Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Géographie des islams en Europe

Dominique Varinois, inspectrice d'académie et inspectrice pédagogique régionale, académie de Dijon

 

Le terme " islams " avec un petit " i " et un " s " est pris dans le sens de communautés de croyance musulmane, quelles que soient les pratiques religieuses de ses membres. Par facilité et pour limiter le sujet nous restreindrons nos propos à l'Europe sans la Russie, en nous attachant plus spécialement à l'Union européenne.

Avec ce thème, nous abordons une géographie complexe car elle est à la fois " cultuelle ", " culturelle " et en même temps " nationale ". On est musulman et/ou arabe pour l'autochtone mais, en même temps, on est kabyle ou comorien ; on est musulman et étranger, mais tout aussi bien musulman et national. Les gouvernements, les événements des pays d'origine des populations immigrées interfèrent dans les affaires et la vie des musulmans d'Europe ; sans parler de l'Arabie saoudite. Une des difficultés de notre sujet tient à la documentation. Aucun ouvrage n'aborde notre sujet d'un point de vue spatial ; l'islam est surtout traité d'un point de vue politique (péril ou non pour la nation, intégration…), social, sociologique. On trouve des études partielles et des monographies pas toujours généralisables. L'interdiction lors des recensements de poser des questions sur les ethnies, les croyances et les pratiques religieuses ne favorise pas les études. Certaines études concernent certaines communautés comme, par exemple, l'ouvrage Les Turcs dans l'Union, mais seuls les aspects sociaux et politiques y sont abordés.

Diversité sera le maître mot de ce travail. D'un point de vue géographique il est impossible de penser l'islam en Europe comme un tout, ce sont des agrégats. Après un tour d'horizon des différentes communautés vivant sur le sol européen qui permet de remettre en perspective historique nos rapports avec l'islam, et un rapide rappel des différentes perceptions que nous en avons, nous nous intéresserons aux localisations de ces communautés pour terminer par une courte réflexion sur la lisibilité croissante des islams dans nos pays.

Des islams


Les islams balkaniques

Depuis la conquête ottomane (entre les XIIIe et XVIe siècles), des populations musulmanes existent dans les Balkans 1. Certains de ces groupes constituent des minorités reconnues à l'intérieur des frontières nationales. Localement ils ont été à la base de l'apparition d'entités régionales. Leurs situations politiques ont été et sont variées : de l'assimilation plus ou moins forcée (changement des noms propres, interdiction ou autorisation d'enseigner le turc à l'école, etc.), à l'expulsion (Turcs de Crète en 1923), ou coexistence sous contrôle d'armées étrangères (Kosovo) jusqu'à la reconnaissance en tant que minorités avec des droits particuliers (Turcs de Bulgarie). Ces politiques peuvent changer dans le temps (cf. Bulgarie). Ces populations sont des descendants soit de colons turcs installés lors de la domination ottomane, soit de populations slavophones converties.

L'ouvrage intitulé L'Atlas des peuples d'Europe centrale de A. et J. Sellier donne pour l'Europe sud-orientale un chiffre de 8, 5 à 9 millions de musulmans dans les années 95 dont 2, 9 millions d'Albanais, 2 millions de Bosniaques musulmans de langue serbo-croate et 1, 8 million de Kosovars. Hormis l'ancienne Yougoslavie, la Bulgarie accueille en son sein un million de musulmans dont 800 000 turcophones et 200 000 Pomaks slavophones. Les Turcs sont quelques milliers en Roumanie méridionale. La Grèce compte quelque 100 000 turcophones musulmans (en Thrace), reconnus légalement depuis le traité de paix de 1923. Ils n'en sont pas pour autant moins marginalisés et peu appréciés, considérés comme " l'œil d'Istanbul ". L'Albanie, née en 1912, est le seul État à majorité musulmane d'Europe. C'est autour de son appartenance cultuelle et culturelle à l'islam que ce pays a trouvé, en plus de la langue, un ciment national. Deux tiers de la population albanaise, estimée en 2000 à 3 314 000 personnes, est de tradition musulmane.

Un islam colonial

Il comprend les musulmans français des Dom-Tom, des Comores, de la Réunion et des comptoirs de l'Inde : anciens coolies et petits commerçants venus ou amenés du Nord-Ouest de l'Inde à la fin du XIXe siècle. Actuellement, on estime qu'ils sont 8 500 familles à La Réunion. Ce sont des descendants d'Indiens ; ces musulmans français sont bien intégrés tout en maintenant une culture originale. Leurs responsables religieux sont reconnus par les autorités ; ils possèdent deux radios libres. On y note l'existence d'une école privée musulmane sous contrat. Chaque bourg notable possède, souvent depuis longtemps sa mosquée et il n'y a pas de problème pour en construire. Leur taux de migration vers la métropole est important.

Mayotte est une île des Comores de population de confession musulmane ; comme dans les Tom, certaines lois métropolitaines y sont aménagées. Les autorités civiles nomment les autorités musulmanes religieuses ; les fêtes musulmanes y sont fériées ; les pouvoirs publics pourvoient aux besoins des imams sous l'autorité d'un mufti. Nous sommes dans un système de type concordataire, mais fondé sur des relations quasi exclusives entre l'État et l'islam. Le peu de possibilités de travail sur place explique l'importance des migrations vers la métropole ; ainsi par exemple, plus de 40 000 Comoriens, presque tous de nationalité française, vivent dans l'agglomération marseillaise (cf. les répercussions lors de l'assassinat d'un jeune en 1997).

L'islam culturel en Europe

Il ne faudrait pas négliger l'existence d'un islam culturel en Europe. Au-delà des mosquées et des cimetières musulmans des Balkans, de nombreux monuments portent la trace de la présence pendant plusieurs siècles de populations musulmanes sur le sol européen qui ont depuis disparues : islam maure, islam sicilien.

Des islams étrangers en Europe : l'islam des immigrés

On estime à un peu plus de 10 à 11 millions le nombre de musulmans vivant dans l'Union européenne ; cela est lié à l'importance de la communauté immigrée et étrangère. Par exemple pour la France, les estimations faites par Alain Boyer (L'Islam en France, Puf, 1998, p. 18, sq) qui fait référence dans ce domaine, donnent un chiffre de l'ordre de 4 millions quels que soient les modes de calcul adoptés et 9 % des enfants scolarisés. Il ne tient pas compte des différents degrés d'adhésion religieuse.

Des origines diverses

Dans chaque pays européen vivent des populations musulmanes d'origines diverses. Le panel des origines tout en étant assez proche varie d'un pays à l'autre en fonction de l'histoire nationale, des liens économiques entre l'État d'accueil et les pays d'origine, de l'existence ou non d'une communauté implantée, des filières d'immigration dont celles qui sont clandestines.

Aucun pays européen n'a de population originaire d'un seul pays, d'un seul ensemble. Partout existent des communautés d'origines variées avec une origine dominante. Ainsi, selon Alain Boyer, aux Pays-Bas, en 1995, on trouvait environ 182 000 Turcs, 180 000 Indonésiens, et 159 000 Marocains ; en Suède, en 1995, on recensait des Yougoslaves, des Turcs, des Marocains, des Iraniens, des Irakiens, des Libanais et des Somaliens. Le même fait se retrouve à l'échelle urbaine, comme le montre l'exemple de Birmingham, qui, en 1991, accueillait 400 000 personnes nées dans un pays musulman : 190 000 Pakistanais, 50 000 Bengali, 45 000 Malaisiens, 24 000 Égyptiens, 29 000 Iraniens, 38 000 Moyen-Orientaux et 21 000 Ougandais.

Les Turcs et les Kurdes sont surtout présents en Allemagne (28 % des 7, 7 millions d'étrangers vivant sur le sol allemand sont Turcs). Dès 1961, le gouvernement allemand signe avec la Turquie un accord sur la venue et les droits des ressortissants turcs. Les Indo-Pakistanais sont nombreux en Angleterre ; les Maghrébins, dont les Algériens, le sont surtout en France.

Les deux communautés les plus dispersées dans l'ensemble de l'Union européenne sont les Marocains et les Turcs dont les Kurdes. Ainsi pour ces derniers, on estime que 1, 6 million de Turcs vivent en Allemagne, 220 000 aux Pays-Bas, plus de 200 000 en France, 85 000 en Belgique ; pour les Marocains, 600 000 sont en France, 180 00 aux Pays-Bas, 150 000 en Espagne, 140 000 en Belgique, 130 000 en Italie, 70 000 en Allemagne, et quelques milliers dans les pays scandinaves (Danemark, Suède et même Finlande). Les autres communautés sont moins dispersées.
L'existence dans une même région, une même ville, de communautés parfois antagonistes porte parfois sur le sol européen les tensions des pays d'origine (Turcs et Kurdes en Allemagne ou en Alsace). Elles peuvent dégénérer en actes de violence et en surenchère entre les membres de ces communautés.

Les trois phases migratoires récentes

1955-1975 : on assiste à l'arrivée de travailleurs émigrés légaux (Gastarbeiter : travailleur invité), généralement des ruraux plus ou moins analphabètes, en Europe industrielle durant les Trente Glorieuses. Des flux précis existent : Yougoslaves et Turcs en Allemagne (accord entre l'Allemagne et la Turquie dès 1961, entre l'Allemagne et la Yougoslavie en 1967) ; Maghrébins en France ; Indo-Pakistanais en Angleterre, etc. Les États du Sud de l'Europe sont exemptés car ce sont des pays d'émigration. Ces hommes, souvent venus seuls, travaillent comme ouvriers non qualifiés dans les différentes usines mécaniques et d'industries lourdes d'Europe occidentale, comme par exemple celles de la Ruhr, des villes textiles françaises (Roubaix) ou anglaises (Birmingham, Manchester).

1975-1980 : avec la crise économique et la limitation de l'immigration au seul regroupement familial, on note l'arrivée de femmes et d'enfants longtemps restés au pays. Ainsi, les communautés et leurs pratiques religieuses se modifient tant dans leurs aspects spatiaux (du foyer à l'appartement) que sociétaux. Ces changements sont à l'origine d'une nouvelle perception de la présence musulmane.

Depuis les années 80, plusieurs traits nouveaux caractérisent les flux migratoires : d'abord une augmentation du nombre d'immigrés qui s'explique par le développement de l'immigration clandestine (mise en place de filières mafieuses, généralement via la Turquie), des mouvements de régularisation, des réfugiés politiques et des demandeurs d'asile (crises iranienne, palestinienne, bosniaque, afghane…). On a affaire à des groupes sociaux de plus en plus urbains et alphabétisés. Entre 1991 et 1994, tous les états de l'Union européenne mènent une politique restrictive plus drastique (la directive Schengen), mais qui après quelques années de réduction des flux des demandeurs d'asile, paraît inappropriée étant donné la forte reprise que l'on constate partout. Entre 1988 et 1995, environ 20 000 Turcs par an demandent l'asile à l'Allemagne, 12 000 en 1998,22 000 en 2001 ; deuxième caractéristique observable : une diversification des pays d'origine des immigrés (pays asiatiques et africains) qui est à mettre en relation avec la mondialisation et la baisse des coûts de transports. Des communautés musulmanes de plus en plus multi-ethniques vivent dans les pays d'accueil ; on remarque aussi une entrée de l'Europe sud-orientale sur la scène européenne (crise yougoslave, chute du mur de Berlin, etc.), des déplacements de populations. Enfin, on peut dire que les États du Sud de l'Europe (Grèce, Italie et Espagne) deviennent des pays d'accueil. Ils se dotent dans l'urgence d'une législation appropriée.

On remarque donc que les populations immigrées musulmanes présentes sur le sol européen se sont accrues en nombre et en diversité. Ainsi, par exemple, en Allemagne, en 1960, on estime à 250 000 le nombre de travailleurs étrangers, en 1972 à 2, 3 millions ; en 1989 à 5, 3 millions soit 8, 2 % de la population totale de la Rfa, en 1999 à 7, 4 millions d'étrangers soit 9 % de la population totale sans compter les clandestins. Parmi ces 7, 4 millions de personnes, plus de 2, 5 millions sont musulmanes dont 2, 1 millions de Turcs et 1 million d'anciens Yougoslaves.

On trouve dans l'Union européenne des communautés venant de toutes les communautés musulmanes du monde sauf (pour l'instant) de l'ancienne Urss. On note la coexistence de rites différents. Un même pays peut voir coexister sur son sol différents types de populations musulmanes : une population avant tout rurale et anciennement implantée ou même autochtone et des populations liées aux mouvements migratoires. C'est par exemple le cas de la Grèce qui, outre la communauté turque de Thrace, accueille des personnes en transit vers le Nord-Ouest européen ou qui s'arrêtent en chemin dans les villes de ce pays dont le Pirée, des travailleurs saisonniers légaux notamment ceux employés sur les navires grecs (Pakistanais, Kurdes, Philippins dans la marine marchande), soit des Albanais plus ou moins clandestins.

L'histoire des migrations explique que sociologiquement, on trouve parmi cette population musulmane étrangère en Europe occidentale, diverses populations : des populations " populaires ", souvent d'origine rurale, peu cultivées, voire analphabètes ; des paysans plus ou moins incultes venus surtout dans les années 60 et 70 pour travailler dans les usines (cf. les paysans des hauts plateaux turcs), avec une religion très ritualiste qui s'appuie sur une médiocre connaissance des textes coraniques. Il n'est pas rare que les parents ne sachent pas lire la langue européenne du pays d'accueil. Pour la seconde génération, la religion devient un moyen de manifester sa présence et elle se différencie souvent des pratiques parentales. Des musulmans cultivés, scolarisés et urbanisés. Ils acceptent beaucoup mieux une pratique religieuse introvertie. Avec la fermeture des frontières à l'immigration, ne peuvent venir que des populations qui ont les moyens de s'offrir le voyage (pouvoir payer les filières) ou qui viennent pour se marier (regroupement familial). Des intellectuels iraniens, afghans ou algériens qui fuient les persécutions politiques ; à cette opposition de départ s'ajoutent les effets d'intégration et d'ascension sociale que connaissent de nombreux membres des communautés musulmanes notamment ceux de la seconde et troisième génération. Les différences d'accès à la nationalité (par naissance et par naturalisation) expliquent que suivant les pays ils sont ou non comptés comme étrangers.

Cette histoire explique en partie les représentations de la présence musulmane que se font les populations d'accueil, nos élèves et même les membres des communautés entre eux. L'altérité est devenue le maître mot des sociétés européennes.

 

Géographie des représentations

Un travail important sur les représentations de nos élèves nous incombe. Pour aborder cette question, nous pouvons partir de la diversité des mots de vocabulaire (en français ou dans une autre langue étudiée par eux) qui nous servent à appréhender cette présence musulmane dans nos pays : Sarrasins, Maures, Barbaresques, Ottomans, Arabes, etc. Ces mots traduisent en partie les origines géographiques et l'histoire de nos liens avec ces espaces ; ils traduisent des expériences culturelles et historiques différentes. Nous pouvons partir aussi des représentations des métiers exercés par les musulmans : des chômeurs ou des ouvriers. Pourtant de nombreux musulmans sont des commerçants, des petits propriétaires (restaurants, boutiquiers…) comme parmi les membres de la communauté turque.

On peut signaler encore une dichotomie entre la perception assez positive des musulmans, notamment des Maghrébins ou des Turcs, que les Européens retirent de leurs contacts lors de vacances et leur vision souvent assez négative de ces mêmes communautés qu'ils côtoient en Europe. Et cela quels que soient les rapports des pays avec la notion de communauté ou communautarisme. De même, on observe l'essor des restaurants et des épiceries arabes et de leur fréquentation dans la vie des populations européennes ; tout le monde y va. Le kebab, le couscous, le taboulé et le tagine sont devenus des plats de la cuisine européenne.

On note des discours différents qui reflètent une vision de la présence musulmane entre " bons " et " mauvais " islams. Ainsi s'opposeraient dans les discours et perceptions médiatiques un islam dur, intransigeant, voire terroriste qui est toujours présenté comme arabe et un islam doux extrême-oriental. Les faits de persécutions religieuses dans les pays d'Asie (Timor, Indonésie, Pakistan) sont là pour nous rappeler que l'irrationnel prédomine.

Dans la presse et l'opinion publique, il y a une absence de prise en compte des islams noir ou jaune. Dans les représentations collectives, le musulman c'est l'Arabe ou le Turc, pas l'Afghan, pas l'Indonésien ou le Malien (pourtant toutes les études montrent que la pratique religieuse de ces derniers Maliens est exceptionnellement forte et rigoriste).

Nos histoires nationales entraînent des différences de perception entre les différentes ethnies musulmanes vivant dans nos pays. Par exemple, en Italie, les Arabes, généralement des Marocains, sont assez bien tolérés tandis que les Albanais sont pour un Italien moyen un concentré de nombreux vices humains. Nous vivons et encore plus nos jeunes élèves sur des clichés qu'il nous faut combattre. Ainsi, beaucoup d'entre nous sommes persuadés que les pratiques religieuses chez les Kabyles sont moins fortes que dans d'autres groupes, que les mariages mixtes y sont plus fréquents que parmi d'autres groupes musulmans, qu'ils sont mieux intégrés, mais Michèle Tribalat dans son ouvrage Faire France (La Découverte et l'Ined, 1993) montre que cette vision est à nuancer très nettement. Les migrations font coexister des minorités musulmanes culturelles et ethniques différentes qui, vues de l'extérieur se perçoivent comme unies mais qui ne se connaissent pas, cohabitent plus ou moins facilement et sont, parfois, en rivalité entre elles.

Globalement, on note une méconnaissance de la diversité musulmane : nous confondons les Turcs et les Kurdes, les Kabyles et les Algériens, les Berbères et les Kabyles, etc. Nous méconnaissons la diversité des obédiences et des pratiques religieuses islamiques (chiites, sunnites, de rite malékite, les confréries maraboutiques, les ismaéliens, les druzes, etc.) qui ne sont qu'exceptionnellement prises en compte dans les ouvrages. Il me semble que plusieurs explications peuvent être données à cette méconnaissance de la pluralité du fait musulman en France :

- une vision uniforme et universelle de l'islam présentée dans les manuels (cf. programme de cinquième) ; nous calquons nos discours sur l'islam par rapport à une vision universelle du message chrétien. On ne présente pas l'absence d'Église, les diversités religieuses de l'islam comme nous le ferions avec la Réforme pour le christianisme. C'est aussi le cas dans de nombreux pays européens ;
- paradoxalement, c'est au moment où la lisibilité de l'islam grandit (construction de mosquées), où la population prend conscience que c'est souvent la seconde ou la troisième religion du pays, que dans nos programmes scolaires, contrairement à ce qui se pratiquait il y a une trentaine d'années, l'islam et les terres d'islam connaissent une certaine atonie. La présentation univoque et très partielle de l'histoire des terres musulmanes dans les programmes scolaires ne favorise pas une prise de conscience des diversités. L'étude des grandes civilisations n'est plus au programme. Le programme ne fait plus aucune part aux grandes dynasties musulmanes médiévales, à l'Empire ottoman comme système politique ; les relations internationales entre l'Europe et la Turquie sont oubliées ; François Ier ne s'allie plus avec la " Sublime Porte " ; la bataille de Lépante est une inconnue ou se limite au bras de Cervantès. Les résistances de certaines confréries maraboutiques à la colonisation de l'Algérie et du Maghreb ne sont jamais présentées, la conquête de l'Afrique musulmane est un long fleuve tranquille sans résistance, les Harkis sont absents ;
- la place de l'arabe dans les cursus scolaires : on doit noter la faible possibilité de faire de l'arabe dans nos établissements scolaires. Il est encore rare que l'apprentissage de cette langue soit proposé dans les lycées et les collèges. À titre d'exemple, l'arabe est rare dans les lycées professionnels où se dirigent beaucoup d'élèves d'origine musulmane. Comment se fait le choix des langues dans un établissement ? Proposer l'arabe n'est-ce pas prendre le risque d'un marquage peu favorable pour un lycée ? Des cours sont donnés dans le cadre de l'enseignement de la langue et de la culture d'origine (Elco) que financent les pays d'origine des populations immigrées, mais cela est loin de répondre aux besoins ;
- les histoires nationales : l'imbrication entre l'histoire du pays d'accueil et du pays d'origine des immigrés musulmans, a souvent été forte et douloureuse ; elle a laissé des traces. Pour avoir la paix scolaire dans nos classes souvent nous préférons passer sous silence les heurts et les tensions anciennes.

Depuis les années 80, avec les transformations des mouvements migratoires, l'ouverture du mur de Berlin et les tensions politiques qui l'ont suivie, on a une présence d'islams multiples, diffus et partout présents.

 

Les islams dans les espaces européens

Les différentes évaluations nous donnent donc entre 10 à 12 millions de musulmans dans l'Union européenne en comptant les étrangers et les musulmans nationaux et 8, 5 à 9 millions pour l'Europe centrale, soit environ 20 millions pour toute l'Europe. Où vivent ces hommes ?

À l'échelle de l'Union européenne

À l'échelle de l'Union européenne (pour une population totale d'un peu moins de 380 millions), la France est le pays qui accueille le plus grand nombre de musulmans, soit environ 4 millions, puis viennent l'Allemagne avec une estimation qui varie selon les modes de calcul entre 1, 6 à 2, 7 millions, et le Royaume-Uni avec un peu plus d'un million dont les deux tiers sont des citoyens britanniques. Aucun état n'est exempt de la présence d'une ou de plusieurs communautés musulmanes sur son sol. Il y a une banalisation de la présence musulmane en France ou en Europe occidentale.

À l'échelle nationale

Plusieurs termes caractérisent le fait musulman en Europe actuellement : diversification, diffusion et dispersion. Dans les années 60, les flux d'origine sont assez limités et liés aux liens historiques des populations musulmanes avec les pays européens. Ils sont avant tout soit maghrébins soit turcs soit pakistano-bengalais et concernent assez précisément les grandes régions industrielles et secondairement les grandes villes. Depuis le début des années 80, on assiste à une diversification des populations musulmanes. Cette diversification s'accompagne d'une diffusion sociale des musulmans dans l'ensemble des couches sociales sauf peut-être les plus aisées et une dispersion spatiale à toutes les échelles dans l'espace national avec l'essor des " émigrés de seconde génération " sauf partiellement en Angleterre.

Malgré ces traits, les héritages expliquent que l'on observe une concentration de ces populations dans certaines provinces et villes. Ainsi, en Allemagne, dans quatre Länder le pourcentage d'étrangers non européens, pour l'essentiel des musulmans étrangers, est supérieur à 12 % : Hambourg (19 %), Hesse, Bresse et Bade-Wurtemberg. Il est à signaler une forte concentration dans certaines villes (en chiffre absolu) comme Berlin, Hambourg, Munich, Francfort, Cologne et Stuttgart ; en chiffre relatif avec plus de 20 % d'étrangers : Offenbach (27 %), Francfort (25 % de la population de la ville) ; Munich et Stuttgart (supérieure ou égale à 20 %), Berlin (14 %) dont un tiers sont des Turcs. En 1989 une loi a interdit aux étrangers de s'installer dans des villes où la population étrangère dépassait 12 % de la population totale de la commune.

En France, la région parisienne au sens large accueille plus du tiers des musulmans de France (38 %), puis on trouve la région marseillaise et le littoral méditerranéen (Paca : 13 %), la région lyonnaise avec ses deux annexes Grenoble et Saint-Étienne (Rhône-Alpes : 10 %) ; puis les régions frontalières industrielles (Le grand Lille, Nord - Pas-de-Calais : 5 % ; la Lorraine et les villes d'Alsace). Cette concentration ne signifie pas que l'on ne trouve pas de communauté musulmane ailleurs. Le dernier recensement français a montré que dans tous les départements, aussi ruraux soient-ils, existe au moins un lieu de prière recensé et une communauté musulmane.


L'islam des villes

L'histoire des localisations des communautés musulmanes d'Europe est celle de tous les migrants. On arrive, on s'installe selon sa situation familiale près des lieux de travail, dans des immeubles au loyer le plus modeste possible, des foyers, des meublés, des bidonvilles (Nanterre avant 1968, par exemple), près des compatriotes. Ainsi naissent des quartiers immigrés (centre ville de Clermont-Ferrand, de Sens, 10e et 19e arrondissements de Paris, rue des Rosiers à Paris dans les années 70, etc.). Les politiques de rénovation urbaine en France mènent ces populations de ces lieux d'habitation pauvres et parfois taudifiés à l'expulsion vers les grands ensembles d'abord intra-muros (quartier Flandres), puis de banlieue (Bobigny, Évry). Ces populations connaissent une amélioration notable de leurs conditions de vie mais en même temps une marginalisation spatiale. Ainsi une partie des habitants de Flins vivait auparavant à Boulogne et autour de l'île Seguin (cf. l'évolution du Val-Fourré depuis sa création en 1969 à aujourd'hui). On passe d'un quartier populaire à un quartier immigré et même à des quartiers ou des barres ethniques.

Les grandes agglomérations

On note le départ des personnes les plus intégrées des communautés musulmanes vers des banlieues pavillonnaires ou des quartiers de petits immeubles de banlieue. Il faut déterminer l'importance des grandes agglomérations et de leurs banlieues. Parmi les villes, les populations musulmanes se retrouvent surtout dans les agglomérations de la vieille industrie, charbon, sidérurgie ou industrie mécanique (textile), les villes de la seconde révolution industrielle (automobile) - il y a un lien indiscutable entre travail à la chaîne et présence musulmane - mais aussi dans les grandes agglomérations où les emplois tertiaires non qualifiés sont nombreux.

À titre d'exemple, à Roubaix, pour une population roubaisienne de 95 672 personnes lors du recensement de 1992, avec les clandestins, le maire René Vandierendonck estime à environ 30 164 personnes, soit 32 % de la population totale, les personnes étrangères de pays hors Union européenne dans sa ville (essentiellement des Algériens, des Marocains, des Tunisiens et des Turcs). Si on y ajoute les enfants de parents étrangers qui eux ont la nationalité française, il est probable que 45 à 50 % des Roubaisiens soient de confession musulmane. Ce phénomène se retrouve en Grande-Bretagne, notamment à Birmingham, Manchester et Bradford (West Yorkshire) surnommée le " Petit Pakistan ".

Populations et quartiers

Si on ne doit pas oublier la diffusion des membres de ces communautés dans l'ensemble du tissu urbain, en même temps que leur intégration et la banalisation de leur présence, il n'en reste pas moins qu'on observe une concentration de ces populations dans certains quartiers comme les quartiers des centres villes délaissés et déclassés.

En Allemagne comme au Royaume-Uni, les populations turques habitent majoritairement les quartiers pauvres des centres villes (cf. l'évolution du quartier Kreutzberg de Berlin, situé au pied du Mur). En 1989,20 % des Turcs de la ville de Berlin vivaient à Kreutzberg où ils représentaient 58 % des habitants, ce qui a entraîné un exode des Allemands de souche de ce quartier. Ce phénomène s'est accompagné de la multiplication des boutiques ethniques, de l'existence d'un marché, de fêtes locales. Ce quartier étant situé au centre de la ville réunifiée, depuis 1989, les loyers augmentent et les populations kurdes le quittent pour aller s'installer dans des quartiers de l'ex-Berlin-Est. Le marché kurde continue d'y avoir lieu une fois par semaine et d'être une marque du quartier. À Birmingham, les populations sont localisées dans certains quartiers du centre ville comme Soho, Aston, Nechells, Moseley. À Paris, un tel phénomène se retrouve dans les quartiers du nord-ouest, 10e et 19e arrondissements parisiens, Ménilmontant-Belleville, la Goutte d'Or, etc.

Ces quartiers se reconnaissent clairement quand on s'y promène : boutiques spécifiques (épices, bijouterie, tissus, boucheries halal), panneaux et affiches écrits en arabe, noms des commerçants, vêtements des personnes qui les fréquentent. Au-delà des habitants du quartier, ils attirent des membres de la communauté d'autres quartiers (par exemple, la rue de Clichy où vient se fournir en verres à thé, en ustensiles, en vêtements, en tissu, une grande partie de la communauté maghrébine de Paris). Ils permettent de maintenir des modes de vie, d'offrir notamment aux femmes qui souvent, ne parlent pas la langue du pays d'accueil, un minimum de sociabilité et de préserver des identités culturelles.

" Les banlieues de l'islam "

Les politiques urbaines des années 60, les rénovation et réhabilitation des quartiers urbains centraux qui entraînent une expulsion des populations pauvres vers les périphéries (cf. les Maliens de Vincennes) ont pour corrélation l'association entre musulmans et Hlm. La venue de main-d'œuvre dans les années 60 et 70 a correspondu à la création des quartiers de Hlm intra-urbains (cf. le quartier Flandres) et périphériques, voire de villes nouvelles : depuis les quartiers Hlm proches des usines (exemple, Flins), des populations cantonnées en ville nouvelle (Évry ou Vaulx-en-Velin) jusqu'aux quartiers récents (Le Val-Fourré à Mantes, les Minguettes à Vénissieux, Rillieux-la-Pape, La Grande borne, les abords de Romans). Ces quartiers, même s'ils regroupent des populations musulmanes, sont assez pauvres en commerces spécifiques.

L'évolution vers des quartiers ethniques est-elle incontournable, obligatoire ? La tendance à l'apparition de quartiers regroupant une importante communauté musulmane pose des problèmes éthiques. Il est important de distinguer entre les quartiers ethniques, quand plus de 70 % de la population du quartier appartient à une même communauté d'origine, et les quartiers immigrés quand plus de 50 % de la population du quartier se compose d'immigrés des autres quartiers que l'on peut qualifier de banals. En Angleterre, nous sommes en présence de quartiers ethniques parfois presque purs séparés par une rue des autres quartiers. En France, on a, sauf quelques rares exceptions, affaire à des quartiers immigrés où se retrouvent des musulmans appartenant à différentes ethnies d'origine. Dans ces quartiers, le chômage, l'exclusion, le racisme, le sentiment d'injustice sont propices au développement d'un islam marginal et revendicatif. Le parcours de Khaled Kelkal en est une image : de l'échec de la promotion par l'école à la délinquance, de la délinquance à la réhabilitation par l'islam, de l'islam à l'engagement révolutionnaire et au terrorisme.

 

Les islams des champs

Dans l'Union européenne

Les résultats des recensements récents montrent une diffusion de population musulmane dans l'ensemble des espaces nationaux et en particulier dans des régions rurales comme l'Ouest français par exemple. Quatre groupes s'y retrouvent : des religieux, c'est par exemple dans la Nièvre que l'école coranique wahhabite s'est installée lors de la présidence de François Mitterrand ou bien Neauphle-le-Château qui a accueilli avant la Révolution iranienne les imams iraniens, opposants au régime du Shah ; des musulmans parfaitement intégrés à la société française et qui comme de nombreux autres urbains viennent s'installer dans les espaces péri-urbains pour y trouver de l'espace et du calme ; des groupes de " réfugiés politiques " (Kurdes, Bosniaques, Kosovars). Des maires devant la stagnation de la population de leur commune, la fermeture potentielle de l'école et, sensibilisés aux événements de Bosnie ou du Kurdistan se proposent d'accueillir des familles entières de réfugiés (cas des Kosovars de Clamecy dans la Nièvre, ou dans la Creuse). L'arrivée de ces migrants ne se fait pas sans difficulté, leur intégration est réduite ; les tensions avec les populations locales sont importantes notamment dans les établissements scolaires. La population locale en crise admet mal la " préférence étrangère " (réhabilitation de locaux, aides alimentaires, à l'emploi, etc.) ; des petits groupes de Turcs ou de Marocains travaillant comme forestiers dans la sylviculture.

Dans l'Europe balkanique

Il existe des communautés agricoles régionales dans l'Europe balkanique. Par exemple, les Turcs de la Thrace sont cantonnés à 60 % dans les emplois agricoles dont la culture du tabac. Ils ont un statut légal depuis le traité de 1923 qui mit fin au conflit entre la Grèce et la Turquie. Dans cette région, on compte 137 mosquées de village, 78 mosquées de quartier, 15 couvents et 2 madrassas. Des communes turcophones se juxtaposent à côté d'autres, dont de petites villes peuplées de population grecque ; ces dernières sont minoritaires. Dans les pays balkaniques, lorsque deux communautés sont présentes, l'une musulmane et l'autre chrétienne, on constate que les musulmans occupent les plaines et que les populations d'origine chrétienne ont été refoulées et occupent les hauteurs (collines et plateaux) comme l'ont si bien montré les événements de Sarajevo lors du conflit. Les églises chrétiennes anciennes se retrouvent dans le périmètre musulman engendrant des relations difficiles lors des périodes de tensions comme par exemple les monastères serbo-byzantins, hauts lieux historiques de Serbie, de Peè, de Stoudenitsa, en plein pays Kosovo.

Les lieux du religieux

La lisibilité de l'islam se manifeste dans des lieux symboliques qui sont parfois des enjeux politiques locaux ou même supranationaux importants. Au-delà des boutiques religieuses (librairies spécialisées), ce sont les cimetières, les abattoirs et les boucheries et surtout les lieux de culte qui sont concernés.

Des lieux secondaires

Des accords sont passés pour permettre les abattages rituels et ainsi voir cesser les abattages de moutons dans les couloirs d'Hlm. En France, on recense 3 000 boucheries halal dont 1 500 implantées en Île-de-France ; elles sont tenues à 80 % par des Marocains qui s'affirment comme la communauté musulmane du Maghreb la plus ritualiste et pratiquante.

Depuis quelques années, des " carrés " sont prévus dans les cimetières pour les ressortissants musulmans. La question de l'inhumation est très importante, certaines familles pour des motifs différents (coût, maintien de la proximité…) renonçant au rapatriement des corps dans le pays d'origine. Le rituel mortuaire du musulman prévoit que le corps doit reposer en pleine terre, sans cercueil et sans tombeau. Il est posé sur le côté droit, la poitrine tournée vers La Mecque. Ce rituel allant à l'encontre des règles de santé publique, les familles musulmanes acceptent l'utilisation d'un cercueil, dès lors qu'est préservée l'orientation du corps vers La Mecque. Les maires font preuve de souplesse. Ce phénomène des " carrés musulmans " a tendance à se généraliser.

À propos des écoles coraniques, de l'enseignement religieux et des écoles confessionnelles, la réponse est très différente selon les pays. En France, avec la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905, ce dernier ne peut pas financer sauf dans les trois départements concordataires les membres des cultes. En Belgique, en Autriche, par exemple, où le cours de religion est une obligation scolaire, l'État prend en charge financièrement cet enseignement qui est administré par des imams. L'Angleterre, où l'anglicanisme est religion d'État, a réaffirmé la dominante chrétienne de l'enseignement religieux. Les communautés peuvent assez facilement obtenir l'ouverture d'écoles privées. Des cours d'arabe sont subventionnés grâce à des accords scolaires mais pas les cours de religion musulmane. Aux Pays-Bas, l'État finance des cours d'arabe sur simple initiative locale dans les écoles primaires ; des écoles financées par l'État peuvent être ouvertes sur des bases strictement confessionnelles. En Allemagne, où l'État subventionne les écoles confessionnelles, la possibilité d'ouvrir une école confessionnelle musulmane existe théoriquement mais jusqu'à nos jours, seuls quelques projets-pilote ont vu le jour. En Grèce, il y a un enseignement religieux qui est prévu dans les programmes du primaire. Le problème de l'instruction des populations immigrées dans leur propre tradition religieuse se pose, car elles les méconnaissent souvent et sont donc plus facilement manipulables.

De " l'islam des caves " à la mosquée

Mais le vrai lieu symbole est le lieu de prière, de culte. La demande de construire ou d'ouvrir de tels lieux est la preuve que la communauté musulmane accepte le fait qu'elle est installée en Europe et qu'elle y restera. C'est la preuve de la fixation de l'islam dans le paysage visuel et culturel européen. Longtemps l'islam s'est contenté de quelques lieux symboliques comme la Grande Mosquée de Paris et de lieux de culte discrets dans des arrière-salles ou dans les lieux de travail.

Pour remplir leurs devoirs religieux, les travailleurs immigrés ont aménagé des lieux de prière soit chez eux, soit dans des appartements réservés à cet usage, soit sur leur lieu de travail. Il y a une grande dispersion de ces lieux. Selon le ministère de l'Intérieur, on compterait en 1999 plus de 1 600 lieux de culte aménagés, de statut juridique très divers (location, pleine propriété, usage gratuit, etc.). Environ 3 000 lieux de culte sont recensés aux Pays-Bas ; plus de 1 000 en Allemagne. Pris dans le tissu urbain, anonyme, sans aucun décor extérieur spécifique, ces salles sont difficiles à repérer et à recenser. Un certain nombre d'entre elles n'ont pas d'existence officielle : cela empêche d'en faire une géographie fine.

Depuis les années 80 et 90, avec les nouvelles générations des musulmans de seconde génération, des centres culturels autour des lieux de prière se constituent (musique, calligraphie, cours d'arabe, etc.). La levée des restrictions au droit d'association imposées aux étrangers (loi du 9 octobre 1981) a permis la création d'associations culturelles pour gérer les salles de prière. De nombreux lieux de prière sont relativement autonomes vis-à-vis de l'État d'accueil mais aussi des États d'origine.

Les mosquées

La construction d'une mosquée est un enjeu important pour une communauté mais aussi bien souvent pour les États d'origine des immigrés. Au sein des pays qui constituent aujourd'hui l'Union européenne (à l'exception de la Grande-Bretagne), jusqu'à la fin de la décennie 70
il n'existait qu'une seule mosquée, celle de Paris inaugurée en 1926 par le président Doumergue et le sultan Moulay Youssef.

Une mosquée au-delà d'un lieu de prière est un lieu de formation, d'assistance, de rencontre et d'échange. En France, on parle de mosquée lorsque que la salle de prière peut contenir un nombre important de personnes (supérieur à 500 personnes) et qu'il y a eu une demande de permis de construire. On considère que seules huit mosquées à grande capacité d'accueil (dites " mosquées cathédrales ") existent sur le territoire métropolitain, tandis qu'une cinquantaine d'autres peuvent accueillir de 500 à 1 000 personnes. On estime qu'en France la plupart des mosquées ont une superficie inférieure à 30 m2. On en trouve dans toutes les grandes villes d'Europe et celles qui ont d'importantes communautés (Rome, Athènes, Rotterdam).

La construction d'une mosquée demande des capitaux qui souvent dépassent les moyens des communautés. Les États d'origine ou d'autres comme la Libye ou l'Arabie Saoudite interviennent pour financer les constructions. Souvent le bailleur impose son imam. À titre d'exemple, on estime que la mosquée de Lyon a coûté 4, 6 millions d'euros, financés à 90 % par un don saoudien. Ceci pose la question du statut de la mosquée : est-elle un lieu pour tous les musulmans ou pour ceux de la communauté nationale du pays finançant le bâtiment ? On s'aperçoit que les mosquées financées par l'extérieur ont tendance à devenir des mosquées réservées à une communauté nationale spécifique tandis que les lieux de prière peuvent être parfois multi-ethniques, notamment ceux situés dans les usines. Ainsi la Mosquée de Paris apparaît comme très liée au gouvernement algérien, celle de Lyon à celui du Maroc. Dès les années 70 en ex-Yougoslavie, en particulier en Bosnie et en Macédoine (cf. reconstruction de la Grande Mosquée de Skopje après le tremblement de terre) et dans les pays de l'Union européenne, l'Arabie saoudite s'implique et finance des projets de construction de mosquées.

L'importance de l'appartenance " ethnique " dans le religieux se retrouve dans la géographie des imams (ressortissants d'un État étranger) en France : elle ne correspond pas à la représentation des groupes " ethniques " sur notre sol mais au poids du religieux dans les communautés tel qu'il ressort des enquêtes sociologiques et des investissements des États d'origine : 39 % des imams sont Marocains, 21 % Algériens, 16 % Turcs, 10 % Français, 7 % Tunisiens, 7 % d'autres nationalités.

La construction d'une mosquée sur le sol européen ne va pas sans combats et tensions. La mosquée de Lyon a dû réduire la hauteur du minaret pour obtenir son permis de construire (hauteur limitée à 24 mètres, soit moins que le clocher de Fourvière). En général, les mosquées présentent un minaret et souvent une coupole surbaissée, mais on observe que les architectes tentent de les fondre dans le paysage ; par exemple la mosquée de Lille est en ardoise. Contrairement à l'Angleterre, il est interdit en France d'avoir des muezzins qui appellent à la prière.

Pour finir, j'aimerais juste vous citer une anecdote qui m'est arrivée au début de l'été. Une jeune enseignante de mon académie d'origine kabyle qui a épousé un Français " de souche " m'a envoyé un faire-part pour m'annoncer la naissance de son petit garçon : les parents l'ont prénommé Gabriel-Issa. Gabriel, c'est l'archange de la révélation pour Mahomet et Issa signifie Jésus en arabe !

Il reste beaucoup de domaines géographiques à défricher. Jusqu'à présent les musulmans d'Europe n'ont pas encore beaucoup intéressé les étudiants et les géographes français. Ainsi on ne sait pas s'il y a un lien ou non, et lequel, entre les lieux d'habitation et les obédiences religieuses. La géographie des lieux de culte, des commerces spécifiques, des zones spatiales couvertes par telle ou telle mosquée est embryonnaire. De même, les liens entre les communautés et les types de métier que l'on perçoit implicitement n'ont fait l'objet d'aucune étude solide.

Il reste à faire le lien entre notre question " Géographie des islams en Europe " et les programmes scolaires : quand introduire un regard géographique ouvert sur la diversité et sur le fait islamique dans notre enseignement ? D'abord, en collège, surtout en quatrième. Ensuite, en lycée surtout en première, à des moments précis ; le premier thème est " diversité de l'Europe ".

Lors des études de quelques États : Allemagne, Royaume-Uni, un État méditerranéen ; avec la question sur la France : on peut lors de l'étude régionale penser à inclure les populations musulmanes de la région ; mais aussi lors de la question sur les évolutions récentes de la population.

En éducation civique : en cinquième sur les discriminations ; sur la tolérance ; en quatrième sur les libertés, les droits de l'Homme, les fondements d'une citoyenneté européenne ; en éducation civique, juridique et sociale, et en particulier en seconde ; en seconde lors du thème " des hommes et des frontières " les communautés islamiques d'Europe peuvent faire l'objet d'une étude de cas permettant de poser les questions des inégalités de richesse, de frontières en Europe, etc.

 

Annexe

Répartition des populations musulmanes en France selon l'origine

En se fondant sur les pays d'origine et en ignorant le degré de pratique ou la revendication par ces populations de leur identité religieuse, Alain Boyerdonne estime à 4 155 000 le nombre de musulmans en France. Les autres modes de calcul amènent à 4 millions de musulmans.

Musulmans d'origine maghrébine
2 900 000
dont Algérie 1 550 000
dont Harkis 450 000
dont Maroc 1 000 000
dont Tunisie 350 000
Musulmans arabes du Moyen-Orient
100 000
Musulmans non arabes du Proche Orient (dont Turcs)
315 000
Musulmans " africains " (Afrique noire)
250 000
Convertis
40 000
Demandeurs d'asile et clandestins
350 000
Asiatiques
100 000
Autres (dont Dom-Tom)
100 000

  1. Cf. les textes d'Alexandre Popovic et Nathalie Clayer sur l'origine de ces populations.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent