Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Discussions et clôture des travaux

Daniel Rivet :

Je voudrais revenir sur un point de l'exposé de Tariq Ramadan, c'est au début lorsque vous avez opposé les primo-immigrants et les enfants de la seconde et de la troisième génération. Les uns étaient dans la culture de l'Islam, mais sortis de la religion, les seconds opéraient un retour à l'Islam, ils étaient dans la religion, ils étaient sortis de la culture.
Alors ce qui m'embarrasse dans cette dichotomie, c'est que j'y trouve la dimension si prégnante en islam entre le croyant, entrepreneur en biens du sacré, celui qui croit qu'il sait, et puis le fidèle, celui qui sait qu'il croit, et cela donne pas mal de dissonance. Mais ce n'est pas seulement cela. En laissant de côté les musulmans immigrants en France, qui ne sont pas cultivés, au sens pas scolarisés, et parfois analphabètes, comme chez les gens de l'autre côté de la Méditerranée, vous risquez de passer à côté de l'Islam des gens, et d'un concept central, celui de la crainte raisonnée de Dieu, qui inspire aux fidèles des comportements de mesure, de nuance, un certain Islam du silence, en tous cas un Islam de la très grande discrétion, hostile aux excès, à la licence d'interpréter et de surinterpréter, un Islam des humbles, des femmes, qui traverse l'épaisseur des siècles, dont on ne parle jamais, et dont on trouve excellent témoignages dans certains romans pour ceux qui n'ont pas eu la chance de vivre en présence de ces gens qui sont marqués par cet islam des gens. Il y a un livre que je me permet de recommander à tout le monde, et à faire lire à des élèves de première ou de terminale, Le Jeu de l'oubli de Mohammed Barrada qui a été traduit chez Simbad il y a une dizaine d'années et qui fait pénétrer dans un dar, dans l'intimité d'une maison et d'une famille, à Fès. Je voudrais terminer en disant que cet Islam là a tenu les émigrants des années 60 et il tient, et retient des musulmans dans le monde, qui doivent vivre sous l'oppression. Ce n'est pas l'Islam des doctes, des intellectuels, mais c'est un Islam pour lequel moi en tant qu'intellectuel, j'ai beaucoup de considération.


Tariq Ramadan :

Par rapport au propos que j'ai tenu tout à l'heure, je connais ce type de réaction, qui laisserait entendre dans mon propos une espèce de regard pas méprisant, mais un regard un peu d'en haut sur cet islam du peuple et de la population, et plus porté sur la revendication d'un Islam plus élitiste. Alors j'aimerais qu'on différencie deux choses dans mon propos. Il y a une partie qui est celle de l'observation des faits et ensuite il y a mon évaluation personnelle de cette observation. Premier élément, car il s'agit ici d'être assez précis et scientifique, ce que j'ai dit c'est que les primomigrants viennent, en particulier en Europe, avec un islam qui est effectivement un islam populaire, qui est un islam qui confond le registre de la culture d'origine et les principes islamiques. Ce n'est pas mépriser, ou regarder de haut cet Islam, c'est simplement dire que par la force des choses eux qui sont arrivés pendant les deux guerres et après la guerre, n'ont pas un regard sur leur appartenance religieuse fondé sur une connaissance, mais sur une appartenance qui est à la fois culturelle, émotive. Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur, mais de regarder les choses telles qu'elles sont. C'est une réalité. Maintenant, qu'est-ce que l'on voit dans cet Islam-là ? Ce que je vois dans cet Islam-là, c'est une confusion fondamentale, qu'on a encore jusqu'à aujourd'hui, entre des façons que l'on avait de vivre en tant que musulman dans les campagnes turques, marocaines ou algériennes, et ce que c'est qu'être musulman. Je parle là d'un point de vue scientifique, il ne s'agit pas d'un jugement de valeur, mais d'une réalité. Maintenant, le deuxième élément, c'est que chez les enfants de ces migrants, de cette première génération de migrants, vous avez tout à coup l'envie de revenir à une connaissance plus approfondie. Et tous ces jeunes qui sont aujourd'hui dans les universités, ou qui sont à l'école, essaient de connaître leur religion, non pas par le sentiment qu'ils en ont eu, mais dans une meilleure connaissance. Et il est vrai que dans les faits, en en Angleterre, en Allemagne, en France, dans tous les pays européens, on a l'émergence de jeunes qui essaient de revenir à une connaissance de la religion. Et cela c'est ce que j'observe : un discours qui dit à leurs parents, parfois de façon très négative : " vous ne connaissez pas l'Islam, vous êtes ignorants de l'Islam " et qui peut parfois rejeter les parents, là vous avez tout à fait raison. Ce sont des faits.

Maintenant en termes de jugement de valeur, que l'on soit bien clair : tout mon discours à l'intérieur de toutes les communautés musulmanes d'Europe, c'est de dire ce que vous dites, c'est que les parents qui sont venus avec un fort vêtement culturel ont fait ce que personne ne s'attendait à ce qu'ils réussissent à faire, à passer cette dimension de la foi, de la spiritualité. C'est une chose sur laquelle je dis à tous les jeunes d'Europe : respectez les parents pour ce qu'il vous ont offert et donné de ce point de vue là. Et vous avez tout à fait raison. Par contre ce que je dis aux jeunes c'est qu'en même temps qu'ils doivent avoir ce respect pour les parents, pour l'expérience de l'exil qui a été difficile, ce que les parents ont réussi à faire dans le silence dans la réalité de l'exil, respecter ne veut pas dire s'aveugler et tout confondre. Et qu'est-ce que cela veut dire ? Par exemple que l'on respecte ce don au moment où l'on prend conscience de qui on est en Europe en sachant faire la différence entre le silence des parents et parfois dans le regard que les enfants ont eu sur leurs parents, la mentalité du colonisé qui était venu en France. C'est à dire qu'ils étaient silencieux, ils se cachaient, faisaient des mosquées à part et se taisaient non pas parce qu'ils vivaient la crainte dans la sérénité, mais parce qu'ils vivaient l'exil dans l'isolement. Ils concevaient que la France n'était pas leur pays, qu'ils étaient encore colonisés et que ce silence était un silence plus de regard d'infériorité. Vous avez encore des jeunes qui vous disent : " mon père, quand il marchait dans la rue, il devenait droit chaque fois qu'il voyait un policier, il était totalement tétanisé " Pourquoi ? Mais parce que c'est sa mémoire de ce que fut la colonisation.

Je dis donc aux jeunes de respecter ce qu'ils vous ont donné comme force et comme conscience, mais de ne pas confondre le silence de leurs parents avec leur propre acceptation d'une espèce de néocolonisation de l'intérieur : sachez qui vous êtes pour être des citoyens français de confession musulmane sereins. Et le silence des premiers n'est pas à mépriser mais il faut savoir s'en libérer.

Deuxième élément : dans ce qui a été culturellement l'apport des parents, c'est qu'il y a aujourd'hui dans des familles, majoritairement marocaines, turques, algériennes, égyptiennes, pakistanaises, des comportements culturels qui n'ont rien à voir avec l'Islam. Et le premier contre lequel je m'élève, et je dis aux jeunes filles qu' au nom de leurs principes islamiques, elles doivent respecter leurs parents, mais savoir se libérer de la discrimination culturelle qui n'est pas islamique. Il y a des parents turcs ou marocains, musulmans, qui traitent leurs filles d'une façon condamnable au nom des droits à l'égalité, parce que ce n'est pas islamique, c'est culturel, cela vient de la campagne turque ou marocaine. Il faut exercer son esprit critique et mettre en garde contre ces confusions.

Un professeur de français :

Je voudrais revenir sur la question du " s " en Islam. Je dirais que je suis militant, comme M. Ramadan est militant d'un certain islam, je suis militant d'un autre islam, qui préconise le " s ". Je reviens au texte. Les fondements de l'Islam sont cinq et le Coran lui-même le dit, ils ne portent pas préjudice à autrui. Pour le reste, je lis le texte coranique dans son historicité, les textes religieux sont venus à travers des circonstances ou des problèmes auxquels l'islam était confronté.

Tariq Ramadan :

Je ne vois pas la contradiction par rapport à ce que j'ai dit. Vous avez mis en évidence les cinq principes ou piliers de l'Islam, c'est ce que je dis : où que vous alliez, tout le monde est d'accord là-dessus, et cela ne pose pas de problème. Ce qui pose problème est d'un autre ordre. A force de discuter de principes universels, si on passe directement à nos particularisme, on ne pourra pas s'entendre. A partir finalement d'éléments communs, nous avons des valeurs communes, et il y a énormément à faire ensemble. Il faudrait qu'à un moment donné on arrête de dire que l'on parle de l'universel en stigmatisant les particularismes de l'autre, que l'on soit d'ailleurs musulman ou pas. Il faut d'ailleurs sortir de la logique de minorité ou de victimisation, la victimisation est le contraire de la citoyenneté. Il faut une citoyenneté qui revendique ses droits et qui vive apaisée de ce point de vue là, et je crois que l'on a suffisamment dans ce qui a été dit, d'éléments qui partent de nos valeurs universelles communes, et sur lesquelles on peut travailler. A propos de votre réaction sur le " s ", de ma part c'était une remarque d'ordre scientifique : ne confondons pas le conjoncturel des différentes cultures avec l'avenir de l'Islam en Europe, qui sera européen.
C'est cela qu'il faut accompagner.

Lorsque vous dites qu'il y a des interventions du politique sur le terrain scolaire, et bien il n'y a qu'une seule chose à faire : il faut occuper ce terrain, avoir un discours scientifique, élaboré, sur la tradition islamique. C'est notre responsabilité commune. Les musulmans français ne doivent plus être toujours suspectés d' une double appartenance. Ils sont totalement musulmans, et totalement français, à nous de le faire comprendre et de valoriser cette double appartenance au sein de la communauté musulmane, et au sein de la société et de l'institution scolaire.

Dominique Borne :

Avant de tenter quelques mots de conclusion, je tiens d'abord à remercier tous ceux qui ont apporté leurs connaissances intellectuelles et leur réflexion à ces trois journées. Remercier tout spécialement la Desco et Rachid Azzouz et toute son équipe constamment présente, constamment efficace pendant ces trois journées. Je remercie également Sources d'Europe qui nous abrité et parfaitement accueilli.

En écho aux propos de Tariq Ramadan, soulignons que depuis déjà plusieurs années dans nos programmes d'éducation civique, nous distinguons la personne et le citoyen. Nous expliquons aux élèves cette différence fondamentale. Ainsi la personne peut avoir ses croyances, ses habitudes, ses manières d'être. Dans le monde des personnes il peut y avoir des minorités. Inversement il n'y a pas de minorité citoyenne, n'est-ce pas très important de le rappeler ? Il y a des minorités culturelles, diverses, dans le domaine des croyances, du vêtement, des coutumes alimentaires, mais c'est le domaine de la personne, ce n'est pas celui du citoyen. Cette distinction est au cœur de tout ce que nous construisons ensemble. Cela signifie que la reconnaissance des différentes identités, la reconnaissance d'une identité liée à l'islam en particulier ne remet jamais en cause l'unicité de la citoyenneté. Tout notre enseignement doit être adossé à ce principe.

Second point : en écoutant les uns et les autres, cela a été dit à plusieurs reprises, il ne faut pas confondre le religieux et le social. En histoire comme en géographie les problèmes des quartiers ne relèvent pas indistinctement de l'Islam. Nous ne devons pas oublier d'autre part que les problèmes de notre école tiennent d'abord à la massification de l'enseignement. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque de Jules Ferry dont parlait Jean Baubérot, il y avait une école pour le peuple et une école pour les élites, et on avait deux langages. Ce n'est plus possible aujourd'hui. Dans le monde où nous vivons, l'interrogation centrale passe par la recherche d'une culture pour tous, d'une culture partagée.

Troisième point : méfions nous de la victimisation. Nos programmes, mais aussi nos pratiques ont tendance, dans l'enseignement de l'histoire, Jacqueline Costa-Lascoux le dit fréquemment, à privilégier les victimes, à cheminer de victimes en victimes, des esclaves au monde ouvrier, du monde ouvrier aux femmes, des femmes aux indigènes colonisés. Nous avons même tendance à faire des victimes des modèles. S'identifier aux victimes devient valorisant. On mesure ce que cette démarche risque de retarder ou même d'empêcher toute véritable intégration au corps social. Elle multiplie, en outre, les mémoires affrontées et blessées. Pour paraphraser Paul Ricoeur ces mémoires, l'histoire seule doit les soigner et non entretenir leurs plaies ouvertes.

Je souhaite enfin, ce sera mon quatrième et dernier point, revenir sur une question qui a été soulevée plusieurs fois. Parlant de l'islam nous savons mal encore parler de la colonisation, de l'exil et de l'émigration. Il y a là un cycle historique où l'islam et l'Europe sont inextricablement mêlés. En ce sens l'entrée européenne que nous avons choisi s'est révélée extrêmement féconde.

J'ai remercié les organisateurs, je voudrais aussi vous remercier tous, parce que nous avons bien travaillé bien ensemble et vous souhaiter une bonne rentrée scolaire.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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