Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Islam et Europe : le rapport colonial

Atelier n°3
Animateurs : Caroline Doublier, mission Europe et Histoire, et Daniel Rivet, professeur à l'université Paris I

Une analyse des programmes scolaires et des manuels des classes de l'enseignement secondaire permet de faire surgir quelques questions de fond. La colonisation, la décolonisation, sont étudiées dans les classes des collèges et lycées, mais le rapport colonial, lui, est à peine évoqué. Colonisation et décolonisation sont enseignées à des niveaux différents. Il est en effet bien difficile de retrouver la cohérence du rapport colonial, au temps de la colonisation, dans l'épreuve de la décolonisation, et dans ses héritages, bien souvent à travers le spectre des migrations contemporaines…

Changer le discours et les représentations

Dès que l'on aborde la question coloniale, un malaise se fait jour, qui tient davantage aux représentations des uns et des autres qu'au fait lui-même : honte et sentiment de culpabilité des enfants de coloniaux et de rapatriés, qui ne s'expriment pas sur le sujet ; " revanchardise " des descendants de colonisés, qui font l'amalgame entre émancipation nationale et victoire de l'islam sur l'occident, oubliant que les élites qui ont fait l'indépendance étaient largement sécularisées ; cas douloureux des enfants et petits-enfants de harkis, assimilés à des traîtres ou à des "collabos"…

Une des difficultés de l'enseignement du rapport colonial vient de ce qu'en France, nous n'arrivons pas à sortir du débat franco-centré des colonisateurs, à considérer colonisation et décolonisation en termes de bien et de mal, sous un angle moralisateur. Il est temps de changer le discours sur la colonisation, de clarifier les choses, et le vocabulaire.

Une peur spécifiquement française de l'islam

La question de l'islam ne se pose pas en France de la même façon que chez nos voisins. Il existe en France une " peur spécifique de l'islam ". Elle se situe à trois niveaux.

Sur le plan scientifique, chez les orientalistes, certains historiens, qui " évacuent " l'islam de leurs analyses, la plaçant au rang de superstition, sans jamais évoquer comment la religion tient la société. Si l'on regarde l'œuvre des grands historiens français, quelle place font-ils à l'islam ? Fernand Braudel conçoit le rapport entre Islam et Occident comme une sorte d'"ascenseur" des civilisations : quand l'un monte, l'autre descend. Sa vision de l'islam, marquée par les analyses de Pirenne, et probablement par les années passées en Algérie, reste négative : l'islam " casse " en deux la Méditerranée, s'interpose entre l'Inde et la Grèce, c'est un intermédiaire négatif. Pierre Chaunu, quant à lui, ne reconnaît qu'un mérite à l'islam : c'est grâce à lui que l'Occident a basculé vers l'Atlantique.

À un second niveau, la République antireligieuse a frappé l'islam de la même suspicion que le catholicisme, au nom d'une laïcité combattante. Ce fut particulièrement le cas en Algérie, où la lutte de l'institution française contre les écoles coraniques surveillées de près fut rude et mal vécue par les musulmans. On fermait des écoles coraniques du fait de leur taille, de l'absence d'installations sanitaires suffisantes, alors que l'Algérie manquait d'écoles. On a ensuite voulu former les imams et les religieux, créant ainsi un clergé " officiel " suspect. Cela pose la question de l'existence d'une élite musulmane en Algérie, ces musulmans biculturés par l'école de la République, comme par exemple Mohammed Arkoun, passé par la madrassa puis la Sorbonne.

Charles-André Julien évoque l'émigration des élites, la destruction des villes et de l'organisation sociale des élites d'avant la conquête, dans une approche de la colonisation fondée sur le bien et le mal que l'on a fait, sans poser la question de ce que les gens ont fait des biens culturels mis à leur disposition. Une histoire des colonisés (et pas de la colonisation) commence à s'écrire, qui montre qu'ils n'ont pas fait que recevoir de l'étranger, qu'ils ont aussi transformé et assimilé ce que le colon apportait.

À un troisième niveau, la laïcité et la réelle phobie du religieux sous toutes ses formes qui a régné en France a rejailli sur notre approche de l'islam, ce qui n'est pas le cas en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Russie. On a essayé de comprendre l'islam comme une religion organisée avec un clergé, des confréries (assimilées aux jésuites du XIXe siècle en France), transposant ainsi la hantise des jésuites et des congrégations (catholiques, en France) dans l'islam. On peut citer l'exemple de la Senoussiya, confrérie marchande de Cyrénaïque, dont le seul objectif était de faire du commerce, mais accusée d'être à la tête d'une conspiration clandestine de tous les mouvements de l'islam. Parmi les administrateurs coloniaux, certains étaient sensibles à l'islam, d'autres trouvaient cette religion mieux adaptée à l'Afrique ou à l'Inde, comme une religion " de transition " convenant aux peuples colonisés. L'islamisation de l'Afrique Noire fut ainsi favorisée par les administrateurs français, surtout lorsqu'ils étaient anticléricaux. Ce n'était pas le cas au Maghreb, où au contraire l'islam était très surveillé, instrumentalisé.

Occidentalisme et récits de voyage

Le récit de voyage est un genre de l'islam, pour comprendre des mondes pour lesquels on n'a pas de sources, comme ce fut par exemple le cas des récits de voyages d'Ibn Batuta pour l'Afrique Noire. Au XIXe siècle, les récits de voyages de musulmans en Europe témoignent d'un véritable choc anthropologique. Ceux des notables de l'époque coloniale, des secrétaires d'ambassade, sont intéressants : ils nous disent comment l'Orient nous voit, comment les occidentalistes en Orient regardent l'Occident. Et le voyage, des Marocains en France par exemple, est une épreuve pour eux. Ces notables venus du protectorat franchissent une ligne, et font beaucoup de comparaisons, montrant en quoi pour eux, ce qui se passe en France est scandaleux. Les mots eux-mêmes marquent bien en quoi ce voyage est une épreuve : à la hijra, voyage à l'Est, retour aux origines, s'oppose la ghurba, le voyage à l'ouest. Aller à l'Ouest c'est se mettre en danger, s'éloigner de ses origines et de soi (gharb). Ces termes sont proches de gharîb (étrange, exotique), mais aussi de taghrîb (occidentalisation) et de ightirâb (occidentalisation, aliénation). Pour un musulman, au XIXe siècle, le voyage présente tous ces risques-là.

À travers ces textes, on peut montrer aux élèves la distance anthropologique entre les deux mondes, l'étonnement des voyageurs voyant les Européens faire les choses à l'envers. Ils remarquent la géométrie, la symétrie des paysages en Europe, les lieux, les édifices publics, l'ordre apparent dans les villes, avec étonnement, mais sans juger.

Annexe 1

L'islam et la France en Afrique du Nord,
Çà et là dans l'islam algérien à l'époque coloniale
Chant de résistance arabe au moment de la conquête française de l'Algérie

1 Ô vous, qui parlez ainsi, vous avez donc oublié
La puissance de Dieu l'unique !
C'est lui qui gouverne et meut le firmament,
Nul ne peut lui être comparé ;
Il confond ses ennemis, punit les orgueilleux,
Et protège celui qui combat les impies.

Ô vous, qui dites cela, vous ne connaissez donc pas
Ces Hadjoutes qu'on cite dans les livres,
Ces Arabes qui suivent les lois du Prophète,
10 Et ne pensent qu'à mourir dans la guerre sainte ?
Ils obéissent au sultan que Dieu leur a donné,
Au chérif des chérifs, à l'émir Aabd-el-Kader ;
Cavaliers de naissance et rôdeurs de nuit,
Il faut les voir quand ils courent à la poudre :
15 Par la tête du Prophète, vous diriez des faucons
Qui, du haut des airs, s'abattent sur leur proie.
Dans les combats, voici leur chant de guerre :

" Nous sommes Hadjoutes, nous sommes gens de cœur.
Nous avons vendu nos âmes à Dieu,
20 Et nous méprisons la vie.
Chez nous, le feu de l'hôte ne s'éteint jamais ;
Nous protégeons les faibles, nous dispersons les forts ;
Nos chevaux sont des aigles qui ploient les distances ;
Dans la mêlée, nous faisons voir nos lames,
25 Nos longs fusils sont montés en corail,
Nos balles font craquer les os,
Et c'est par la poudre que nous répondons aux questions.

" C'est nous qui rendons la Mitidja déserte,
Et qui bloquons les infidèles dans Alger ;
30 C'est nous qui ravageons Bouffarik et Blidah,
Les Béni Moussa, le Sahel et la Maison Carrée ;
Aucun chrétien ne peut s'y installer.
Nous combattons de jour, nous combattons de nuit,
Et nous faisons avaler le fiel
35 Aux Français, aux renégats, ainsi qu'à tous leurs généraux !
Si vous saviez par combien de poursuite nous les avons essoufflés !


" C'est nous qui soutenons le fils de Mahhi-ed-Dine -
40 Aabd-el-Kader,
Ce sultan qui rend fou les roumis.
Que de fois ne leur a-t-il pas fait verser des pleurs de rage !
Que de fois ne leur a-t-il pas fait grincer les dents !
Il leur a bien souvent brûlé le foie !
45 Son nom, jamais les Français ne pourront l'oublier :
Il est écrit dans tous leurs désastres ;
Ils le retrouvent chez leur papass égaré - évêque,
Quand ils débattent leurs intérêts,
Lorsque les veuves se remarient,
50 Quand les orphelins partagent les successions,
Partout enfin, les chefs même l'apprennent à leurs enfants.

" Toute chose vient en son temps !
S'il plaît à Dieu, avec le sultan, ses kalifas et ses troupes,
Suivis par d'innombrables guerriers,
55 Bientôt nous chasserons les Français d'Alger.
Oui, nous passerons les mers sur des barques,
Nous descendrons chez eux, nous nous vengerons ;
Chaque jour sera pour nous un spectacle nouveau ;
Nous prendrons Paris, nous nous y réunirons,
60 Puis nous nous emparerons des autres États,
Et nous leur apprendrons l'unité du vrai Dieu.

Recueilli par Eugène Daumas, dans La vie arabe et la société musulmane, 1869, pp. 455-456.

Notes
Le texte peut être daté aux alentours de 1840 (cf l'offensive de l'émir Abd el-Kader)
Les Hadjout : le prototype de la tribu guerrière et arabe en Algérie médiane.

Bibliographie
Essentiellement le tome 1 de l'Histoire de l'Algérie contemporaine, par Charles-André Julien, 1964, PUF.


Annexe 2

À la recherche de l'hybridité ou du moins d'un compromis culturel (et donc culturel…)
Intervention de Si M'hamed ben Rahal devant les délégations financières le 17 juin 1921

" L'arabe primaire n'est enseigné officiellement nulle part et pourtant cette langue est la langue maternelle de plusieurs millions d'habitants musulmans à qui le français est encore à apprendre et pour lesquels il ne remplacera jamais complètement le parler paternel. Or imagine-t-on un peuple sans langage pour exprimer ses idées, percevoir les idées d'autrui, cultiver son esprit, traduire ses sentiments, perfectionner sa morale, vivre et évoluer enfin ?

" Avec ses propres ressources, économisant sur son propre budget, se privant parfois du nécessaire, le musulman algérien a contribué à entretenir cet enseignement cher à son cœur …Et c'est ainsi que dans les douars et les villages comme dans les recoins les plus obscurs des grandes villes, l'on voit parfois ces petites colonies grouillantes, véritables ruches enfantines, où à l'aide d'une planchette servant d'ardoise et de cahier, un vieux maître, accroupi sur quelque vieille natte ou quelque vague tapis, initie son auditoire attentif à apprendre par cœur le Coran ou à épeler l'alphabet arabe…

" Oh ! l'on s'occupe bien parfois de ces colonies enfantines, où dit-on, le jeune musulman suce, avec le verset du Coran la haine de l'infidèle, de sa morale, de sa civilisation. Mais alors ce sont mille prétextes pour fermer ces foyers de fanatisme ou tout au moins pour les tracasser : ce sont les heures de classe, l'exiguïté du local, son insalubrité, le défaut d'autorisation et mille autres taquineries…

" Subventionner l'enseignement primaire musulman, c'est faire le placement le plus avantageux, l'emploi le plus judicieux des fonds dont vous avez la gestion. C'est vous assurer pour l'avenir contre les éventualités les plus redoutables de l'ignorance et de l'immoralité. C'est vous attacher le cœur de vos sujets musulmans par le lien le plus solide et le plus efficace, par la corde la plus sensible…C'est dans votre intérêt autant que dans le nôtre que je viens vous convier à une plus claire appréciation du problème de l'enseignement musulman et à vous faire toucher du doigt l'avantage matériel, intellectuel et moral qu'il y aurait à l'encourager au lieu de le proscrire et de le tracasser."

Source : L'Écho d'Alger n°113 371 du 18 juin 1921

Notes
Si M'hamed ben Rahal, originaire de Nedruma (Oranais) est ancien élève du collège impérial d'Alger donc musulman biculturé, grand notable sous la IIIème République, servant de relais (de plus en plus désabusé) entre la République et la société algérienne. En 1925, rompt avec le siècle et s'affilie à l'ordre religieux mystique des Darquawa.

Intérêt du texte : introduire au drame culturel sous la colonisation (évidemment hyperbolique en Algérie) avec ici la mise en évidence de deux systèmes scolaires, le musulman traditionnel (le kutab ou école coranique) et le républicain à la Jules Ferry (l'école primaire pour les indigènes)

Références bibliographiques
Ageron, Charles-Robert. Histoire de l'Algérie contemporaine. Tome 2.
Colonna, Fanny. Instituteurs algériens. Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975.

Annexe 3

L'islam réformé des oulémas : la réponse de l'initiative, l'offensive

Éditorial du premier numéro du journal Al-Muntaqid, 2 juillet 1925, première publication de l'équipe réformiste badisienne.

Jeudi 11 Du'l-Higga 1343 / 2 juillet 1925. " Al-Muntaqid, journal national, indépendant, agissant pour le bonheur du peuple algérien, avec l'aide de la France démocratique. "

Al-Muntaqid : " Journal politique, éducatif, critique, ayant pour devise : " la Vérité par-dessus tout - La Patrie avant tout ", publié par un groupe de jeunes Algériens : paraissant le jeudi (à Constantine) ".

[Col.A.] " Au nom de Dieu - ensuite, au nom de la Vérité et de la Patrie, nous faisons notre entrée dans le monde imposant ('azim) du journalisme, conscients de l'énorme responsabilité que nous devrons y assumer, et décidés à ne reculer devant nul obstacle, pour atteindre notre but, et demeurer fidèles à notre principe.

Voici l'exposé des principes que nous sommes résolus à suivre sans défaillance, avec l'espoir de réaliser - ne serait-ce qu'en partie - nos aspirations, avec l'aide de Dieu, et grâce à notre effort, à notre persévérance, à notre dévouement, ainsi qu'au soutien des amis qui veulent servir sincèrement la Religion et la Patrie.

Notre principe politique

" Nous sommes une entité musulmane algérienne, faisant partie du domaine colonial français".

" En tant que Musulmans, notre devoir est d'agir en vue de sauvegarder nos traditions (taqâlîd) religieuses, qui appellent à toutes les perfections humaines, et de promouvoir la fraternité et la paix entre tous les peuples de l'humanité. C'est dans la sauvegarde de nos traditions que réside la sauvegarde de notre individualité nationale (qawmiyyatu-nâ) et la condition essentielle de notre bonheur moral et matériel. Nous sommes persuadés, en effet, que les hommes ne peuvent vivre sans religion, que celle-ci représente une force considérable, et qu'il n'est de bonne politique pour aucun gouvernement de sous-estimer la religion du peuple.
[Col.B.] Loin de nous, cependant, le dessein de mêler religion et politique…Nous voulons simplement montrer que nous considérons la religion comme notre substrat (qiwâm), une ligne de conduite et un principe d'action pour nous dans la vie, enfin une force morale sur laquelle nous prenons appui pour réformer nos mœurs, et débarrasser notre société des vices, des turpitudes et du crime.
Pour cela, nous ne nous lasserons jamais de servir cette religion, en diffusant ses nobles et authentiques enseignements, en l'épurant de tout ce qu'y ont introduit les innovateurs, et en la défendant de toutes atteintes dont elle pourrait être l'objet, de la part des Musulmans ou des non-Musulmans".

" En tant qu'Algériens, nous agirons en vue d'unifier le peuple algérien, de restaurer l'esprit national parmi ses fils, de leur faire aimer l'action utile et la science efficace, de sorte qu'ils puissent évoluer en tant que peuple ayant le droit de vivre et d'être heureux, et le devoir d'être utile à l'humanité.
…Nous aimons l'humanité, que nous considérons comme un tout. Nous aimons notre patrie, que nous regardons comme une partie de ce tout. Nous aimons quiconque aime l'humanité et la sert. Nous sommes opposés à quiconque lui est hostile et lui fait injustice. A fortiori, nous aimons quiconque aime notre patrie et la sert, et nous sommes contre quiconque se montre hostile et injuste à son égard. Aussi, déploierons-nous le maximum de nos efforts en vue de servir notre patrie algérienne, [col.C] la faire aimer de ses propres enfants, nous comporter en amis sincères de tous ceux qui lui témoignent de l'amitié, et nous opposer à ses adversaires, qu'ils soient d'origine algérienne ou autre".

" En tant que sujets de la République française, nous nous efforcerons de nouer des liens d'amitié (mawadda) entre nous et le peuple français, d'améliorer les relations entre nos deux peuples, unis par tant d'intérêts communs…
Le peuple algérien s'est acquitté de sa dette envers la France, au cours des pires circonstances traversées par celle-ci, comme au cours des périodes heureuses de son histoire. Aussi est-il regrettable que l'Algérie n'ait reçu pour cela aucune sorte de compensation. C'est pourquoi nous faisons appel à la France, au nom de sa devise historique de " Liberté - Egalité - Fraternité ", pour qu'elle relève notre niveau intellectuel et moral, en généralisant l'enseignement, comme elle a généralisé l'obligation du service militaire, et en nous associant véritablement à la gestion des affaires économiques et politiques de notre patrie algérienne.
La France compte près d'un siècle de présence en Algérie. Nul ne conteste ses bienfaits (ayâdî) en matière de sécurité, de mise en valeur du pays, et à tous les points de vue du progrès économique. Malheureusement, elle n'a pas même réalisé l'équivalent de la moitié de ces bienfaits en ce qui concerne l'amélioration de l'état intellectuel et moral des populations indigènes. Or, ce qui serait plus conforme au renom de la France, aux proclamations des orateurs, et ce qui lui gagnerait tous les cœurs, ce serait qu'elle fasse pour le bien des habitants ('ibad) autant que ce qu'elle a fait pour le bien du pays (bilâd) (…)
Le peuple algérien est un peuple faible et insuffisamment évolué (muta'ah hira). Il éprouve la nécessité vitale d'être sous l'aile protectrice (kanaf) d'une nation forte, juste et civilisée, qui lui permette de progresser dans la voie de la civilisation et du développement ('umrân). [col.D] De telles qualités, il les trouve en la France, à laquelle il se sent attaché par des liens d'intérêt et d'amitié.
Notre action consistera à favoriser la compréhension entre les peuples algérien et français ; à expliquer au gouvernement les aspirations du peuple algérien ; à plaider pour les droits de celui-ci ; en toute sincérité et franchise. Nous n'adresserons jamais qu'à la France nos doléances ; et nous n'appellerons jamais contre elle d'autre aide que celle des hommes justes parmi ses propres enfants.
La sincérité de notre action, ainsi que le sens de l'honneur et le libéralisme du peuple français sont de nature à rendre possibles toutes les espérances (m. à m. : " à rapprocher tout ce qui est éloigné ")".

Notre principe éducatif

" De la même manière que le corps a besoin d'aliments et de boissons, l'esprit a besoin de nourriture, celle des lettres et du vrai savoir (sahih). Ces précieuses nourritures de l'esprit sont indispensables pour que règne la droiture dans les mœurs d'une nation, et pour que l'extinction des vices y rende possible l'épanouissement des vertus. Pour notre part, nous publierons des études scientifiques (*) et littéraires, et diffuserons tout ce qui, sous forme de prose ou de poésie, est propre à nourrir les esprits. Nous ferons aussi bien appel à la presse d'Orient et d'Occident qu'à des auteurs algériens. Nous lutterons contre toutes les corruptions morales, les mauvais usages. Nous combattrons plus particulièrement les innovations blâmables, qui ont dénaturé notre religion, c'est-à-dire le fondement (qiwâm) de notre vie morale. (…) Nous accueillerons favorablement ce qui, dans les mœurs des autres nations, nous semblera bon et compatible avec notre état et nos traditions. En revanche, nous dénoncerons et rejetterons ce qui, dans ces mêmes mœurs, nous paraîtra mauvais et inconciliable avec notre milieu social. Nous ne suivons ni les conservateurs figés, ni les partisans de la francisation et du modernisme outrancier. Nous sommes partisans et défenseurs du juste milieu. "

(*) Il s'agit surtout des sciences religieuses.

Dans Ali Merad, Le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940. Essai d'histoire religieuse et sociale. Paris - La Haye : Mouton, 1967, pp 443-445.

Indications bibliographiques
Outre la thèse d'Ali Merad dont le texte est tiré, du même auteur, voir l'article " Islâh " (réforme) dans l'Encyclopédie de l'Islam, disponible en particulier à l'Institut du Monde Arabe et plus facile de lecture, l'excellent tome 2 de Histoire de l'Algérie contemporaine, par Charles-Robert Ageron, PUF, 1978 (très bonne mise au point sur le réformisme musulman en Algérie).

Annexe 4

Lettrés musulmans marocains à Paris - L'islam maghrébin en Europe
Avant le protectorat

"Idrisi al'Amraoui - Le paradis des femmes et l'enfer des chevaux."

"Qui possède une once d'esprit et la moindre parcelle de discernement ne peut que refuser de vivre comme eux et de se laisser prendre à leurs mirages. Qu'il suffise, pour improuver leurs façons de faire et flétrir leurs manières, de voir comme les femmes les dominent, comment elles courent effrénées dans les lieux de débauche sans que personne ne puisse les empêcher de poursuivre ce qu'elles veulent ni n'ose user de force à leur égard. L'obéissance des chrétiens vis-à-vis de leurs femmes et leur docilité à suivre tous leurs désirs sont assez connues pour ne pas devoir être ici rappelées ; mais les choses vont à ce point dans cette ville qu'elles sont passées en proverbe : Paris, dit-on est le paradis des femmes et l'enfer des chevaux. La femme est ici la véritable maîtresse de la maison et l'homme est son sujet, si bien que lorsqu'on entre chez quelqu'un il faut saluer l'épouse avant son mari ; c'est elle d'ailleurs qui reçoit les invités et leur souhaite la bienvenue, aux hommes comme aux femmes ; l'homme lui obéit et attend ses ordres, il se comporte avec elle de la manière la plus polie en prenant soin de ne la contredire en rien ; ceux qui en agissent autrement sont considérés comme des hommes grossiers et insolents.

Les femmes n'étant pas très chastes, elles se livrent pour la majorité d'entre elles à la débauche, nous dit-on, mais il est fort rare que leurs époux manifestent de la jalousie à leur égard ; un homme voit sa femme prendre la main d'un autre homme et faire quelques pas avec lui en lui parlant, même en public, et il ne s'en offusque pas ; certains vont même jusqu'à permettre à leur femme de sortir en promenade ou d'aller au spectacle en compagnie d'un voisin ou d'un ami à eux, s'ils sont occupés.

Il existe naturellement des lois et des arrêts bien déterminés : si, par exemple, un homme trouve sa femme avec un autre homme, il doit prouver cela avant de se présenter devant le tribunal ; si c'est l'homme qui est venu chez elle, il est mis en prison et le mari peut la répudier s'il le veut, sans avoir à payer son entretien ; si c'est elle qui s'est rendue chez son amant, celui-ci ne sera pas inquiété mais son mari pourra la répudier. Si un mari répudie sa femme, sans avoir rien pu prouver contre elle, celle-ci obtiendra de lui qu'il l'entretienne sa vie durant et il ne pourra plus se remarier avec une autre, quel que soit le motif du divorce. Un homme ne peut pas non plus épouser deux femmes, même si c'est le roi ; ceci est une des causes qui rendent les hommes si peu jaloux, si peu curieux de la vie que mène leur femme, si dociles à tous leurs désirs. L'adultère masculin n'est pas tenu à opprobre, on ne le blâme vraiment que chez les gens mariés, chez ces derniers il est fréquent ; quant aux célibataires, ils vont même jusqu'à s'en vanter, en toute impunité. On nous a dit qu'il y avait à Paris trente mille prostituées qui ont toutes une autorisation officielle pour exercer leur activité et qui sont rangées en plusieurs classes. Ce nombre ne comprend pas celles qui ne sont pas déclarées. D'ailleurs les parents cessent d'avoir autorité sur leur fille dès que celle-ci a atteint dix-huit ans et ils ne peuvent l'empêcher de se livrer à la prostitution si elle le désire.

Il est désagréable assurément d'apprendre la manière de vivre des chrétiens en ce domaine, et il ne convient pas à un homme cultivé de parler de cela, en privé ni publiquement ; si nous avons mentionné ces quelques exemples, c'est uniquement pour qu'ils servent d'avertissement et de blâme aux ignorants."

 

Notes
Idriss Ibn Idriss Al-'Amraoui ( ? - 1879), fils de vizir, membre de la noblesse d'État marocaine en quelque sorte, est envoyé en mission diplomatique à Paris en 1860, puis en Espagne en 1861.
La relation de voyage (rihla) qu'il en tire se déroule comme un fil linéaire : Marseille-Lyon-Paris ; culmine avec l'entrevue avec Napoléon III et l'impératrice Eugénie ; est centrée sur Paris.

La formule " Paris…paradis des femmes (purgatoire des hommes) et enfer des chevaux (à cause des pavés qui blessent leurs sabots) est empruntée au shaykh égyptien Rifa'at al Tahtawi, imam de la première mission d'étudiants égyptiens envoyée de 1828 à 1832 à Paris par le pacha modernisateur Muhammad 'Ali. Tahtawi fonde le genre de la relation de voyage en Europe avec son best seller, L'Or de Paris, lu par les lettrés de tout l'islam méditerranéen.

Al-'Amraoui écrit un texte qui n'est ni lithographié, ni encore moins imprimé, mais qui circule au sein du milieu de Cour dans les capitales impériales du Maroc : Fès, Meknès, Rabat, Marrakech.
L'objectif de l'opuscule est de démontrer que l'Occident est devenu plus puissant que l'islam, mais qu'il faut s'engager avec lui dans un mécanisme de mise à distance protectrice. Le passage ici sur les femmes est déjà un poncif inauguré, mais avec beaucoup moins de crispation identitaire, par Tahtawi. Il nourrit une vision de la femme en Europe qui se survit jusqu'à aujourd'hui, avec un langage beaucoup plus cru, dans les milieux traditionalistes (et, bientôt, islamistes).

Références bibliographiques
Relation du voyage d'Idriss al 'Amraoui à Paris, traduit de l'arabe par Luc Barbulesco, éditions de l'Aube, 1992, pp. 65-67.

Annexe 5

Témoignage d'un islam du silence, presque clandestin et traditionaliste.
Sous le protectorat

"Mohammed Ibn Abdallah al Mu'aqqit al- Murrâkushi, Les gens du navire ou le XIVe siècle. "

"On pourrait continuer longtemps cette revue des choses étranges que nous vîmes et des spectacles affligeants dont nous fûmes témoins, qui préoccupent l'esprit et troublent le cœur. Personne vers qui se tourner pour nous indiquer comment sortir de ces tourments, aucun avis éclairé au milieu de ces ténèbres obscures. Comment en serait-il autrement alors que les cœurs se sont dispersés et que s'accumulent les épreuves ? Chacun n'est préoccupé que de lui-même et de ses propres fardeaux et le souffle de la solidarité s'est épuisé. Alors même que le besoin en est plus pressant, chacun se dérobe et il n'y a plus place que pour l'ingratitude, la jalousie, l'égoïsme, la ruse et l'exacerbation des inimitiés. Dans notre tristesse, nous n'avons de recours qu'en Dieu au décret duquel nous remettons notre sort.

Après avoir passé ainsi en revue toutes ces manifestations de la corruption des mœurs, nous nous dîmes que nous n'avions rien à gagner à nous laisser entraîner par ce flot terrifiant ni à nous mêler des affaires du navire. Que n'étions-nous restés dans le désert au lieu de nous engager auprès de gens appliqués à de telles affaires et menant une vie si affligeante, en privé ou publiquement. Dieu prenne en Sa miséricorde celui qui connaît les voies de l'insoumission (fitna) et qui s'en détourne ou s'y oppose, et les pièges du démon et qui s'en dégage et les fait échouer.

Alors que nous naviguions dans un jour plus sombre que la nuit, plus oppressant qu'une malédiction, et que le navire fendait paisiblement les vagues de l'Atlantique, nous ressentîmes soudain comme un ébranlement : nous venions de heurter un iceberg qui ouvrit une voie d'eau, si bien qu'en moins de trois quarts d'heure, un quart du navire était inondé. La panique s'empara immédiatement de millions de gens confrontés à la perspective d'une mort imminente. Les uns couraient dans tous les sens en proie à la pire confusion. D'autres versaient des larmes amères, criant et gémissant. Le père avait oublié sa famille et le fils ses parents, l'ami ne reconnaissait plus son ami…

Les plus forts se précipitèrent dans les canots de sauvetage, abandonnant derrière eux ce qu'ils avaient de plus cher, tandis que les plus faibles cherchaient en vain un bras secourable. Certains restaient frappés d'hébétude par la violence du choc tandis que d'autres s'abandonnaient à la mort convaincus qu'il n'y avait pas d'autre issue.

Commandants et commandés étaient dans la même confusion, après que tout eut été essayé, mais en vain, pour sauver le navire avec ses passagers, riches et pauvres, et les richesses qu'il transportait et, au milieu du hurlement des sirènes et des cris de détresse, nous nous demandions si c'était le châtiment divin qui s'abattait sur le navire.

Puis, alors que la situation semblait désespérée et que tout le monde appelait au secours, implorant le Tout-Puissant, la clé du salut se présenta avec les bateaux qui croisaient alentour et qui remorquèrent notre navire à proximité de la côte tandis que les passagers continuaient à trembler, encore sous le coup de l'effroi et de la terreur qu'avait suscités en eux cet événement inattendu.

Peu à peu, cependant, les passagers commencèrent à se calmer et à retrouver leurs esprits, certains d'entre eux manifestant des signes de repentance pour toutes les turpitudes commises. C'est alors que 'Abd al-Muntaquim se tourna vers nous et dit : " il m'est venu une idée à propos de toutes les catastrophes et de toutes les calamités qui se sont abattues sur les gens. " " Dieu est grand, lui répondis-je. Il est Le plus généreux, loué soit-Il. Et la générosité engage le pardon. Quel est donc le sens de ce châtiment ? "

Et il se mit à m'expliquer que la cause en était la situation dans laquelle ils étaient et je compris qu'un tel châtiment - tremblement de terre ou naufrage, comme dans le cas de notre navire-, pour sévère qu'il puisse apparaître, était encore en deçà de leurs crimes. Pourtant, les gens restent dans l'ignorance du fait que c'est leur négligence à l'égard du commandement divin qui est la cause des épreuves qui s'abattent sur eux, et qu'il n'y a pas de châtiment sans faute.

Il y avait peut-être là la dernière flèche de notre carquois et l'arme la plus efficace de notre arsenal, tout en sachant très bien que chaque chose a un terme assigné et que le temps lui-même est changeant, ce dont témoignent les vicissitudes des jours au point que quiconque accompagne le temps dans sa course découvre l'insignifiance.

Nous résolûmes rapidement d'agir d'un commun accord pour combattre les auteurs de ces crimes et de ces vilenies en même temps que toutes les autres formes de transgressions proscrites par les lois, sachant bien qu'il s'agit là de fléaux dévastateurs qui, quand ils se répandent dans une communauté, vont jusqu'au bout de leur œuvre de destruction. Nous considérâmes qu'il y avait là un devoir pour chacun d'entre nous, et, plus, le droit de Dieu sur chaque croyant, accomplissement de la mission assignée à chacun d'entre nous d'ordonner le bien et de pourchasser le mal.

Nous nous mîmes à adresser aux gens, du matin au soir, exhortations et conseils religieux, prêchant le vrai et organisant campagne sur campagne, sans prêter attention aux reproches, car nous savions que les menaçait tempête après tempête. Nous leur exposâmes ce qu'il était advenu aux gens qui, avant eux, avaient laissé se pervertir leur nature, leurs raisons et leurs mœurs en donnant libre cours à leurs passions à l'imitation des corrupteurs dans leurs rangs. Nous leur expliquâmes les effets néfastes de ces comportements au plan de la santé, de la moralité et de la société, en nous plaçant du point de vue des vérités expliquées énoncées par le Coran glorieux et la Loi divine. Nous leur exposions les conséquences de ces maladies morales et de ces transgressions religieuses, maladie par maladie, transgression par transgression, sans nous épargner aucun effort.

Nous acceptions volontiers le sacrifice pour faire triompher ce principe, décidés à venir à bout de toutes ces perversions dans lesquelles se complaisaient de nombreux passagers du navire.

En bref, nous manifestâmes le vrai et nous l'expliquâmes, car aucune rhétorique ne vaut après l'énoncé de la sharî'a."

Notes
Les gens du navire, ce sont les gens du Livre (ahl al Kitâb) embarqués sur un paquebot géant, tour de Babel en quelque sorte, qui est le Protectorat (une métaphore du…). Le XIVe siècle (de l'Hégire) s'achèvera en 1979 (notre XXe siècle).

Mohammed Ibn Abdallah al Mu'aqqit al-Murrâkushi (le Marrakchi, l'homme de Marrakech) 1894-1949, est un lettré de l'islam ('alîm : pluriel 'ulama') qui réprouve le siècle et le condamne moralement et canoniquement (au nom de la shari'a)

Ce texte nous permet de savoir ce qu'il y avait dans l'esprit de tous les Marocains citadins lettrés réprouvant le modernisme et exilés dans leur époque, étrangers dans leur pays. L'opuscule date des années 1930.

Références bibliographiques
Ibn Abdallah al Mu'aqqit al-Murrâkushi, Mohammed. Les gens du navire ou le XIVe siècle, sous-titre (des traducteurs) Réforme et Politique dans le Maroc des années 1930. Traduction et post-face d'Alain Roussillon et Abdallah Saaf, Afrique Orient. Casablanca : 1998, pp. 51-54.

Annexe 7

Muhammad Ibn Al-Hajwi, Voyage d'Europe, le périple d'un réformiste
Sous et à côté du Protectorat

"En embarquant sur le navire qui devait nous conduire de Folkestone à Boulogne, j'avisai une délégation du Soudan égyptien que les Anglais avaient invitée à assister aux célébrations de la fête de la victoire, comme les Français l'avaient fait pour nous. Dès qu'ils me virent monter à bord, ils eurent le désir de se joindre à moi, un désir que, pour ma part, je partageais, si bien que nous nous assemblâmes pour converser. Ils se trouvaient être un groupe de dirigeants du Soudan, appartenant à l'élite des notables de ce pays. (…)
le shaykh Ibrâhîm Farha, shaykh de la tribu des Ja'liyîn ;
le shaykh 'Ali Al-Tûm, nâzir de la tribu des Kabâbîsh, des Arabes établis dans l'ouest du pays ;
le shaykh 'Awad Al-Karîm Abu Al -Sinn, shaykh de la tribu des Shakriya ;
le shaykh Ibrahîm Mûsa, nâzir de la tribu des Hadanduwa, des Arabes établis dans l'est du pays. (…)
À peine étions-nous installés qu'ils m'interrogèrent sur leurs frères marocains et la situation des musulmans au Maroc. Je les informai que celle-ci était bonne et que le pays avait progressé (taqqadum al-bilâd) depuis l'occupation française sur le plan de la paix et de la sécurité, ce qui nous a épargné le fléau de la guerre qui a frappé d'autres contrées, ensanglantant les franges des royaumes. Ils rendirent grâce à Dieu qu'il en soit ainsi et m'informèrent qu'il en allait de même dans leur propre pays. Puis ils me demandèrent si nous avions fourni des soldats pour la guerre. Je répondis oui, mais qu'aucun d'entre eux n'y était allé contraint ou officiellement, et que seuls des volontaires y avaient participé. Ils me dirent que personne du Soudan n'y était allé. Puis ils m'interrogèrent sur le comportement de la France à notre égard et me demandèrent si nos mosquées étaient respectées. Je leur répondis oui, et que la France était connue pour cela, étant le plus tolérant des États en ces matières, ce qui fait qu'ils ne prennent partie pour aucune foi, laissant la pleine liberté aux fidèles des différentes religions. Ce que nous avons constaté, de la part des Français, c'est l'intérêt qu'ils prennent à nos mosquées et à leur entretien, supérieur à ce qui existait auparavant. Ils ont restauré les habous et organisé leur administration et ils continuent d'avancer résolument dans cette direction. (…)

L'un d'entre eux me demanda : " Avez-vous ouvert, au Maroc, des écoles pour enseigner les sciences de l'heure (al-'ulum al-waqtiya) qu'il importe pour la umma musulmane d'acquérir, ces sciences qui sont comme le paradis perdu de l'islam (dâlla al-islam al-manshûda) sans lesquelles aucun bien n'est à espérer pour cette religion ? " Je les informais que j'étais moi-même le premier titulaire de la position la plus éminente au ministère de l'Instruction (wizâra al-ma'ârif) et que je ne cessais de déployer des efforts considérables, dans les discours publics que je prononce en toutes circonstances, dans mes enseignements de hadîth et de tafsîr et dans les ouvrages que je compose, pour susciter l'intérêt pour les sciences. Pourtant la majorité de la umma, ou peu s'en faut, continue à s'en détourner et à ne pas s'y intéresser comme cela serait souhaitable, et cela alors même que l'État protecteur déploie tous ses efforts pour ouvrir des écoles et inciter les gens à y envoyer leurs enfants en s'appuyant sur les hommes de raison au sein de la umma qui ont compris l'importance de cette question. Il y a dorénavant plusieurs écoles dans chaque ville et notre espoir est grand d'atteindre le but et de voir nos efforts couronnés de succès. Ils dirent que les Soudanais ont également pris conscience de l'importance des sciences modernes (al-'ulûm al-'asriya), qu'un large public s'y consacre et que près de soixante écoles ont été ouvertes dans le pays. Il existe à Khartoum, qui est la capitale de leur pays, une université (madrasa kuliya jâmi'a) où sont enseignées ensemble les sciences modernes et les sciences arabes, université dont sortent les juges, les notaires (al-'adûl), les professeurs de sciences arabes et des autres matières, tout comme en sortent des ingénieurs, des traducteurs et des hauts fonctionnaires. La plupart des professeurs qui enseignent dans ces écoles sont soudanais, avec un petit nombre d'Égyptiens et nous n'avons pas besoin de faire venir de professeurs de sciences modernes de contrées étrangères. Nous avons même des directeurs et des inspecteurs des écoles et, pour toutes les connaissances, il existe des Soudanais compétents. Il y a cependant chez nous des professeurs anglais qui enseignent leur langue et qui professent, dans le cycle terminal, les sciences mathématiques et naturelles. Tous les enseignements, en mathématiques comme en sciences naturelles ont lieu en langue arabe, et la langue anglaise fait l'objet de cours spéciaux. (*) Dans leurs écoles ils se sont attachés à éviter les questions rationnelles ou les éléments des sciences naturelles qui touchent aux croyances, dans la mesure où celles-ci n'ont pas une grande importance du point de vue du progrès (taraqqi) actuel, qui repose d'abord sur la pratique (al'amal), et parce qu'ils craignent la corruption des croyances des enfants, ne disposant pas encore de livres expurgés de tout ce qui est susceptible de corrompre les dites croyances. Ils sont résolus à ouvrir une école de médecine et d'autres écoles pour répondre à l'intérêt des gens de ce pays pour la science. Ils ont des presses qui impriment livres et journaux, au nombre de quatre : trois en langue arabe " Le Pionnier soudanais " (Râ'id al-Sûdân), " La Civilisation soudanaise " (Hadâra al-Sûdân), "Le Soudan " et un quatrième, The Sudan Gazette qui est le journal officiel, imprimé en arabe et en anglais, et où est publié chaque année en détail le budget du Soudan. (…)

Les statuts personnels sont de la compétence des qâdi-s, les affaires commerciales de celle de la Chambre de commerce (majlis al-tijâra) et les affaires criminelles la Cour criminelle (majlis al-jinâyât), comme c'est le cas en Égypte. Je les interrogeai sur les ouvrages qu'ils étudient à la grande mosquée d'Omdurman et ailleurs. Ils mentionnèrent le Mukhtasar et ses différents commentaires, l'Alfiyya, la Takhlîs al-Qazwîni, le Jam'al-jawâmi', et d'autres ouvrages que l'on enseigne également à la Qarawiyîn. Chacun était réjoui des propos de son interlocuteur et je dis : " Dieu soit loué ! Les idées des Anglais sont les mêmes que celles des Français. Les uns et les autres veulent préserver la sécurité (al-amm), l'élévation (irtiqâ'), la diffusion de la science et du progrès (al-taqaddum). Ils ne s'opposent à la religion de personne et ils ne s'en prennent qu'à ceux qui cherchent à semer le trouble et soufflent le feu de la révolte et de la désobéissance à la loi. Ils n'ont pas d'autres objectifs que cela et l'état du Maroc est aujourd'hui tel que je vous l'ai décrit. "

(*) Le passage sans transition du style direct au style indirect est le fait de Hajwi (note des traducteurs).

Notes

Hajwi est un grand notable lettré et commerçant de Fès et le contemporain d'Al Marrâkushi.
Mais lui, réformiste religieux convaincu qu'il faut emprunter à l'occident sa civilisation matérielle (tamadûn) et l'adapter à l'islam, se met au service du Protectorat : ministre de l'Instruction publique (délégué plutôt à l'instruction) dès 1912. Il sera ostracisé en 1956 par les nationalistes et sa mémoire sera l'objet d'une amnésie. Aujourd'hui, au contraire, il y a au sein de l'intelligentsia marocaine un retour à Hajwi comme au précurseur central de la réforme de l'État et de la société qui a été à peine amorcée depuis le gouvernement de Youssoufi (1997…). Hajwi (prononcer Hajoui) est membre de la délégation du Maroc envoyée célébrer à Paris le 14 juillet 1919. Il s'oppose trait pour trait à Marrâkushi (ignorer le Protectorat). Le texte (surtout les dernières lignes) amorce une réflexion sur la séparation entre État et religion. Sous réserve de remplir certaines conditions, un État inspiré par le Chrétien est bien plus légitime qu'un État actionné par des musulmans oublieux du vrai islam (celui des lettrés avides de savoir).

Références bibliographiques
Ibn Al Hassan Al-Hajwi, Muhammad. Voyage d'Europe. Le périple d'un réformiste. Traduction et post-face d'Alain Roussillon et Abdellah Saâf. Casablanca : Afrique-Orient, 2001, pp 142-149.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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