Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Islam et Éducation nationale dans " le 93 "

Atelier n°5
Animateurs : Bruno Mellina, inspecteur général de l'Éducation nationale et Jacqueline Jalta, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régional d'histoire et géographie, académie de Créteil


D'emblée une question est posée : pourquoi polariser la question sur un département qui souffre d'une image répulsive et qui est sous le feu constant des médias ? Pour les professeurs stagiaires, une nomination en Seine-Saint-Denis équivaut souvent à un poste dans le Bronx et le discours ancien combattant de collègues enfin sortis du département n'est pas fait pour modifier les représentations. En Seine-Saint-Denis se posent les problèmes qui existent ailleurs, aussi bien à l'échelle académique qu'à l'échelle nationale. Mais ce département est aussi le réceptacle de toutes les immigrations. Le nombre d'arrivées enregistrées par an y est le plus élevé à l'échelle nationale ; l'aéroport de Roissy constitue le premier contact avec la France pour les primo-arrivants. Érigé en zone de relégation des populations étrangères et zone de " containment " par la capitale, le " 93 " offre un tissu d'accueil dense, les populations les plus anciennement installées servant de relais et de médiateurs pour les primo-arrivants.

L'académie s'est adaptée : une mission académique dirige les jeunes non francophones vers les classes de Français langue étrangère (FLE), une formation spécifique est proposée aux enseignants qui interviennent dans ces classes. Il ne s'agit pas ici de traiter de l'immigration en général mais d'examiner les réponses que l'enseignant peut apporter à des élèves baignant dans une culture islamique et qui sont souvent aussi ceux de l'immigration, sachant que dans certains établissements, " il n'y a pas de problèmes avec les non musulmans parce qu'il n'y a pas de non musulmans ". Il arrive de ce fait que les élèves musulmans de Seine-Saint-Denis se vivent comme une "majorité opprimée."

Trois axes de réflexion sont proposés : le contexte de l'islam en Seine-Saint-Denis, les connaissances et discours des élèves sur l'islam et les propositions pédagogiques

Le contexte de l'islam en Seine-Saint-Denis

Il est intéressant de noter que toutes les communautés religieuses sont actuellement en mutation ; la crise n'est donc pas spécifique à l'islam. Il faut par ailleurs se garder de réduire l'islam au fondamentalisme. Alors qu'il est souvent perçu comme un tout, l'islam s'avère en fait multiple.

L'appartenance à l'islam jouerait actuellement le rôle d'un marqueur identitaire, rendu d'autant plus nécessaire qu'on ne retrouve pas en France la conception communautaire propre aux Anglo-Saxons. Cette fièvre identitaire résulte de l'échec des idéologies globalisantes et des logiques d'intégration, civiques et économiques, de l'essoufflement des luttes coloniales. Le nationalisme ethnico-religieux s'installe dans ce vide marqué par une laïcisation apparaissant comme non tolérante : il réaffirme des valeurs d'ordre, de solidarité humaine, de morale.

Dans le département de Seine-Saint-Denis, les groupes islamistes n'ont pas de corps de doctrine : leur discours est en fait très variable, opportuniste. Il ne faut pas le traiter par l'exclusion mais bien plutôt lui proposer la discussion afin de casser la logique du silence, le culte du secret.

Connaissances et discours des élèves sur l'islam

En Seine-Saint-Denis, il existe quelques spécificités propres aux élèves musulmans.
La pratique de la polygamie dans les familles maliennes et sénégalaises engendre parfois des difficultés dans les relations entre parents et enseignants. Dans ces communautés d'Afrique subsaharienne l'attachement aux rites apparaît essentiel. On note également que les élèves, notamment d'origine tunisienne, qui fréquentent les écoles coraniques s'opposent parfois à leurs enseignants en refusant d'apprendre certaines leçons (les Hébreux, la Bible…), d'étudier certains auteurs. La composante identitaire du rapport à l'islam est très fortement marquée chez les élèves d'origine algérienne, parfois teintée d'un sentiment d'injustice quand ils se perçoivent comme une majorité privée de droits.

Les enseignants s'accordent à relever tant pour le collège que pour le lycée la forte demande des élèves en matière de connaissances sur l'islam (programme de cinquième et de seconde). Nombre d'entre eux soulignent que c'est sur ce terrain de la connaissance et non celui de la reconnaissance qu'il importe de se placer en insistant sur les échanges, les métissages entre les différentes aires culturelles.

D'après une enquête menée dans les établissements de zone sensible en Seine-Saint-Denis, il apparaît que les élèves musulmans ont en général peu de connaissances d'ordre historique sur l'islam. Ils ignorent notamment que le monde musulman déborde largement du monde arabe. Leurs connaissances sont d'ordre rituel et les pratiques s'affichent notamment à l'occasion des fêtes, parfois avec ostentation. Si les cours d'histoire ne semblent pas fournir d'occasion de conflits entre élèves, il n'en va pas de même de séances d'éducation civique qui donnent lieu à de vifs débats lorsque sont abordés des thèmes tels que la liberté, les discriminations. Mais par nature l'éducation civique et l'éducation civique, juridique et sociale se prêtent bien à l'initiation au débat contradictoire.

Les propositions pédagogiques

En classe de seconde, dans le cadre de l'étude de la " Méditerranée au XIIe siècle ", un enseignant s'était rendu compte que les élèves ne percevaient les relations entre religions et aires culturelles qu'en termes de conflits et d'affrontements. Il va les amener à surmonter leurs représentations en passant par une démarche rigoureuse d'organisation des savoirs. La démarche part d'une évaluation : " Affrontements et échanges en Méditerranée au XIIe siècle ". Les copies s'avèrent peu construites, linéaires et mettent l'accent sur les conflits. Lors de la correction le professeur propose de réorganiser thématiquement les savoirs dans un tableau à double entrée. Celui-ci permet alors aux élèves de reconstruire leur copie de façon plus rigoureuse mais aussi plus nuancée.

Une enseignante associe en classe de première année de baccalauréat professionnel l'étude d'un texte littéraire " Nathan le Sage " de G.E. Lessing (1729-1781) et l'approche du fait religieux. Celui-ci est abordé avec un questionnaire permettant de casser les clichés des élèves. La construction d'un tableau comparatif permet ensuite de présenter les trois religions monothéistes. Dans la pièce Nathan le Sage, la parabole des anneaux met également en présence les trois religions, suggérant la nécessité du dialogue, de l'ouverture à l'autre et donc, de la tolérance.

Une autre enseignante expose un projet annuel et pluridisciplinaire associant une ouverture culturelle et un apprentissage civique : " Abraham et le sacrifice d'Isaac. Enseignement laïque du fait religieux dans les trois religions monothéistes ". Ce projet mené en partenariat avec le Louvre, l'École pratique des hautes études en sciences sociales, le Collège de France et une compagnie théâtrale, se donne une ambition de faire appréhender aux élèves les valeurs communes aux trois religions du Livre ainsi que la notion de laïcité.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent