Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

L'islam au Royaume-Uni

Mariam Abou-Zahab, professeure à l'Institut national de langues et civilisations orientales (Inalco)

La présence musulmane en Grande-Bretagne remonte aux activités de l'East India company qui recrutait il y a trois cents ans des marins (lascars), lesquels étaient présents dans les ports en grand nombre. Certains d'entre eux étaient clochardisés et, dès les années 1820, la population londonienne signait des pétitions contre les marins musulmans vus comme une menace pour la moralité des Britanniques. Le premier foyer destiné aux marins a été ouvert en 1858. Le but était de les civiliser et de les convertir au christianisme. Après l'ouverture du canal de Suez en 1869, la marine marchande a recruté de très nombreux marins yéménites (la présence yéménite est ancienne1 mais la visibilité des Yéménites est beaucoup moins importante que celle des Sud-Asiatiques). Une première mosquée a été construite à Woking en 1889 avec des fonds donnés par Shah Jahan, le prince de Bhopal (Inde). Cette mosquée est devenue à partir de la première guerre mondiale un centre d'activités musulman ainsi qu'un centre social où se rendaient toutes les personnalités musulmanes en visite en Grande-Bretagne. En 1924, on comptait 10 000 musulmans étrangers et 1 000 musulmans britanniques convertis. Une bonne partie des musulmans étaient des étudiants originaires du sous-continent indien.

La mosquée la plus prestigieuse est celle de Regent's Park à Londres qui a été construite sur un terrain donné par le roi George VI en échange d'un terrain au Caire pour une cathédrale anglicane. Le centre culturel musulman a ouvert ses portes en 1944 et la mosquée en 1977. Pendant les trente années qui se sont écoulées entre le début des travaux et l'ouverture de la mosquée, la présence musulmane avait totalement changé.

Les musulmans aujourd'hui

On dénombre au moins 1, 5 million de musulmans en Grande-Bretagne. Les estimations varient de 750 000 à 2 millions. En effet, le recensement qui comporte une question sur l'origine ethnique ne comportait pas jusqu'en 1991 de question sur l'appartenance religieuse et l'on extrapolait à partir d'autres données comme le lieu de naissance. Jack Straw, ministre de l'Intérieur, avait fait observer en décembre 1999 que de plus en plus de gens s'identifiant en termes de religion, il convenait de réfléchir à l'introduction d'une question sur l'appartenance religieuse dans le recensement, ce qui a été fait en 2001, la demande étant également soutenue par les organisations juives et chrétiennes. Rappelons que l'existence d'une religion d'État au Royaume-Uni offre un espace public à l'expression du religieux.

On oublie trop souvent en France (où l'on a une vision de l'islam comme maghrébin et accessoirement africain) que la majorité des musulmans vivent en Asie et notamment dans le sous-continent indien : le Pakistan compte plus de 140 millions d'habitants à 98 % musulmans, le Bangladesh 125 millions à plus de 90 % musulmans et l'Inde 12 %, soit plus de 120 millions de musulmans. L'islam sud-asiatique a par ailleurs joué un rôle de premier plan dans les grands courants (revivalisme, islamisme et modernisme) qui ont traversé l'islam depuis le XIXe siècle.

Quatre-vingts pour cent des musulmans vivant en Grande-Bretagne sont originaires du sous-continent indien, la moitié d'entre eux environ sont pakistanais, d'origine rurale pour la plupart et en grande majorité de confession sunnite. Les autres musulmans sont originaires du Moyen-Orient (surtout Irak, Yémen, pays du Golfe), d'Iran, de Chypre et d'Afrique anglophone. Depuis les années 80, on compte aussi de nombreux Marocains et Égyptiens dans les professions libérales. L'immigration, qui avait commencé dès le début du XXe siècle et s'était développée après la deuxième guerre mondiale et l'indépendance du sous-continent indien, s'est accélérée au début des années 60 dans la perspective de restrictions à l'entrée au Royaume-Uni (lois de 1962 et de 1968). Il n'est pas superflu de rappeler que l'émigration sud-asiatique n'est pas originaire de régions pauvres mais de celles qui ont une longue tradition d'émigration et qui sont les plus riches du sous-continent.

Près de la moitié de la population musulmane sud-asiatique vit dans l'agglomération londonienne, le reste est concentré dans les villes industrielles des West Midlands et du Yorkshire, notamment dans les villes de Manchester, Birmingham et Bradford. La moitié des Bangladais vivent à Londres, surtout dans le quartier de Tower Hamlets, et viennent en grande majorité de la région de Sylhet au nord du Bangladesh. Les communautés pakistanaises et bangladaises ont une population très jeune et des familles nombreuses (cinq enfants en moyenne). Ces communautés vont donc connaître une croissance démographique importante dans les années à venir. Le taux de chômage global des jeunes Pakistanais et Bangladais est proche de 40 %, soit quatre fois celui de la population blanche. Beaucoup d'entre eux quittent le système scolaire sans avoir la moindre qualification. Ils fréquentent des écoles dans les quartiers pauvres dont le niveau est inférieur. Une étude menée en octobre 1995 par le Tuc (Confédération syndicale) a révélé que 30 %, voire 50 % des jeunes (16-25 ans) Pakistanais et Bangladais étaient sans emploi dans certains centres-villes défavorisés.

L'islam sud-asiatique

L'islam a toujours été une religion minoritaire dans le sous-continent indien. En 1947, les musulmans représentaient à peine un quart de la population de l'Empire britannique des Indes. Après la chute de l'Empire moghol en 1857, des mouvements de réforme religieuse sont apparus pour tenter de répondre à la question de savoir ce que cela impliquait d'être musulman dans une société dirigée par des non-musulmans. La communauté a majoritairement choisi le repli identitaire, ce que Gilles Kepel a appelé l'hégire intérieur, autour de deux pôles : l'orthodoxie sunnite deobandi et l'islam soufi barelvi qui se caractérise par sa grande dévotion pour le Prophète Mohammad. S'y ajoutent la Tablighi Jamaat, mouvement missionnaire sans objectifs politiques, et la Jamaat-e Islami, parti élitiste qui milite pour l'instauration d'un État islamique. Les premières mosquées sont apparues dans les années 30 dans les ports ; au début des années 90, il y avait un peu plus de cinq cents mosquées " enregistrées " et 584 en 1999 (il n'y en avait que 200 en 1980). Au départ, les mosquées étaient unitaires. Elles se sont rapidement diversifiées, les fidèles se regroupant en fonction de leurs affinités linguistiques ou régionales ou de leur sensibilité deobandi ou barelvi, entre autres, reflétant le caractère hétérogène de l'islam sud-asiatique. " L'affirmation de l'islam en Grande-Bretagne s'inscrit dans la continuité de l'expression sociale de cette religion dans le sous-continent indien colonisé par l'Empire britannique. Mais les conditions de vie au Royaume-Uni, le système social, dans ses dimensions politique, économique ou culturelle, ont créé une ambiance propice à la revendication d'une identité islamique distincte, selon des formes inédites en d'autres pays européens à ce jour. [Comme aux États-Unis] la restructuration communautaire sur une base islamique a su élaborer une réponse à une demande sociale caractérisée par une forte situation d'exclusion - vécue ou pensée2 ", affirme Gilles Kepel.

La tendance des musulmans sud-asiatiques à l'auto-ségrégation résulte du rejet de la société britannique à leur égard et de leur perception que c'est là le seul moyen de préserver leur identité. L'identité musulmane agressive et le rejet d'une identité basée sur le pays ou la région d'origine des parents au profit d'une identification comme musulmans vue comme internationale et globale3, qui transcende à la fois la Grande-Bretagne et l'Asie du Sud-Est, sont une réponse des jeunes musulmans au racisme et au dénigrement très répandu, de plus en plus souvent public, voire institutionnalisé, de leur religion et de leur culture dans la société britannique que l'on désigne sous le nom d'islamophobie4. Un adolescent interrogé après le 11 septembre 2001 a dit : " Avant, nous étions des Pakis, maintenant nous sommes Pakis5 et musulmans et c'est quelque chose dont on peut être fier. " Pour certains jeunes, l'islam est un moyen de donner un sens au tourbillon qui les entoure ; pour beaucoup d'autres, il est vu comme une opposition. Paradoxalement, en diabolisant l'islam on a créé une image romantique d'opposition à une culture dominante. L'identité musulmane est devenue la composante essentielle de l'identité qui va au-delà de la solidarité culturelle avec d'autres populations sud-asiatiques ayant la même langue et le même système social et qui sont originaires de la même région (sikhs et musulmans penjabis, par exemple). Les jeunes musulmans ont des identités multiples qui prennent le dessus dans des circonstances spécifiques, c'est pourquoi depuis les années 90 des jeunes s'identifient de plus en plus souvent comme Cachemiris.

L'insistance sur l'indépendance culturelle n'est pourtant pas une barrière permanente à la participation au monde extérieur. Elle constitue plutôt une protection contre la discrimination. La majorité des musulmans britanniques rejette l'image d'une société parallèle marginalisée et souhaitent s'intégrer mais en précisant le sens qu'ils donnent au terme intégration qui ne veut pas dire assimilation, ce terme signifiant l'oubli de la culture et des traditions dans lesquelles ils ont été élevés pour adopter une culture qui leur est étrangère. Une étude réalisée en juin 2002 sur un échantillon de 500 personnes a démontré une volonté d'intégration à la société britannique bien que plus de 40 % des moins de 35 ans se définissent comme musulmans plutôt que comme britanniques, identification revendiquée par la génération précédente, ou comme musulmans britanniques, identité mise en avant au début des années 90. Il faut rappeler que " l'insistance sur l'indépendance culturelle n'est pas une barrière permanente à la participation au monde extérieur, elle constitue une protection contre la discrimination et la domination extérieure " (Pnina Werbner).

Les communautés musulmanes de Grande-Bretagne ont réussi à recréer en grande partie leur monde traditionnel social et culturel. Cela est vrai tant pour les Sud-Asiatiques que pour les Arabes. Les Yéménites forment eux aussi " un "village urbain" vivant dans ses frontières définies socialement, ethniquement et linguistiquement, ils ont des contacts sélectifs avec la société qui les entoure ". Ceci signifie des enclaves autonomes dont la vie sociale est dominée par des visites aux proches et une interaction minimale avec les hindous et les sikhs. Cette attitude s'explique par la migration en chaîne, l'importation de conjoints du sous-continent et le fait que les communautés sont suffisamment nombreuses pour générer et gérer une infrastructure institutionnelle et économique séparée qui maintient les normes religieuses et culturelles. Il y a donc une autonomie religieuse et culturelle qui est renforcée et revitalisée par les constants allers et retours et par les mariages qui apportent de nouveaux membres du pays d'origine. Ceci entraîne une immobilité spatiale et sociale, même quand on déménage, on veut rester à proximité de la famille et du quartier ; ceci entraîne aussi des communautés qui sont relativement autosuffisantes en termes sociaux et culturels bien que dépendantes des infrastructures économiques et gouvernementales. Tous les musulmans de Bradford ne veulent pas des quartiers exclusivement musulmans. Les commerçants veulent avoir des clients plus diversifiés. Toutefois les anciens qui fréquentent les mosquées veulent un territoire " chariatisé " et les jeunes désenchantés veulent contrôler leur territoire. Ces deux catégories opposées qui veulent la même chose mais pour des raisons différentes sont ainsi amenées à s'allier pour atteindre leur objectif.

La politique britannique envers les minorités

En Grande-Bretagne, la notion de race a une valeur juridique : citoyenneté et nationalité sont différenciées au lieu d'être confondues comme en France. " Le système britannique recourt aux notions de race et d'ethnie dans une conception multiculturelle de la société conçue comme une juxtaposition de minorités et de communautés qui sont les dépositaires de l'identité politique de leurs membres et les intermédiaires privilégiés de l'insertion de ceux-ci dans leurs rapports avec l'État " (Kepel G. op. cit.). Ceci favorise le développement du communautarisme vu comme une protection puis un moyen de promotion efficace et qui joue un rôle central dans le système politique. L'islam n'est pas officiellement reconnu comme religion, les droits des musulmans sont accordés au coup par coup.

La loi de 2000 sur les relations entre les races, entrée en vigueur en avril 2001 6, interdit toute discrimination envers les juifs et les sikhs qui sont reconnus comme groupes ethniques7 séparés, mais pas la discrimination envers les musulmans en tant que tels alors que de plus en plus de jeunes Pakistanais et Bangladais revendiquent une identité musulmane plutôt que sud-asiatique. Par ailleurs, la loi sur le blasphème est discriminatoire en ce qu'elle ne réprime que le blasphème envers la religion chrétienne. Une loi interdisant la discrimination religieuse, directe ou indirecte, dans l'emploi doit entrer en vigueur en décembre 2003. En effet, à partir de juillet 2003, les États de l'Union européenne sont tenus d'introduire la directive 13 sur la non-discrimination dans leur législation nationale.

L'assimilation a été rejetée comme politique gouvernementale en 1966 quand Roy Jenkins, ministre de l'Intérieur travailliste, a insisté sur le fait que le gouvernement n'avait pas pour objectif un processus d'uniformisation mais la diversité culturelle jointe à l'égalité des chances dans un climat de tolérance mutuelle. Cette déclaration, considérée à l'époque comme progressiste et de gauche, semblait reconnaître que la Grande-Bretagne était une société multiculturelle. L'interprétation faite des propos de Roy Jenkins a toutefois été beaucoup plus ambiguë. En effet, beaucoup ont considéré que la différence n'était légitime que dans le domaine privé, mais, comme l'ont montré différentes affaires fortement médiatisées, les minorités et les musulmans en particulier veulent une reconnaissance publique de leur identité religieuse et culturelle. Jenkins s'est demandé publiquement en 1989 si sa politique avait produit les effets désirés et si le multiculturalisme n'avait pas plutôt des effets pervers. Cette analyse est largement reprise dans le rapport Ouseley sur Bradford rédigé à la suite des émeutes du printemps 2001.

 

La Grande-Bretagne offre des possibilités de participation politique aux minorités ethniques qui n'existent nulle part en Europe. Les résidents ayant la nationalité irlandaise ou celle d'un pays du Commonwealth ont le droit de voter et de se présenter aux élections locales et nationales. Ceux qui sont entrés en 1962 ont encore plus de facilités car, à cette époque, les citoyens du Commonwealth qui étaient résidents pouvaient acquérir la nationalité britannique par simple déclaration. Ils votent traditionnellement pour le parti travailliste sans que ceci reflète un engagement idéologique mais plutôt parce qu'ils perçoivent que ce parti est celui qui défend leurs intérêts spécifiques. Ceci signifie que les parlementaires ne peuvent sembler indifférents à la question du Cachemire qui préoccupe profondément leur électorat (en effet, bon nombre des Pakistanais résidant en Grande-Bretagne sont originaires de la région de Mirpur au Cachemire). La question du Cachemire est vue comme un problème de politique intérieure britannique et des délégations de parlementaires britanniques, dont certains d'origine pakistanaise, se rendent régulièrement en Azad Kashmir (partie pakistanaise du Cachemire) pour des visites très médiatisées. Il n'est en outre pas rare que des députés travaillistes installent leur permanence dans les locaux d'une mosquée.

L'habitat groupé entraîne la formation de circonscriptions homogènes qui garantit l'élection de conseillers municipaux musulmans parfois sur des programmes qui n'ont rien à voir avec la gestion municipale. C'est ainsi que plusieurs des conseillers municipaux de Birmingham sont régulièrement élus sur une liste Justice for Kashmir (JFK). L'administration étant largement décentralisée, la plupart des problèmes concernant les musulmans sont réglés au niveau local, les autorités locales disposant de pouvoirs importants par rapport à la situation des minorités religieuses.

Les organisations musulmanes

La majorité des mosquées ont été fondées sur une base locale, mais les efforts pour coordonner et promouvoir les activités musulmanes au niveau national ont commencé très tôt. Il existe actuellement une multiplicité d'associations représentant toutes les sensibilités de l'islam sud-asiatique, car il ne faut pas oublier que les musulmans du sous-continent indien ont des identités multiples basées sur la langue, la caste, la région d'origine, la confession, et que beaucoup ont la double nationalité. Leur identité est constamment revivifiée par les liens qu'ils entretiennent avec l'Asie du Sud et qui sont facilités par les moyens modernes de communication.

 

Un certain nombre d'organisations qui avaient pour objectif de fédérer les mosquées et les communautés ont été créées dans les années 80, beaucoup ont des liens avec des organisations basées à l'étranger. Citons, entre autres, la Fondation islamique basée à Leicester et liée à la Jamaat-e Islami pakistanaise, l'Union des organisations musulmanes, le Conseil des imams et des mosquées de Grande-Bretagne (lié à la Ligue islamique mondiale de La Mecque), le Conseil des mosquées du Royaume-Uni et d'Irlande du Nord (qui dispose d'un soutien dans les réseaux de mosquées barelvi) et le Comité d'action pour les affaires islamiques (Ukacia) formé en octobre 1988 dans le cadre de l'affaire Rushdie8 et qui réclame, entre autres, l'extension à la Grande-Bretagne de la loi d'Irlande du Nord réprimant l'incitation à la haine religieuse. L'Ukacia9 a exprimé en 1989 dans les termes suivants ses objectifs : " La qualité de participation des musulmans, ainsi que des autres communautés, à la société britannique dépendra de la qualité des droits et possibilités qui leur sont accordés en tant qu'êtres humains et en tant que communauté religieuse. Tout en reconnaissant que nous avons des responsabilités envers la société dans laquelle nous vivons, nous pensons que ces responsabilités seront mieux assumées si la nécessité de préserver l'éthique de la communauté est reconnue et si les facilités requises, et le cas échéant les dispositions légales, sont accordées non à contrecœur ou à l'usure mais volontairement et dans un esprit de bonne volonté et d'harmonie. "

 

En novembre 1997 a été formé le Muslim council of Britain (Mcb) qui rassemblait à la fin de 1999 plus de deux cent cinquante organisations régionales et nationales appartenant à des contextes culturels très variés. Cet organisme a pour but de lutter contre la discrimination et de promouvoir le consensus et l'unité de la communauté musulmane. Ces organisations ont permis la mise en place d'un islam de notables locaux qui dominent l'expression politique et culturelle des musulmans et jouent un rôle d'intermédiaire dans les relations avec les autorités britanniques.

 

Il convient enfin de mentionner le Parlement musulman, exemple du communautarisme poussé à l'extrême, créé en janvier 1992 par Kalim Siddiqui, personnalité très controversée. Formé de 155 députés musulmans non élus, cet organisme a suscité beaucoup d'intérêt de la part des médias et beaucoup d'hostilité, mais peu d'enthousiasme dans la communauté. Cette initiative très personnelle n'a pas survécu à la mort de son fondateur en avril 1996.

Les organisations de jeunesse et les organisations extrémistes

Les organisations de jeunesse s'efforcent de promouvoir une meilleure compréhension de l'islam dans un environnement non musulman. Leurs publications sont en anglais. Beaucoup de jeunes musulmans ressentent une énorme disparité entre le discours de ces organisations et l'éducation qu'ils reçoivent dans leur famille et à la mosquée.

La Young Muslims UK créée en 1984 à Bradford (et liée à la Fondation islamique) avait au départ une image élitiste et recrutait en milieu étudiant. L'organisation s'est démocratisée et organise des conférences religieuses, des camps d'été, du soutien scolaire et publie le magazine Trends. Les organisations extrémistes qui utilisent également l'anglais dans leurs publications et leurs meetings font une critique, souvent explicite et virulente, des aspects culturels de l'islam traditionnel et notamment du culte des saints. Leur discours anti-occidental est le miroir du discours anti-musulman qu'il contribue à alimenter.

Le " Hizb ul Tahrir " est l'organisation militante la plus influente, bien implantée dans les établissements d'enseignement, elle dirige ses efforts vers les jeunes. Il s'agit d'un groupe fondé en 1953 au Moyen-Orient et interdit dans la plupart des pays arabes. Il a récemment essaimé au Pakistan par l'intermédiaire de Pakistanais d'Angleterre10.

Citons aussi " Al Muhajirun " de cheikh Omar Bakri ", branche dissidente du " Hizb ul Tahrir ", qui a pour but d'établir un État islamique. Ce mouvement se vantait avant le 11 septembre 2001 de recruter des jeunes pour le jihad et il était très actif dans les universités. Quant aux partisans de la charia de cheikh Abou Hamza al-Masri, ils sont regroupés autour de la mosquée de Finsbury Park située au nord de Londres, par où sont passés beaucoup des islamistes qui ont fait parler d'eux depuis le 11 septembre 2001 (Zacarias Moussaoui et Richard Reid, entre autres).

Le conseil des mosquées de Bradford

Les inquiétudes par rapport à l'éducation ont été à l'origine de la création en 1981 du Conseil des mosquées de Bradford. On assistait par ailleurs à l'époque à une consolidation des allégeances autour des identités religieuses : la Fédération des organisations sikhs et la branche locale du Vishwa Hindu Parishad ont été formés en 1984.

Les six membres fondateurs du Conseil des mosquées représentaient toutes les tendances de l'islam présentes à Bradford, ville dont 17 % des habitants sont musulmans. Le conseil était conçu comme une instance qui donnerait une voix à la communauté musulmane et ferait aboutir des revendications préservant son identité. Il a été créé pour trois raisons principales : les musulmans avaient besoin d'une plate-forme commune pour négocier avec les autorités locales dans le domaine de l'éducation qui était le principal point d'inquiétude ; le Conseil des mosquées pourrait gérer et réduire le sectarisme (conflits entre les différentes tendances de l'islam sud-asiatique) et être un forum de rencontre pour les membres des différentes mosquées ; l'organisation serait en position de force pour obtenir des subventions des autorités locales et nationales.

Il n'y avait qu'un seul religieux parmi les membres fondateurs et le conseil n'a jamais été présidé par un religieux car le but était de réduire les différences sectaires ; par ailleurs, les religieux ne pratiquaient généralement pas suffisamment l'anglais et n'avaient pas l'expérience requise pour négocier avec les autorités. Reconnu comme interlocuteur représentatif, le Conseil des mosquées a reçu des subventions importantes et il a été chargé de gérer des programmes sociaux spécifiques à destination des musulmans (maison du troisième âge, agence pour l'emploi). Le Conseil des mosquées de Bradford a mieux réussi que le Conseil des mosquées de Birmingham qui s'est scindé en deux.

On observe un grand pragmatisme dans la coopération entre le Conseil des mosquées, les autorités locales et les conseillers municipaux. C'est ainsi qu'en 1991, la direction de l'Habitat et de l'environnement a autorisé huit mosquées à titre d'essai pendant trois mois à utiliser des hauts- parleurs pour trois appels à la prière, l'essai a été concluant et l'autorisation a été accordée à sept autres mosquées.

L'éducation

L'éducation, pôle de fixation de l'identité communautaire, est l'un des sujets les plus débattus. La question s'est posée dès les années 70 avec la scolarisation massive des enfants et la crainte des familles de voir leur identité musulmane dissoute par la socialisation dans la société anglaise. La proportion d'enfants de 5 à 9 ans dans la communauté musulmane est le double de la moyenne nationale et, du fait de l'habitat groupé, dans certaines écoles de Bradford, les enfants anglais " de souche " sont très minoritaires. Après les émeutes de l'été 2001, il a été décidé de respecter une proportion de 75-25 entre enfants sud-asiatiques et blancs. Les mariages avec un " conjoint importé " (60 % des mille mariages sud-asiatiques célébrés chaque année à Bradford) entraînent une croissance rapide de la population. On estime que la ville de Bradford comptera une population de 130 000 Pakistanais en 2020. Autre effet de ces mariages " mixtes ", plus de 30 % des enfants arrivent à l'école en ne parlant pas du tout l'anglais.

Les revendications touchant à l'éducation11 ont accompagné l'entrée en politique dans les municipalités des représentants musulmans des minorités qui ont servi d'intermédiaires en apportant des voix en échange d'un appui à leurs revendications. Ceci est rendu possible tant par la décentralisation de l'éducation que par le poids du vote ethnique au niveau municipal. Dès 1973 un candidat indépendant aux élections locales réclamait plus d'écoles de filles. Au début des années 80, les autorités locales se sont montrées ouvertes au désir des musulmans de consolider leur identité religieuse et culturelle. Il y avait une volonté politique au niveau local et national de remédier au sentiment de privation qui avait provoqué des violences urbaines. Des mesures ont été prises à Bradford à la suite d'un programme en 12 points sur les relations entre communautés publié en 1981 et qui prévoyait, entre autres que : " Chaque communauté de la ville a un droit égal à garder son identité, sa culture, sa langue, sa religion et ses coutumes ".

L'école publique n'est pas laïque. Un enseignement religieux y est dispensé puisqu'il y a une religion d'État dont le souverain est le chef. La journée commence par une assemblée religieuse. La loi sur l'éducation de 1988, qui allait dans le sens d'une plus grande centralisation voulue par le gouvernement conservateur, rappelait l'obligation de l'éducation religieuse chrétienne en offrant aux minorités la possibilité de se différencier, ce qui a pour effet de réduire le pouvoir intégrateur de l'école. Les autorités ont coopéré, avec plus ou moins de succès, au niveau local avec les organisations musulmanes pour les questions tenant à l'éducation religieuse. C'est la seule matière où les membres de la communauté locale peuvent participer à la décision de ce qui est enseigné aux enfants.

Depuis 1986, le centre d'éducation multiconfessionnelle de Bradford qui regroupe des représentants musulmans, hindous, sikhs et chrétiens, a mis en place le programme local d'éducation religieuse, " la foi dans notre avenir ". Il a pour but de donner à tous les élèves, qu'ils aient ou non une religion, une connaissance et une compréhension des principales religions du monde et de celles présentes localement et de leur apprendre à respecter les croyances des autres et à réfléchir sur les questions soulevées par les religions. Le but n'est surtout pas d'élever les enfants dans une religion, c'est la tâche des parents et des communautés. On ne veut pas leur apprendre que toutes les religions sont les mêmes, mais qu'elles inculquent souvent les mêmes valeurs, c'est-à-dire le respect de tous les êtres humains. Le programme est revu tous les cinq ans, celui élaboré en 2000 est entré en application à la rentrée de septembre 2001.

Parallèlement, l'éducation à la citoyenneté a été introduite dans l'enseignement primaire à titre optionnel en septembre 2000 et deviendra obligatoire dans le secondaire en septembre 2002. L'objectif est d'apprendre aux enfants la diversité et la nécessité de respecter toutes les origines sociales, religieuses et culturelles. Outre les écoles publiques, il existe des établissements semi-privés confessionnels qui ont passé un contrat avec l'État et des écoles privées sans aide de l'État. Après dix ans de batailles acharnées, le droit de créer des écoles musulmanes financées par l'État a été obtenu en 1998. Toutefois, les écoles musulmanes se voient régulièrement refuser un financement public sous le prétexte d'un niveau insuffisant alors qu'il est accordé beaucoup plus facilement aux écoles chrétiennes et juives. Une école privée pour 500 filles musulmanes subventionnée par des fonds publics a toutefois ouvert ses portes en septembre 2001 à Bradford.

Dans les années 80, la communauté a mené avec succès un combat pour la fourniture de viande halal dans les écoles. La viande halal est un enjeu important de la perpétuation de l'identité communautaire dans l'espace public, c'est aussi le plus petit dénominateur commun pour surmonter les divergences entre les différentes tendances. La question, qui a été évoquée au conseil municipal de Bradford en 1984, a donné lieu à une grève des cours des élèves musulmans de Bradford. La communauté a eu gain de cause. Les controverses ont été beaucoup moins nombreuses qu'en France sur la tenue vestimentaire, les autorités locales faisant preuve d'une grande flexibilité. Certaines écoles acceptent le foulard ou le pantalon, la plupart des autorités locales acceptent une tenue islamique pour les filles, c'est-à-dire un pantalon d'uniforme plutôt qu'une jupe, les filles vont à la piscine entre filles. Des dispositions sont prises pour permettre aux élèves de prier et d'observer la fête de l'Aïd et il est admis que les enfants n'assistent pas aux cours d'éducation sexuelle. Parallèlement, les enfants de moins de 14 ans fréquentent les mosquées (63 supplementary schools à Bradford) où des imams ayant dans la plupart des cas fait leurs études en Asie du Sud leur enseignent la lecture du Coran et sa mémorisation. Ces imams qui ne maîtrisent pas toujours l'anglais ne sont pas équipés pour répondre aux problèmes auxquels les jeunes musulmans britanniques sont confrontés : chômage, racisme, drogue, etc.

Il existe par ailleurs une douzaine de madrassas deobandi et plusieurs madrassas chiites qui dispensent un enseignement essentiellement théologique. Si les filles pakistanaises et bangladaises ont un taux de succès aux A levels près de deux fois supérieur à celui des garçons britanniques de souche, ce n'est pas le cas des garçons dont un nombre important sont des drop out qui quittent le système scolaire sans aucune qualification. Ceci donne naissance à une culture de la rue et à une tendance à la territorialité et à la formation de bandes qui sont d'ailleurs plus souvent engagées dans des rivalités avec des bandes de jeunes hindous ou sikhs plutôt qu'avec des jeunes Britanniques. La solidarité Asian (terme désignant les personnes originaires du sous-continent indien) des années 80 n'existe plus. Cela est dû aussi à l'évolution de la situation politique dans le sous-continent et à la radicalisation des identités religieuses qui entraîne le rejet de l'identité asian.

Le nombre de musulmans détenus dans les prisons britanniques a augmenté de 40 % entre 1991 et 1995. Les bandes de jeunes ont des activités criminelles, surtout liées à la drogue, et personne dans la communauté ne semble disposé à les affronter ni à les rappeler à l'ordre. Les parents prétendent ne plus les contrôler, mais ce n'est pas entièrement vrai, les parents ont un certain contrôle et un accord tacite se fait avec les jeunes hommes et qui reflète les priorités partagées : l'islam, la non-consommation d'alcool et le mariage arrangé (que tous ces garçons acceptent) ; s'ils respectent ces trois principes, les parents ne se mêlent pas des autres aspects de leur vie.

Conclusion

L'interpénétration entre les réseaux des mosquées et les services sociaux liés aux mosquées et largement subventionnés a favorisé l'émergence de leaders dont l'intérêt est de perpétuer le système qui fait d'eux des intermédiaires obligés entre les institutions publiques et les communautés. L'accès à la sphère politique n'est pas une fin en soi pour ces leaders, mais un moyen de renforcer leur pouvoir et leur influence à l'intérieur de leur communauté. Les jeunes qui l'ont très bien compris les rejettent totalement.

Le coût social et économique pour l'État d'un tel système a longtemps semblé faible car les services sociaux sont sous-traités à moindre coût à des instances issues des communautés et la paix sociale est garantie en échange de la satisfaction de revendications spécifiques.

Le coût politique s'est toutefois révélé élevé, comme l'a montré l'affaire Rushdie qui a surtout reflété les luttes internes pour contrôler la communauté et a marqué le passage d'un " communautarisme de gestion à un communautarisme de mobilisation ". Les émeutes de 2001, largement interprétées comme l'échec du communautarisme, ont été instrumentalisées pour démontrer que cultiver le droit à la différence ne pouvait qu'aboutir au renforcement de l'exclusion.

Le fossé entre les musulmans et la société britannique s'est approfondi après les attentats du 11 septembre. Le sentiment d'insécurité et d'exclusion s'est renforcé et de nombreux musulmans s'interrogent sur leurs perspectives d'avenir dans une société qu'ils perçoivent comme de plus en plus hostile à leur égard.

Statistiques

On comptait environ 23 000 musulmans en Grande-Bretagne en 1951 et 370 000 en 1971. On estime qu'ils sont actuellement environ 1, 4 million, dont plus de la moitié sont d'origine pakistanaise. 70 % des musulmans britanniques ont moins de 25 ans. 584 mosquées étaient officiellement reconnues en 1999. 20 000 musulmans britanniques par an accomplissent le Haj (pèlerinage à La Mecque). Bradford compte 486 000 habitants dont 17 % sont musulmans. 45 000 habitants de Bradford sont pakistanais. On dénombre 66 000 Pakistanais à Birmingham. Il existe quatre écoles musulmanes dépendant du secteur public et beaucoup d'écoles privées musulmanes. On compte plus de 200 conseillers municipaux musulmans, deux députés musulmans élus sous l'étiquette travailliste à Birmingham et Glasgow et quatre lords musulmans (dont une femme). En 2001, le taux de chômage des Bangladais était de 24, 6 % et celui des Pakistanais de 16 % contre 5, 4 % pour la population britannique de souche.


  1. Fred Halliday. Arabs in Exile. Yemeni Migrants in Urban Britain. Londres/New York, 1992.
  2. Gilles Kepel. A l'ouest d'Allah. Editions du Seuil, octobre 1994.
  3. Des Pakistanais et Bangladais âgés de 18 à 25 ans et interrogés à Glasgow sur leur identité ont répondu : " D'abord musulman, c'est évident. C'est le plus important, c'est ce que l'on est. " (Cette enquête a été réalisée avant le 11 septembre 2001).
  4. Le harcèlement racial et religieux s'est considérablement aggravé après les émeutes de juillet 2001 et bien entendu après le 11 septembre.
  5. Terme extrêmement péjoratif utilisé en Grande-Bretagne pour désigner tous les Sud-Asiatiques.
  6. Gilles Kepel, op.cit.
    Elle s'inscrit dans le prolongement des lois sur les relations raciales de 1968 et de 1976 (création de la Commission d'égalité raciale) qui avaient contribué à une institutionnalisation des identités minoritaires.
  7. Cette distinction aberrante (le sikhisme est une religion - qui n'est d'ailleurs pas reconnue par la Constitution indienne laquelle considère le sikhisme comme une branche de l'hindouisme - et non une race ou une ethnie - les Sikhs sont penjabis) démontre l'efficacité du lobbying mené de longue date par les communautés sikhes de la diaspora (et qui commence à se manifester en France) et est liée à la dette que l'empire britannique avait à l'égard des militaires sikhs, auxiliaires de la conquête impériale.
  8. Protestation religieuse, brûler le livre était une question d'honneur religieux, il a provoqué la colère chez des jeunes qui n'avaient pas semblé s'intéresser beaucoup à la religion auparavant. Pour des détails sur l'affaire Rushdie, voir Gilles Kepel, op. cit.
    livre a été vu comme une insulte et une humiliation.
  9. L'UKACIA rassemble des groupes proches de l'islam saoudien.
  10. Mariam Abou Zahab et Olivier Roy. Les réseaux islamiques. La connexion afghano-pakistanaise. CERI-Autrement, octobre 2002.
  11. Voir notamment l'énumération des 17 problèmes des musulmans dans le domaine de l'éducation au Royaume-Uni dans Ghulam Sarwar. Muslims and Éducation in the UK. The Muslim Éducational Trust (MET), Londres, 1983. Le MET a été créé en 1966. Voir également Gilles Kepel, op. cit.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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