient penser que le ministère se contente d'écrire un papier et que tout est réglé, alors que les moyens ne sont pas là. Une autre mauvaise communication serait de dire " la main à la pâte, c'est fini. Maintenant, il y a le plan ". Une troisième serait de dire " la main à la pâte continue, mais c'est un petit groupe à part ".

Les phrases qui expliquent ce qu'il en est, de manière contractuelle, sont : " le plan est distinct de l'opération la main à la pâte, laquelle poursuit son action en tant que pôle innovant " et " il prend en compte ses acquis ". Ceci signifie que j'entretiens des contacts fréquents avec l'académie des Sciences et ses trois principaux responsables en la matière, messieurs Charpak, Léna et Quéré. Ces contacts ont conduit à une déclaration commune, cosignée par les trois académiciens, le directeur de l'enseignement scolaire et moi-même, qui détaille cette communication. Il n'y a donc ni divergence, ni rivalité en quoi que ce soit. L'opération la main à la pâte se poursuit et garde un rôle extrêmement important.

Pour caractériser " la main à la pâte ", on peut utiliser l'image de la tâche d'huile comme logique de diffusion. La démarche du plan, quant à elle, peut être qualifiée d'habituelle et d'administrative : il y a la parution d'un texte et ensuite son application. De ce point de vue, l'accord entre la main à la pâte et le ministère réside en ce que chacun des partenaires a conscience qu'une seule logique est insuffisante et qu'il faut conjuguer les deux. Un texte publié au BO est insuffisant pour changer les choses dans 55 000 écoles. Pour ce faire, on a besoin de nombreux autres facteurs dont je vais parler, mais on a aussi besoin d'un noyau aguerri de personnes qui savent de quoi il s'agit et qui vont contribuer à diffuser à travers le territoire national la bonne compréhension de pratiques pédagogiques rénovées.

Quel est, en quelques mots, la pédagogie que le plan entend mettre en œuvre ? Je cite : " Sous la conduite du maître, les enfants observent un phénomène du monde réel au sujet duquel ils formulent leurs interrogations. Ils conduisent des investigations réfléchies en proposant, puis en réalisant des démarches d'expérimentation, complétées le cas échéant par une recherche documentaire. Ils échangent et argumentent au cours de l'activité, ils partagent leurs idées, confrontent leurs points de vue et formulent leurs résultats provisoires ou définitifs, oralement ou par écrit ". Ce texte est vraiment le noyau dur de la pédagogie du plan. L'enjeu est considérable. Ce qui est dit n'est pas seulement : " on va enseigner les sciences à l'école primaire ". L'objectif en terme de connaissances scientifiques existe mais il est loin d'être le seul. Remarquez en particulier que les objectifs en terme de comportement, d'expression, de communication, de respect mutuel et de citoyenneté sont essentiels. Le ministre s'est exprimé personnellement sur ce sujet. Pour lui, l'objectif premier qu'il assigne à l'école, c'est la langue maternelle. Cette valorisation des capacités de communication et d'expression doit devenir une réalité dans toutes les classes. Passer de 2 % à 100 % et assurer ainsi une meilleure liaison avec le collège, ce n'est pas rien. Cela ne veut pas dire que les efforts qui ont eu lieu au cycle 2 ou en maternelle sont abandonnés.

Pour ce qui concerne les moyens, sachez que des crédits sont en train d'arriver dans les inspections académiques pour être répartis. Par ailleurs, le comité de suivi que je préside, et dans lequel Gérard Mary est présent, s'est associé un groupe de travail. Ce groupe, constitué pour plus de moitié d'acteurs de terrain, a mis en chantier de nombreux documents et projets d'action.

En terme d'actions, trois séminaires interacadémiques vont se dérouler à Paris, Grenoble et Bordeaux. Ils réuniront un nombre important de participants, environ 200 par séminaire, essentiellement des équipes de circonscription. - actes des séminaires interacadémiques -

Ce même groupe de travail a mis en chantier la production de documents. Dans un premier temps, divers documents seront mis en ligne sur le nouveau site de la DESCO, www.eduscol.education.fr : des outils de pilotage pour les équipes de circonscription, une bibliographie indicative, une centaine de documents adaptés à la mise en œuvre du plan de rénovation, divers textes d'orientation, des prises de position pédagogiques issues du groupe de travail en accord avec le comité de suivi. Ne croyez pas que je ne sois pas conscient que, dans l'état actuel, cela reste insuffisant. A la suite de mes visites dans les académies, j'aurais envie de dire que le pourcentage d'accessibilité effective à Internet serait aux alentours de 15 %. Il est donc prévu de compléter cette information.

Le gros travail sera la publication de documents d'accompagnement des programmes qui devraient être à disposition des maîtres au cours de l'année 2001-2002. Dans un premier temps, ce seront des prototypes sous forme de recommandations méthodologiques et d'exemples de séquences commentées. Ces document d'accompagnement seraient comparables à ceux qui existent pour les collèges, en cohérence avec les programmes.

J'en viens à cette question des programmes. Dans la situation actuelle qui est celle de la main à la pâte, la cohésion entre les programmes et ce qui est mis en place demandait a être précisée. Le ministre m'a chargé d'être présent dans les groupes chargés des programmes pour assurer cette cohésion. Deux groupes se mettent au travail, l'un travaille sur les programmes de l'école, l'autre sur l'avenir du collège ; je suis associé aux deux. Le premier a commencé ses travaux. Il est prévu que la méthodologie du plan de rénovation, issue de la main à la pâte, figure explicitement dans les programmes. Naturellement les programmes comporteront également des objectifs en terme de connaissances et les champs du savoir sur lesquels les activités peuvent porter. Le fait de mettre l'accent, entre autres objectifs, sur la pensée logique et les capacités d'expression sont à considérer comme un objectif aussi important que l'acquisition de concepts scientifiques.

En conclusion, je dirais que ce qui va être mis en place est tout à fait nouveau. Il s'agit d'une décision qui succède à une expérimentation inhabituelle par son extension et par sa longueur. C'est un effort qui a été poursuivi et qui a reçu l'appui de trois ministères successifs. Un courant de pensée fort supporte cette entreprise : il est soutenu par le prestige de l'académie des Sciences. Il y a une forme de consensus sur le fait que cette direction est la bonne et je n'ai pas connaissance d'écoles de pensée entièrement hostiles à ce projet. Les enjeux vont largement au-delà du seul " retour " à l'enseignement des sciences. Enfin, cette manière d'enseigner, dans laquelle on procède du questionnement vers la connaissance en passant par l'expérience ou l'investigation, reste relativement révolutionnaire en tant que pédagogie et n'est pas nécessairement restreinte au seul cadre scientifique.


Actes de l'université d'été - Enseigner les sciences à l'école primaire

Mis à jour le 15 avril 2011
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