Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Les islamistes en Europe

Olivier Roy, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique

On me demande d'aborder la question du radicalisme islamique en Europe. Or, sous ce terme, on observe des phénomènes extrêmement variés en nature mais aussi dans la durée. Lorsque l'on parle de radicalisme par rapport à l'islam, on oublie de le comparer aux formes de radicalisme qui existent en occident ; je pense par exemple au radicalisme d'extrême gauche. On omet de voir qu'il y a des parcours, c'est-à-dire qu'un individu qui était un extrémiste il y a vingt ans est naturellement aujourd'hui social-démocrate…L'inverse est plus rare. Les musulmans ont aussi une vie : ils sont jeunes, ils vieillissent, ils mûrissent. Il faut donc faire attention quand on attache des étiquettes à des gens parce que vingt ans après on les retrouve parfois tout aussi politisés mais, justement, tirant des leçons de leur engagement politique. La politique a du bon, c'est une expérience qui devient même un métier ; d'ailleurs, il existe parfois des islamistes de métier.

Lorsque l'on parle de radicaux, il y a deux catégories un peu artificielles, un peu fabriquées de l'extérieur mais ce sont des pôles d'explication plutôt que des étiquettes : ceux que j'appelle au sens strict les islamistes et les néo-fondamentalistes ou salafistes, les wahabbis.

Les islamistes

Nous appelons " islamistes ", les mouvements qui voient dans l'islam une idéologie politique et qui considèrent que l'islamisation passe par l'instauration d'un État islamique, et pas seulement par la mise en œuvre de la sharia.

Les islamistes sont des politiques ; ils ont été les vecteurs de la grande vague de contestation islamique des années 70 et 80, qui a culminé avec la révolution islamique en Iran. On y trouve le parti Refah en Turquie, le Jamiat-i islami pakistanais et ses épigones afghans, la plupart des Frères musulmans (en Égypte, Jordanie et Syrie), le Fis algérien (Front islamique du salut), le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien, le Nahda en Tunisie. Ce sont des gens dont les mouvements se sont structurés dans les années 70 et qui voient dans l'islam une idéologie politique. Leur but est la construction d'un État islamiste à travers l'action politique. Cette action politique peut être révolutionnaire, elle peut aussi privilégier le jeu des urnes, comme a fait le Refah en Turquie, comme ils le font toujours. Lorsque je dis des politiques, cela ne signifie pas forcément des violents mais cela n'exclut pas une version révolutionnaire. Les islamistes, en ce sens là, sont des modernes ; l'idée que la modernité apporte forcément la démocratie est dépassée : depuis un siècle, nous avons vu beaucoup de contre-exemples.

Les islamistes sont des idéologues, c'est-à-dire qu'ils sont en rupture avec l'islam traditionnel des oulémas, avec l'islam juridique, avec l'islam théologique. Ils voient dans l'islam idéologique quelque chose qui va leur permettre de penser les rapports sociaux et de penser les rapports entre l'État et la société. Ils avancent donc l'idée de justice islamique. Pour eux, la justice ce n'est pas simplement le cadi qui règle les problèmes de divorce et de lapidation, c'est beaucoup plus que cela. Ils vont vous parler de l'économie islamique. Il existe d'ailleurs des traités d'économie islamique. Ils vont parler de politique étrangère islamique, d'institutions islamiques, d'ailleurs l'Iran dispose d'une constitution islamique. Ainsi, dès son arrivée au pouvoir après la révolution islamique en Iran en 1979, l'ayatollah Khomeiny a proposé une constitution. On peut en penser ce que l'on veut mais c'est une vraie constitution qui fonctionne avec ses contradictions internes bien évidemment.

Les islamistes au début ne sont pas du tout des nationalistes. Ce sont des gens qui pensent qu'il faut rassembler toute la oumma (communauté de tous les croyants) sous un même leadership politique. La constitution iranienne précise que par exemple, le guide de la révolution est par définition le guide de l'oumma, il peut donc ne pas être iranien. On n'imagine pas un instant un Arabe être élu à la tête de l'État iranien mais d'après la constitution, le guide peut être un Arabe, un Turc ou un Afghan. Mais de ce fait, parce que ce sont des politiques, ces gens se battent sur un terrain particulier qui est celui de l'État-nation auquel ils appartiennent, c'est-à-dire que l'État dont ils veulent s'emparer est un État confect : l'État égyptien, l'État iranien, l'État turc…Ils ont été amenés dans les trente dernières années très logiquement à être beaucoup plus captés par l'État qu'ils n'ont capté l'État c'est-à-dire à s'inscrire dans des logiques nationales voire nationalistes, ce qui est évident aujourd'hui pour tous les mouvements islamistes. La révolution islamique d'Iran est nationaliste. Le Refah s'est complètement inscrit dans le système turc jusqu'à l'impossibilité de modifier les choses de façon importante quand ils ont eu le pouvoir en Turquie à deux reprises. Lorsque le Refah turc a dirigé une coalition de gouvernement (1996-1997), il n'est pas parvenu à faire évoluer les grandes options de la Turquie notamment l'alliance avec Israël, ce qui est quand même pour les islamistes un comble. Les partis islamistes (Jihad, Hamas) n'ont jamais critiqué Yasser Arafat sur la question de l'islam. Ils ont toujours attaqué Arafat sur la " trahison des intérêts nationaux du peuple palestinien ". Aujourd'hui, pour faire la distinction entre un kamikaze islamiste et un kamikaze nationaliste de gauche, il n'y a plus de différence. En Égypte aujourd'hui, dans les discours anti-américain et antisémite qui se développent, on ne fait pas de distinction entre un nationaliste laïque et un islamiste. L'opposition anti-américaine dans le Moyen-Orient sur la question irakienne se structure sur une renaissance du nationalisme arabe ; avec l'inconvénient que cela se cantonne au monde arabe. On a, ce qui est une constante du monde musulman, une logique du Moyen-Orient et des logiques dans le monde musulman, et elles ne sont pas concurrentes.

Les néo-fondamentalistes

Les néo-fondamentalistes dénoncent l'Occident. La revendication typique des néo-fondamentalistes modernes est d'exiger que la suprématie de la charia soit inscrite dans la constitution et d'obtenir le droit et les moyens de contester toute décision juridique au nom de la charia. Ce sont ceux qui refusent cette logique étatique et nationale car ils précisent que dans l'islam, il n'y a pas d'État. Il existe le calife, le Prophète mais le contexte d'État moderne n'est pas islamique. En islam, il n'y a pas de nation, il existe la oumma des musulmans. Ils ne sont pas intéressés à se battre pour prendre l'État parce que l'on se fait piéger par l'État. Cette critique de l'État se retrouve dans un mouvement que l'on nomme " le hizbut-tahrir " (parti de la libération) qui est basé à Londres et qui disqualifie tous les islamistes en disant que ces gens là sont des nationalistes, nous n'avons rien à faire avec eux ; c'est d'ailleurs le discours de Ben Laden. Ce dernier précise qu'Arafat, le Refah, les Iraniens finalement font prévaloir leurs intérêts nationaux sur les intérêts de la communauté musulmane. Ben Laden dit très justement que les talibans sont les seuls qui, après avoir pris le pouvoir, se sont entièrement dévoués à la cause internationale des musulmans et ont même sacrifié leurs intérêts étatiques à la cause de l'internationalisme. Les talibans sont donc une exception mais ce ne sont pas des islamistes.

Les néo-fondamentalistes sont des gens qui disent qu'il y aura un État islamique quand les musulmans seront tous redevenus de bons musulmans, et que ce qui compte, c'est la prédication, le da'wat. Ils affirment que les musulmans d'aujourd'hui ne sont pas de bons musulmans, soit parce qu'ils sont passés à l'impiété, c'est-à-dire qu'il y a des musulmans qui ne sont plus musulmans, soit parce qu'ils sont ignorants, soit parce qu'ils se sont laissés prendre par les cultures nationales.

Les talibans très logiquement ont dit que pour que l'Afghanistan revienne à l'islam, il faut éradiquer la culture afghane. Ainsi, ou bien ce que fait un Afghan est musulman et donc cela n'a rien d'afghan, ou bien ce qu'il fait est afghan et dans ce cas-là ce n'est pas musulman. Lors de la destruction des deux statues de Bouddha, les talibans ont tenu un discours très clair. Si ces statues étaient artistiques, elles ne présentaient aucun intérêt car ce n'est pas dans l'islam. Outre le refus de la représentation humaine et des idoles en général, un des arguments invoqués par les talibans pour justifier la destruction des statues était qu'il n'y a plus de bouddhistes en Afghanistan dans le pays, et donc que les statues ne sont d'aucune utilité. Pour eux, il ne saurait exister de culture en dehors d'une pratique religieuse. Il y a une certaine logique mais si les Saoudiens n'ont jamais détruit les statuts des Bouddhas, c'est qu'il n'y a jamais eu de statues de Bouddha en Arabie Saoudite, sinon elles auraient été détruites depuis longtemps. En revanche, on oublie de préciser que tous les souverains musulmans qui se sont succédés en Afghanistan depuis plus de 1500 ans n'ont jamais touché aux statues de Bouddha. Il y a donc bien quelque chose de nouveau dans ce discours néo-fondamentaliste.

Le discours néo-fondamentaliste est très intéressant aujourd'hui parce que c'est un discours de la mondialisation, de la globalisation. C'est un discours qui dit : on n'a rien à faire du concept de culture. Il faut dissocier totalement le religieux du culturel. Les néo-fondamentalistes s'attaquent systématiquement aux islams locaux, aux cultures même quand elles ne mettent pas en jeu des questions de dogme. Ils condamnent toute forme de culte des saints (zyarat en Asie-Orientale, moussoum au Maroc). Ils refusent le soufisme et ses pratiques et toutes les formes d'art associées à la pratique religieuse. Ils s'attaquent aux rites spécifiques qui entourent les funérailles dans les différents espaces culturels. Ils ne se réfèrent à aucune culture musulmane concrète d'aujourd'hui ; ils sont contre. Ils fabriquent une espèce d'islam en kit qui est finalement adaptable à toute culture. En ce sens-là, le néo-fondamentalisme est parfaitement moderne pas forcément au bon sens du terme. C'est pourquoi les néo-fondamentalistes n'ont rien contre Mac Donald's : il sont pour des Mac Donald's halal. Mais quand les néo-fondamentalistes prennent le pouvoir localement, ils ne vont pas casser les Mac Donald's, ils vont faire halal. Récemment, Mac Donald's a signé avec un certain nombre de groupes fondamentalistes américains une charte qui prévoit que Mac Donald's s'engageait à rendre public la composition exacte de ses hamburgers. Les musulmans ont gagné là où de nombreux écologistes ont perdu, ce qui ne veut pas dire qu'ils ont les mêmes perspectives d'avenir !

Il y a avec les néo-fondamentalistes des mouvements qui sont contre le nationalisme, contre le concept même de culture islamique, contre la " moyen-orientalisation " de l'islam. Ce sont des gens tout à fait adaptés à ce qui est nouveau. Qu'est-ce qui est nouveau ? C'est la mondialisation de l'islam et cela est très important car les musulmans se vivent aujourd'hui comme des minoritaires non seulement là où ils le sont réellement, en France, aux États-Unis, mais même dans des pays de culture musulmane. En Turquie, les fondamentalistes au sens très large disent qu'ils sont une minorité. Certains d'entre eux demandent la protection des musulmans qui veulent rester musulmans. Ils abordent la question du voile en Turquie de la même manière qu'elle est abordée chez nous, comme protection d'une minorité. Ce discours de la minorisation de l'islam par rapport à l'invasion culturelle occidentale est une constante en Égypte et même dans des pays qui sont musulmans à 80-90 %. Les talibans avaient fait une loi interdisant la conversion au christianisme, cela montre qu'ils avaient le sentiment d'être constamment sous pression. Ceci aboutit au paradoxe que les néo-fondamentalistes sont mieux adaptés aux phénomènes nouveaux de l'islam minoritaire. Ils ont un discours tout prêt alors que les islamistes n'ont pas un discours tout prêt.

L'islam en Europe : une réaction diasporique

Il y a deux éléments importants. Le premier point est que l'islam est une minorité qui restera une minorité en Europe (je parle de l'islam en tant que religion). Il faut de plus en plus dissocier la question de l'islam de la question de la sociologie de l'immigration. Bien entendu, les deux phénomènes se recoupent mais ils vont se dissocier. Il est donc essentiel de les dissocier conceptuellement ; ce qui est d'ailleurs tout à fait la ligne dans laquelle s'était engagé le ministère de l'Intérieur pour gérer la question de l'islam en France, de le détacher complètement des questions de l'immigration, et c'est une bonne chose.

Le second point est qu'il n'y a pas d'État à prendre : à moins d'un mouvement massif de conversions que je ne vois pas se dessiner aujourd'hui, les musulmans resteront une minorité en Europe, une minorité plutôt marginale, pas une minorité dominante. Comme il n'y a donc pas d'État à prendre, que fait-on par rapport à cette réalité ? Spontanément, la plupart des militants islamistes qui se trouvent en Europe, pour des raisons diverses et pas seulement à cause de l'immigration, vont avoir une réaction diasporique. Cela signifie que l'on va tenter d'organiser les musulmans originaires d'un pays donné en Occident pour les mobiliser par rapport aux enjeux politiques du pays d'origine. Ceci est typique des militants turcs du Refah qui ont créé en Occident un certain nombre d'organisations frontistes, paravents de tout ce que l'on veut, comme le miligulush (la vision nationale). C'est intéressant parce que des islamistes créent en Europe une organisation dont le nom est vision nationale. Il y a une ambiguïté sur le mot national qui en turc moderne réfère au nationalisme et en turc ottoman réfère à l'appartenance communautaire religieuse : ils jouent sur cette ambiguïté-là.

L'idée que l'on trouvera chez tous les gouvernements, islamiques, laïques, ou monarchistes, c'est d'organiser l'immigration par rapport au pays d'origine sous forme de contrôle de la diaspora, soit pour éviter qu'elle devienne un problème soit pour en faire un problème dans le cas des opposants évidemment. Les Turcs islamistes essayent de mobiliser la diaspora en fonction de leur agenda à eux sur la scène politique turque et le gouvernement turc évidemment comme le gouvernement algérien essayent de contrer cela en créant leurs propres organisations de mobilisation de la diaspora.

On voit très bien que cette vision diasporique est en crise, pour une raison très simple qui a déjà été exposée : la deuxième, la troisième génération se vivent de moins en moins comme des gens d'un pays d'origine à des tas de niveaux, mais les identités se brouillent. Certes, il existe toujours des gens en France qui se vivent comme Turcs, qui regardent la télévision turque, qui lisent les journaux turcs, qui reviennent voter ou qui vont au consulat pour voter mais, démographiquement, culturellement, cette tendance va diminuer par rapport à d'autres identités où l'on se vit pas forcément comme citoyen français mais où l'on n'est plus intéressé par la politique politicienne de Turquie. On a donc une crise des mobilisations des diasporas. Le Fis n'a jamais réussi à mobiliser la communauté algérienne de France : je ne veux pas dire qu'il n'y a pas eu islamisation mais le Fis n'en a absolument pas profité. D'ailleurs, pour des raisons de police française, il est basé à Londres.
Un autre phénomène intéressant à étudier est celui de la question de la radicalisation islamique chez les jeunes, mais il convient de faire une remarque préalable : les cas en question touchent quelques centaines de jeunes sur une classe d'âge d'enfants de la deuxième génération comptant des dizaines de milliers de membres. J'entends parler ici de l'islam radical. Parmi tous les jeunes qui se radicalisent en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, aucun ne rentre faire le jihad dans son pays d'origine sauf au Pakistan. L'attentat contre des touristes à Marrakech en 1994 a été commis par deux jeunes originaires d'Algérie. En 1994, quand on était un islamiste algérien, on avait un champ de bataille. Si vous vouliez vraiment faire la guerre, il y avait les maquis du Gia, du Fis en Algérie, mais cela ne leur est pas venu à l'idée un seul instant. Ils sont allés commettre un attentat au Maroc. Du coup les Marocains ont crié au complot algérien, évidemment.

Tous les autres, dont je ne donne pas les noms, sont allés en Afghanistan, en Bosnie. Quand ils suivent des cours dans les madrassas, ils vont au Yémen ou au Pakistan. Aucun n'est revenu dans son pays d'origine (sauf dans le cas des Pakistanais déjà abordé) : cela signifie qu'ils ne se sentent pas une logique nationaliste. Ils ne se battent pas pour un État islamique en Algérie ; ils se battent pour la oumma, pour la communauté musulmane. Ils sont sur des logiques internationalistes. Il y a donc là un problème pour les militants islamistes d'origine, parce que leur base potentielle en Europe n'est plus en phase avec ce qui se passe dans les pays d'origine. Mais cette évolution touche aussi les militants islamistes, par exemple cela est très net chez les Frères musulmans d'origine ou qui ont une sensibilité Frères musulmans. On voit comment les Frères musulmans en Europe s'organisent politiquement de moins en moins sur une base qui a un rapport avec leur pays d'origine. C'est d'ailleurs un phénomène qui inquiète la police : on a une internationalisation où une personne d'origine irakienne va adhérer à l'union des organisations islamiques de France dont l'action politique n'aura rien à voir avec l'Irak. S'il avait milité pour un parti islamique irakien, il serait rentré dans des catégories connues. Mais là, il y a un brouillage de ces catégories nationales.

Les conséquences de la crise de la diaspora

La diaspora se définit par rapport à un État d'origine. On a un découplage entre la radicalisation politique islamique en Occident et les pays d'origine. Cette radicalisation quand elle se réalise se fait sur des bases internationalistes ou bien sur des bases d'intégration au pays d'accueil. Il y a deux possibilités à ce niveau. La première consiste à refuser les nationalités d'accueil en Europe pour les mêmes raisons qu'on leur refuse dans les pays d'origine. C'est par exemple ce que disait Khaled Kelkal dans un entretien avec un sociologue allemand 1: " Je ne suis ni Français ni Arabe, je suis musulman. " Cette démarche se retrouve dans un certain type de radicalisation : le lieu où je me trouve est contingent, le passeport que je possède est contingent, cela n'a pas d'importance, je me bats pour la oumma musulmane. Dans cette tendance-là, on ne retrouve pas que des gens qui sont des radicaux politiques ; on n'a pas que des violents. Vous avez des mouvements comme le tabligh qui sont des mouvements apolitiques et non violents mais qui défendent exactement la même position. Le tablihg est né en Inde, d'un mouvement minoritaire de musulmans qui se sentaient minorisés démographiquement (ce qui était le cas), politiquement après 1947 mais aussi culturellement, car soumis au syncrétisme, à l'hindouisme, à l'influence des chrétiens.

Je pense qu'il ne faut pas prendre la violence radicale comme critère. Il faut prendre la vision que l'on a et, dans ces différentes visions, on peut faire le choix de la violence ou celui d'un certain conformisme politique, mais la vision est la même. Les gens du tabligh comme tous les mouvements sous influence saoudienne wahabbis, ceux que l'on appelle salafis ou néo-salafis, défendent tous la même position : pas d'intégration, pas de participation. Vous devez vivre là où vous êtes comme membre de la communauté des musulmans. Et comme cette communauté des musulmans n'est plus territoriale, parce que ceux qui tiennent ce discours considèrent que dans les pays musulmans eux-mêmes, on est minoritaire.

L'idée est que la oumma est dans votre tête. C'est d'ailleurs pour cela que je l'appelle la oumma imaginaire. Vous devez vivre comme si vous étiez dans la oumma, que ce soit dans votre quartier, ou dans les déserts d'Afghanistan, peu importe. Vous vivez de la même façon. Dans les quartiers cela se manifeste par la pression pour que les filles se voilent, le refus de s'inscrire sur les listes électorales, le refus de parler aux femmes, la pression sur les écoles pour que les filles n'assistent pas à certains cours, pour qu'il y ait ségrégation. Cette position n'est pas forcément violente, elle est très souvent liée à des mouvements de prédications. Cela peut être violent sous des formes de radicalisme mais cela ne l'est pas nécessairement. Pour ces jeunes qui vont se réislamiser dans ce contexte, il n'y a pas de différence entre être dans une cité ou dans les sables d'Afghanistan. Dans ce cas, la distance culturelle s'efface complètement, on est partout pareil. Pour moi, c'est ce type d'internationalisme culturel qui est le problème majeur en ce moment. Ces derniers refusent le terme de culture : pour eux, il n'y a pas de culture islamique, on est dans le strict religieux fondé sur un code de comportement, un code d'habillement et qui est dans l'imaginaire une internationale et dans ce sens-là, ils sont parfaitement adaptés à la globalisation.

Par contre, quant aux anciens islamistes, aux politiques, pour reprendre la comparaison que j'effectuais au début selon laquelle on fait de très bons sociaux-démocrates avec d'anciens trotskistes, on peut dire que l'on fait de très bons politiques politiciens modernes avec d'anciens islamistes. Certaines mosquées, des organisations comme l'Uoif (Union des organisations islamiques de France) sont peuplées par des gens qui ont été des islamistes mais qui cette fois sont dans une perspective qui n'est plus celle de construire un État islamique, car il n'y a pas de lieu pour le construire, mais dans une perspective de négociations avec l'État : ils sont politiques. L'Uoif semble avoir fait le choix d'une certaine " nationalisation ".

Un processus de négociation complexe

On est dans un processus de négociation complexe, car à partir de quoi négocie-t-on ? On négocie à partir des paradigmes qui sont présents sur le marché de l'identité occidentale, c'est-à-dire que ces gens ne viennent pas avec la charia telle qu'elle est perçue par un cadi marocain ou par un halim saoudien, ils viennent avec des concepts de multiculturalisme, de respect du droit des minorités, avec des concepts qui sont des concepts occidentaux. Ils négocient dans un cadre intellectuel occidental : c'est pour cela que la négociation est possible.

Certains intellectuels musulmans bénéficient d'une grande popularité auprès des jeunes musulmans en tenant un discours qui joue sur différents niveaux : intégration, citoyenneté, inscription sur les listes électorales. Mais en même temps, nous demandons à être reconnus comme un groupe, comme une identité. Comment cela se négocie t-il ? Il y a des revendications très simples, la viande halal, le voile. Ces négociations sont souvent des échecs. À titre d'exemple, l'armée française a depuis fort longtemps introduit la viande halal. Ce n'est pas une demande exorbitante dans les institutions républicaines. Par contre, dans l'affaire du voile, il y a l'arrêt du Conseil d'État qui empêche toute nouvelle revendication.

Cette identité musulmane est recomposée en fait par les catégories des pays d'accueil. Les deux catégories les plus importantes sont la catégorie de religion. Ce qui est intéressant, c'est que c'est la France laïque qui a contraint les musulmans à se définir comme pure religion. En France, les élections des représentants de l'islam se déroulent dans les mosquées. De nombreuses personnes ont protesté en disant que c'est un scandale, car les personnes qui ne vont pas à la mosquée ne peuvent pas voter. La réponse qui a été apportée est que même si l'islam fait partie de vos origines, si vous n'allez pas à la mosquée, c'est que vous n'êtes pas musulman. Un musulman est quelqu'un qui se dit musulman, ce qui est la définition de la religion. C'est par définition renvoyer la religion à un choix personnel. En Belgique, cet argument a été accepté et les autorités ont reconnu qu'il n'était pas normal que les musulmans laïques ou athées ne puissent pas voter pour le conseil des musulmans. Ils ont donc mis des urnes dans les églises et les écoles. Ceci est à mon sens une erreur profonde car cela signifie qu'être musulman est une catégorie néo-ethnique et pas du tout une catégorie religieuse. En Grande-Bretagne, le même problème se pose, il y a une loi de 1976 qui se nomme le Race Relations Act (loi sur les relations entre les races) qui définit tous les délits en termes de discriminations ethniques (sens du mot race en anglais britannique). Ainsi, un sikh a le droit de garder le turban car il est un groupe ethnique. Une musulmane n'a pas le droit de garder le voile car le voile est considéré comme une affirmation religieuse et non ethnique. Que font les associations musulmanes ? Elles demandent à bénéficier du Race Relations Act, c'est-à-dire d'être considérées comme une ethnie.

Vous voyez comment les musulmans en Occident se positionnent selon les deux catégories présentes sur le marché occidental de l'identité : la catégorie église et la catégorie multiculturaliste. Les deux ont leur intérêt parce que le culturel vous renvoie aux origines, le cultuel à votre choix personnel. Notre logique européenne, c'est la liberté, c'est l'individu. Il faut donc faire attention à ne pas placer la laïcité là où elle est mal placée. Il faut absolument reconnaître les religions et non pas essayer de cacher la religion sous le tapis du culturel. Au contraire, si on veut jouer le droit de l'individu, il faut considérer l'islam comme une religion et non pas comme un héritage ethno-culturel. Il faut donc dissocier de plus en plus l'islam de l'immigration et c'est ce qui est en train de se faire. En ce sens, je suis d'accord, c'est en France que le débat a été le plus avancé. Nos voisins hollandais, britanniques et allemands commencent à remettre en cause ce modèle multiculturaliste qu'ils percevaient comme un progrès par rapport à une France ringarde. Il ne faut donc pas s'endormir sur ces succès conceptuels. Il faut que cela devienne une politique réelle car, en France, nous sommes bons pour le concept mais pas pour la mise en pratique.

Le passage de l'islam à l'Ouest, partie prenante du phénomène de mondialisation, rend caduques toutes les visions culturalistes et essentialistes, même s'il en exacerbe le maniement incantatoire. Il n'y a pas de géostratégie de l'islam, parce qu'il n'y a plus ni terre d'islam, ni communauté musulmane, mais une religion qui apprend à se désincarner et des populations musulmanes qui négocient leurs nouvelles identités, y compris dans le conflit.

  1. Trois ans avant les attentats de 1995, le sociologue allemand Dietmar Loch avait effectué un long entretien avec Khaled Kelkal. Cet entretien fut publié dans Le Monde du 7 octobre 1995.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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