Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Religion musulmane et sociétés européennes : les formes de conflit et de régulation

Tariq Ramadan, professeur de philosophie au collège de Genève, professeur d'islamologie à l'université de Fribourg (Suisse)

Je vais exprimer ici un point de vue de l'intérieur, avec le souci constant de demeurer un esprit critique, un esprit libre, convaincu de ce qu'il est, et de ce qu'il n'est pas, et respectueux de ceux avec qui il vit, de ceux avec lesquels il interagit dans sa vie quotidienne. Je vais essayer d'aborder un certain nombre de réflexions et de propositions sur le sujet et ma conclusion sera plutôt de type " propositionnelle ", sur ce que nous pourrions, ce que, à mon sens, nous devrions faire ensemble.

J'aimerais dans un premier temps poser un certain nombre de thèses fondamentales, de l'intérieur, mais de nature scientifique, et réagir par rapport au débat de ce matin.

Dans un deuxième temps, je mettrai en évidence les dynamiques qui traversent aujourd'hui les communautés musulmanes d'Europe. Il faudra en même temps se rendre compte qu'elles ne sont pas seulement européennes, mais occidentales au sens large, les mêmes dynamiques étant aussi extrêmement visibles aux États-Unis. Il est important de percevoir qu'elles sont à la fois européennes et américaines, parce que ces deux dynamiques ensemble vont avoir un impact crucial sur le monde musulman dans son ensemble. Ce que l'on appelle aujourd'hui la réislamisation des musulmans en terre occidentale, va avoir un impact considérable sur l'islam mondial. C'est une thèse que je poserai comme un fait avéré mais dont je ne pourrai malheureusement pas approfondir les données1.

Quelques thèses fondamentales

Unicité du rapport religieux et diversité de l'appartenance culturelle

La première thèse fondamentale est à mon avis qu'il faut faire attention à ce " s " que l'on met à " islams ". Il faut être vigilant lorsque l'on parle des islams au pluriel, aux représentations que l'on peut avoir de la part des musulmans. Les populations musulmanes en Europe rejetteront ce pluriel de l'islam. C'est une réalité à considérer.

Fondamentalement, l'islam n'est pas une culture, c'est une religion. Le corps de principes fondamental de l'islam, du Maroc à l'Indonésie en passant par l'Europe et les États-Unis, est le même pour tous ceux qui sont fidèles à l'islam. Il est fondé sur un certain nombre de principes qui peuvent passer par le rapport à l'unicité du divin, les six piliers de la foi ou les cinq piliers de la pratique de la religion. C'est un corps de principes unique, avec lequel tous les musulmans, sunnites, ou chiites d'ailleurs, et de toutes les autres écoles, sont d'accord, même s'il y a des divergences secondaires. Cela étant, ce corps de principe unique comporte dans sa dynamique légale un " principe d'intégration " du donné culturel. En d'autres termes, partout où ces principes ont été vécus par les musulmans, ils ont trouvé dans leur religion, un autre principe, également universel pour tous, qui est qu'ils acceptaient de la culture environnante tout ce qui ne contredisait pas un principe ou une interdiction stipulés par leur religion. On a donc un corps de principes unique et un vêtement culturel diversifié. De fait, si dans l'esprit avec lequel vous formulez " des islams " vous vous placez sur le plan culturel et non pas religieux, nous sommes d'accord, mais si vous dites " des islams " en confondant le religieux et le culturel, plus personne ne vous suivra, de l'intérieur de la foi musulmane. C'est pourquoi il faut savoir de quoi l'on parle surtout lorsque l'on s'adresse à ceux dont on parle.

Lorsque l'on parle aujourd'hui " des islams en Europe ", il faut bien faire attention à ne pas confondre le principe fondamental et les contingences historiques. Parce que les premières générations sont arrivées avec un islam connoté culturellement de Turquie, d'Afrique du Nord, du Pakistan, mais, avec les deuxième, troisième, quatrième générations, la marque culturelle de l'origine a eu tendance à disparaître et c'est la marque culturelle européenne qui prend désormais le dessus, raison pour laquelle nous aurons bientôt un islam européen au sens culturel et c'est ce que, personnellement, j'appelle de mes vœux. Les principes islamiques resteront les mêmes qu'ailleurs dans le monde, mais le vêtement culturel sera européen. Dire qu'il y a des islams en Europe nous aide aujourd'hui à comprendre la diversité, mais risque de nous empêcher demain d'aider à l'émergence d'un islam européen. C'est ponctuellement intéressant, mais c'est à long terme un obstacle pour comprendre l'émergence d'une culture islamique européenne, fondée sur les mêmes principes universels, mais acceptant la culture européenne comme la culture américaine.

Une approche scientifique de la question doit mettre en évidence : premièrement l'unicité du fait religieux, deuxièmement, l'acceptation, à partir de l'unicité du fait religieux, de la diversité culturelle. Finalement, pourquoi l'historien des religions ou des civilisations parle-t-il de civilisation islamique au singulier ? Parce que partout où l'on voyage, en Indonésie, en Inde ou au Maroc, ou si l'on parle de ce qui s'est passé en Andalousie, il y a cette diversité de cultures autour de l'unicité des mêmes principes : c'est cela la civilisation musulmane. Ce qui nous permet de parler de civilisation islamique, c'est donc cette unicité religieuse qui traverse la diversité des cultures.

Il est important de comprendre cela et d'avoir une approche scientifique ; c'est le meilleur moyen d'être entendu par ceux dont on parle. Mais cette approche doit rester scientifique et pas émotionnelle, ce qui pourrait encourager maladroitement le réflexe identitaire d'enfermement.

Plusieurs générations de musulmans en Europe

La seconde thèse fondamentale est que cette présence est très récente. L'islam n'a que cinquante à soixante-dix ans de présence, en particulier en France, qui est un pays où cette présence est peut-être la plus dense eu égard aux circonstances et aux considérations historiques. C'est peu, et j'aimerais vous faire prendre conscience en parlant de l'intérieur, que vous êtes en train d'assister à une révolution intellectuelle dans les communautés musulmanes d'Occident, et en particulier en France. C'est une révolution silencieuse, qui ne fera pas la une des médias, mais il y a là l'émergence d'une conscience totalement nouvelle. Elle se place sur le plan légal (une auto-réflexion sur le caractère légal de notre appartenance à l'islam), mais également sur la perception de l'Europe en tant que telle.

Tout d'abord, les regards changent : le primo-migrant n'a pas le même regard que la deuxième ou la troisième génération. Plus encore, quand vous êtes de la deuxième génération et que vous avez 18 ans, vous n'avez pas le même regard que quand vous en avez 40 et cette évolution se fait chez la même personne, au cours de sa vie de la même façon. Des discours qui à 18 ans me construisent contre l'autre peuvent à quarante ans me construire avec l'autre. Ce n'est pas un double langage mais simplement l'évolution d'une intelligence par rapport à son contexte. C'est ce qui est en train d'advenir, en particulier avec l'émergence de gens de la deuxième, troisième génération de plus en plus cultivés, qui connaissent mieux l'islam que leurs pères, et parfois rejettent l'islam culturel des parents. C'est une situation qui existe en Europe mais moins aux États-Unis. La majorité de la migration était essentiellement un exil économique, de gens qui confondaient culture et religion ; être musulman en France, c'était être musulman marocain en France, être musulman pakistanais en Angleterre, être musulman turc en Allemagne. À un moment donné les jeunes commencent à se distancier de la culture de leurs pays d'origine, mais reviennent à l'islam, et ils font la différence entre le principe islamique et son habit culturel, en disant " je ne me reconnais plus forcément de culture turque ou de culture marocaine, mais je me reconnais comme musulman ". Il y a là une rupture avec les primo-migrants. Ces jeunes veulent rester musulmans, non pas rester marocains musulmans, mais devenir musulmans français, britanniques, allemands…ou autrement dit, Allemand de confession musulmane, Français de confession musulmane, etc. Ce sont des évolutions fondamentales.

Le poids des modèles sociaux

Le second élément est qu'il faut cesser en Europe d'opposer des modèles. Les Anglais et les Scandinaves portent un regard très critique sur le modèle français d'intégration. En France, la vision que l'on a de l'Angleterre est que c'est l'anti-modèle par excellence qui entraîne le communautarisme, le multiculturalisme conduisant finalement à la ghettoïsation ethnique.

Cette attitude intellectuelle en Europe ne nous aidera ni les uns ni les autres. Il ne s'agit pas aujourd'hui de comparer les modèles pour savoir si le nôtre est bien, ou meilleur ; il s'agit de savoir comment à l'intérieur de nos modèles respectifs nous pouvons changer les choses pour aller vers quelque chose de mieux. Car s'il est vrai qu'aujourd'hui le modèle anglo-saxon a dans un premier temps aidé les musulmans à se protéger sur le plan ethnique, il constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur intégration citoyenne. Il a créé des ghettos ethniques, et aujourd'hui des leaders d'associations musulmanes sont en train de lutter contre les scories de ce modèle en disant qu'il faut sortir de la ghettoïsation : " On nous a mis ensemble, et nous avons pensé que nous étions protégés, mais finalement nous sommes marginalisés sur le plan social. Nous avons des maires, mais on finit par croire qu'on est en majorité là où nous ne sommes qu'en minorité et nous restons en marge des affaires citoyennes de la société britannique. "

Mais si l'on parle de la société française, on est obligé de reconnaître que si nous n'avons pas de ghettos ethniques, nous avons, par une politique sociale et urbaine parfois peu pensée dans le long terme, produit un communautarisme économique, c'est-à-dire somme toute que les laissés-pour-compte de la société se retrouvent ensemble. Il ne faut pas confondre les domaines néanmoins ; cela n'a rien à voir avec l'islam. C'est la politique sociale et urbaine qu'il faut évaluer. Lorsque certaines écoles accueillent 60 % à 70 % d'élèves de confession musulmane, évidemment la représentation que la société leur renvoie, c'est " restez entre vous ". Après, quel que soit le discours contre le communautarisme, la société a produit une image avec laquelle ils se construisent. Et quand, a fortiori, vous êtes laissé-pour-compte sur le plan social, émotionnellement cela va très vite, et on finit par se dire " je suis en marge, ce n'est pas tout à fait ma société ". Pour cette raison, il faut faire attention à ne pas confondre la question de l'islam avec d'autres. Il faut apprendre à distinguer la problématique sociale, la problématique de l'immigration de la problématique religieuse.

Je ne crois pas non plus que la réaction identitaire et émotionnelle soit le pur produit de la fracture sociale. Ce n'est pas parce qu'on est mal dans sa peau que l'on revient à l'islam. Selon les statistiques parues dans le journal Le Monde l'année dernière, ce qui est intéressant, c'est que le retour à une pratique religieuse est de plus en plus important chez les universitaires. Par ailleurs, ce n'est pas parce que l'on est ignorant de sa religion que l'on construit une identité contre l'autre ; on peut le faire de façon intellectuellement très élaborée. En France, comme en Allemagne, les plus radicaux ne sont pas ceux qui ont fait le moins d'études. On peut ne pas avoir de problème social et considérer que l'on est en guerre contre l'autre. Il faut donc poser la question du social, mais il ne faut pas penser que c'est seulement le problème social qui peut produire les postures les plus radicales.

Par rapport à l'émotion, on a forcément des réactions identitaires " contre l'autre " ; on ne peut pas ne pas voir cela. On ne peut pas dire qu'il n'y a pas de problème avec l'islam. Il existe un problème politique qui pousse d'aucuns à se définir contre parce qu'il existe une façon de se situer politiquement, de se sentir exclu socialement ou encore mal à son aise sur le plan émotionnel. Les causes sont multiples. La question est de savoir comment on va pouvoir se définir avec. C'est un vrai défi et un travail que les intellectuels musulmans doivent faire en Europe, que de constituer des identités qui soient des identités épanouies, parce que c'est quand on est mal sur le plan social que le politique devient un instrument aisé de différenciation avec l'autre, source malsaine de la définition identitaire exclusive. Sérier les problèmes est la première pierre de l'engagement.

Parler autrement de l'identité européenne

Je pense qu'il y a un double travail à faire. Il existe d'ores et déjà une prise de conscience qui est en cours de maturation à l'intérieur des communautés musulmanes d'Europe. Nous avons des questions à nous poser sur la mémoire. On ne peut plus parler de la mémoire de l'Europe de la façon dont on en parlait jadis. Il est vrai que le programme de la classe de 5e a toujours abordé la question de l'islam. Mais la manière dont on en parle est aussi déterminante dans la façon dont on se représente une citoyenneté française aujourd'hui. Il y a eu une évolution : la société française, comme la société britannique, comme toutes les sociétés européennes, n'est plus homogène sur le plan de la mémoire. À mon sens, les programmes scolaires continuent de présenter une certaine homogénéité alors que la population ne l'est plus : cela donne l'impression à celui qui ne participe pas directement de la mémoire des Gaules de ne pas faire partie de l'histoire de la France. Il faut revoir la façon dont on parle de l'histoire de France pour que cette approche soit inclusive, qu'elle intègre la mémoire nord-africaine ou ouest-africaine, et qu'elle ne produise pas cette impression qu'une partie de la population est exclue. Je pense qu'il va falloir aussi que l'on reconsidère cet aspect de la mémoire.

Je vais essayer d'argumenter à partir de l'exemple de l'exil. Combien de jeunes de confession musulmane d'origine nord-africaine, turque ou pakistanaise retrouvent dans les manuels scolaires un discours de dignité sur la question de l'exil économique ? Il n'existe pas aujourd'hui de discours sur l'immigration en Europe qui ne soit malheureusement mis en relation avec la sécurité. Il faudrait présenter les choses autrement, en parlant de la dignité des parents, pour reconnaître celle des enfants. Il faudrait expliquer que l'Europe est aussi une terre de migrations, et que la différence entre les " Français de souche " comme on dit malheureusement et " les immigrés ", c'est que les " Français de souche " sont tout simplement des immigrés de plus longue date. C'est une réalité : il faut parler de la migration en faisant comprendre aux jeunes générations que " vos parents et vous-mêmes avez vécu récemment ce que l'Europe a vécu éternellement ". Notre façon de parler de nous est, au demeurant, une façon d'intégrer l'autre : dans notre mémoire, par l'intermédiaire de nos programmes scolaires, dans nos discours nous pouvons changer nos représentations et les termes du vivre ensemble. Il s'agit de parler de soi différemment, en intégrant l'autre sans stigmatiser, sans cibler automatiquement les Africains du Nord ou de l'Ouest, les Turcs ou les musulmans.

Parler de nous différemment, c'est donner une place à celui qui jusqu'à maintenant a toujours considéré qu'on parlait de nous sans lui. Ce n'est pas parler des musulmans dans l'histoire de l'Europe, mais revoir l'histoire de l'Europe en y intégrant l'apport, la mémoire, la conscience islamiques hier comme aujourd'hui. Aux États-Unis, à titre d'exemple, une expérience très intéressante a été réalisée en Californie. Un musulman, Shabbir Mansuri, avec d'autres experts a mis sur pied une association qui travaille directement avec ceux qui font les programmes scolaires, dans un travail de collaboration et de partenariat. Son idée, qui a été acceptée sur le plan scolaire dans tout l'État de Californie, puis sur l'ensemble des États-Unis, était de proposer de déplacer le paradigme, c'est-à-dire que la façon dont nous parlons de nous est fondamentale pour l'autre, pour comprendre sa place parmi nous. Parler de l'intérieur d'une civilisation suppose que nous sachions tout à la fois intégrer et nous décentrer. Mansuri a proposé un regard alternatif pour les civilisations chinoises, africaines et islamiques, par exemple, et il permet à l'enseigné de comprendre les similitudes et les différences. Ce qui compte, ce n'est pas de parler d'eux, des autres, dans l'altérité absolue, mais de parler de nous avec eux. En apprenant le décentrage et la capacité de décentrage, il permet, en étudiant la civilisation chinoise, la civilisation africaine ou la civilisation islamique, d'élaborer une nouvelle façon de parler de l'identité américaine. Ce peut être un bon exemple.
Il serait bien qu'en Europe aussi nous ayons cette réflexion, sur les programmes, la mémoire, mais aussi les politiques sociales, les partenariats, qui sont tellement déterminants.

Les dynamiques actuelles

Sécularisation et laïcité

Il y a une évolution très importante de la réflexion des citoyens européens de confession musulmane sur le plan de la sécularisation et de la laïcité en tant que telle. L'immigration s'est faite, dans la conscience musulmane, avec une idée de la sécularisation de deux natures. La première est que dans le monde musulman, sécularisation a voulu dire pendant longtemps colonialisme, " une idée qui vient de l'Ouest " et qui nous est imposée, et cela ne renvoie pas du tout à l'idée de liberté de penser ou de démocratie. Cette idée se retrouve dans la mémoire collective des migrants.

Lorsque vous parlez de sécularisation, ce ne sont pas les Lumières qui apparaissent le plus souvent dans la conscience collective musulmane, mais la colonisation anglaise et française, l'autorité absolue du souverain en Syrie, en Irak ou en Turquie. La sécularisation n'a pas été le processus historique de libération des peuples. L'autre idée, c'est que la sécularisation est " contre le religieux ". C'est une idée qui nous vient du Sud. Ce n'est qu'avec la présence en Europe et l'étude de ce qu'est la laïcité que les représentations sont en train de changer. On conçoit désormais que la laïcité n'est pas contre le religieux et qu'elle n'est pas une réalité liée à la colonisation, mais qu'elle a cette vertu positive d'avoir défini, en Occident, les principes fondamentaux de respect de la conscience et de respect de la pratique. Cela, il faut du temps pour s'en rendre compte. Il y a actuellement partout en Europe chez les leaders associatifs, une prise de conscience qu'il faut que nous changions nos modes de discussion sur la sécularisation et qu'il ne faut pas rejeter un modèle de société parce que l'on n'est apparemment pas d'accord avec le modèle en tant que modèle, mais reconnaître les acquis fondamentaux lorsque ce modèle définit des principes auxquels on croit : le respect de la liberté de conscience, de la liberté de culte, de tout ce qui fait notre intégrité religieuse et citoyenne. C'est une évolution réelle, fondamentale, chez la majorité des leaders, et c'est, croyez-le, le courant dominant aujourd'hui. Il ne faut pas se laisser influencer par les prises de parole médiatiques de groupuscules qui sont contre la laïcité (médiatiques parce qu'ils rejettent le système avec force par des messages agressifs ou isolationnistes). Ce sont de très petits groupes, extrêmement actifs, parce qu'ils font l'événement, mais ils cachent les vrais mouvements de fond, eux beaucoup plus positifs. Dans ces derniers, on voit naître un discours appréhendant la sécularisation sur la base de ses principes et non pas sur la base d'un modèle en dépassant les réticences de cet inconscient collectif qui l'a " diabolisée ".

Minorité et auto-représentation

Même après une formation à la philosophie occidentale et aux sciences islamiques, il faut vraiment travailler sur soi pour sortir de son " auto-représentation " en tant que minorité. On est peut-être une minorité sur le plan religieux, mais pas en ce qui concerne la citoyenneté. Sinon il existe une confusion entre citoyenneté et appartenance religieuse, et cela renvoie à l'idée d'une citoyenneté minoritaire. Un non-sens. En termes de religion, on est une religion qui est minoritaire en nombre, mais ce n'est pas cela qui détermine mon appartenance à la République française. Mon appartenance à la République française se fonde sur la base de la loi républicaine. Je ne suis pas une minorité ; je suis un citoyen comme tous les autres. Il ne faudrait pas mélanger les registres et finalement me renvoyer à ma représentation négative, toujours perçue " en minorité ". Ce discours est nouveau. Il faut absolument sortir de la logique de la " minorité " avec cette tendance à la victimisation : si cela est non pertinent sur le plan de la citoyenneté, cela est même un piège sur le plan religieux où il faut impérativement transcender l'idée de minorité numérique en accédant à l'intelligence de la majorité, ou de l'universalité, éthique.

En Allemagne, en France, des associations très dynamiques développent cette nouvelle logique en tenant implicitement à la société un discours du type : " Ne faites pas de nous dans vos discours sociaux ou politiques ce qu'ensuite vous nous reprochez de traduire sur le terrain. "

Principe et culture, principe et modèle

À partir de cette réflexion, il convient d'abord de faire la distinction entre principe et culture. Je peux être de religion musulmane, mais ne me classez pas dans une culture minoritaire musulmane, par exemple comme marocain ou turc musulman, accessoirement de nationalité française. Les références ne sont pas du même ordre : rester musulman en étant désormais de culture européenne n'est pas du même ordre que de vouloir préserver ma culture d'origine comme une richesse de mon identité multiple.

Il convient, ensuite, de faire la différence entre principe et modèle, c'est-à-dire qu'il faut distinguer un modèle d'organisation sociale des principes qu'il recouvre. En Europe, les mêmes principes sont là, mais ce ne sont pas du tout les mêmes modèles de société. Le principe démocratique, l'élection universelle, le principe d'égalité citoyenne, le principe d'intégration, sont certes communément reconnus et défendus, mais les modèles sociaux ne sont pas les mêmes en Angleterre ou en France, et si vous voulez imposer le modèle français en Angleterre, vous êtes considéré comme un intrus ou tout simplement hors-jeu du débat interne à la société britannique. C'est exactement la même chose en France. Ce qui est intéressant, c'est que des musulmans sont en train de développer cette réflexion-là, c'est-à-dire de distinguer des principes auxquels on tient, qui sont universels, des modèles qui sont dus aux contingences de l'histoire. D'où l'émergence, dans la culture européenne, d'une culture spécifique au tissu anglais, une culture spécifique au tissu français et tout à l'avenant en Europe comme aux États-Unis.

Le principe de la citoyenneté

Partout la question de la citoyenneté se pose désormais. Les deux pays où elle s'est posée en premier sont la France et l'Angleterre, mais aujourd'hui en Allemagne, en Espagne, en Italie, et en Europe du Nord se développe l'idée de la participation citoyenne. Je pense que c'est sur ce sujet que nous avons les uns et les autres le discours et les actions les plus contradictoires. J'ai toujours parlé pour ma part d'une communauté de foi contre le communautarisme. En islam, la fraternité dans la foi existe, comme dans toutes les religions, mais elle se fonde sur des principes et non pas sur une appartenance ethnique ou autre. Dans tous les cas, elle doit s'exprimer contre le communautarisme. Mais lorsque l'on observe la scène politique française, comme celle des autres pays, le principal vecteur de l'auto-identification à un communautarisme vient du politique lui-même. Avec des maires par exemple qui, sur le plan local, n'ont de cesse de renvoyer aux citoyens français de confession musulmane cette idée qu'ils font partie d'une communauté, et en font un enjeu électoral. Sur le plan politique, il y a la production d'un communautarisme électoraliste. Il faut être conscient de ce que l'on reproduit. Face à cela, l'éducation ne peut passer que par une seule voie : la formation de l'esprit critique et l'enracinement dans les consciences des valeurs de la citoyenneté. On ne dira jamais assez les dégâts d'un autre communautarisme qui mine nos sociétés et qui est le communautarisme économique, c'est-à-dire les cloisonnements à l'intérieur de nos sociétés des riches protégés et des laissés-pour-compte dans les cités délabrées.

La question de l'identité est un vrai débat dans les communautés musulmanes, en particulier en Espagne, en Allemagne ou en France où les femmes sont en train d'inventer un féminisme islamique. Ces femmes qui, au nom de l'islam et par l'islam, sont en train de se libérer de la discrimination culturelle et développent des choses intéressantes sur la question de l'identité féminine musulmane.

Au demeurant, le tissu associatif musulman est un partenaire avec lequel il va falloir compter. En France, il est parmi les plus actifs sur le terrain. Soit on continue dans la voie de la suspicion et on se dit que ce sont tous des fondamentalistes, soit on effectue un vrai travail d'identification de ces acteurs. Le minimum pour les acteurs d'une école qui est au cœur de la cité et de la vie, c'est de distinguer entre ceux qui prônent le partenariat et ceux qui prônent le ghetto, entre ceux qui sont en construction, et ceux qui sont en réactivité. Ceux qui sont en construction éprouvent énormément de problèmes aujourd'hui parce qu'il y a en Europe un problème de confiance mutuelle. Le tissu associatif s'ouvre énormément, mais il reste encore en butte à une représentation générale très négative. Il faut changer les relations avec l'extérieur et créer des partenariats.

Des propositions

Il y a dans tout cela une tendance à l'optimisme, mais il ne faut pas être naïf. Les obstacles sont très nombreux, parce que même à l'intérieur des communautés musulmanes, le mélange entre une méconnaissance de sa religion et l'émotivité réactive, rend les choses très difficiles. Du côté musulman, on reproche aux thèses que j'expose ici d'être trop " occidentales " et, dans la société, elles sont encore perçues comme trop " islamiques " : il faut être patient et continuer à travailler sur plusieurs chantiers.

L'histoire et la mémoire

Il convient de réfléchir sur l'histoire et sur la mémoire. À l'intérieur des communautés musulmanes, il y a un travail à faire pour arrêter d'idéaliser l'histoire islamique. Il faut développer un esprit critique. L'école a également une responsabilité immense, notamment celle de pouvoir parler de cette histoire dans le long terme. Expliquer par exemple que les musulmans n'ont pas fait que traduire Aristote, au Moyen-Âge afin de cesser d'être réducteur et simpliste. Il faut aborder la pensée averroïste d'Aristote et pas seulement son travail de philologue. Il faut revenir sur la complexité de la relation Islam-Occident qui n'est pas une relation binaire, mais imbriquée. Il y a déjà de l'islam en Europe et de l'Europe en islam. Il faut réaliser un profond travail sur la mémoire longue.

Sur la mémoire plus courte, il y a deux moments importants : l'exil et la colonisation. Nous n'avons pas réglé la question de la colonisation en France. Il faudrait aborder la question de la colonisation en redonnant la dignité à ceux qui furent colonisés, sous peine de les voir encore porter ici des attitudes de refus d'une nouvelle colonisation réelle ou supposée.

Étudier les religions

Il faut aussi faire une étude critique sur les religions et pas seulement l'islam. On ne peut pas ne pas passer par là. Il faudrait valoriser cette appartenance, pas en parlant de l'islam aux musulmans " parce que cela les intéresse ", mais en parlant de nous, ensemble, des différentes traditions, de l'histoire de la pensée et des croyances. Par exemple, on peut parler de la tolérance ou du respect comme d'un principe absolu, en oubliant les religions. On peut néanmoins étudier avec des élèves à quoi le principe absolu de tolérance fait référence dans les différentes religions. On pourrait garder le principe absolu et y intégrer les pensées relatives des différentes religions, spiritualités ou cultures dans la classe, de façon que chacun se reconnaisse dans ce principe.

Il faut savoir comment parler des principes fondateurs de la République séculière française pour que les gens ne se sentent pas exclus du fait de leur appartenance à l'islam. Mais cela demande un minimum de connaissances sur l'islam. De ce point de vue, la formation des maîtres est capitale.

Développer des partenariats au niveau local

Quand on regarde ce qui se passe à ce niveau dans beaucoup de villes de France, il paraît évident qu'il faut que l'école collabore avec le tissu associatif local et avec les parents. Il faut intégrer les parents au processus éducatif et à sa valorisation.

Il me paraît qu'il faut néanmoins éviter de confondre les registres. La question sociale n'est pas la question religieuse qui n'est pas la question culturelle qui n'est pas la question de l'immigration. Il faut arrêter d'associer l'islam à l'immigration et donc parler différemment d'" eux ", de " vous ", des nouveaux ou anciens " étrangers ". Nous l'avons dit, le discours continue à façonner les représentations comme il est lui-même influencé par les représentations dominantes. Il faut que l'école prenne la responsabilité de donner forme à une nouvelle représentation du " nous " plus inclusive, plus égalitaire, plus sociale et dans le fond plus humaine et plus fraternelle. L'école a aussi un travail critique à faire sur les médias. Quand on prend un article qui présente une situation sociale, un événement ou simplement l'islam d'une façon caricaturale, il appartient à l'école de développer l'esprit critique des enseignés quant aux médias. Il ne s'agit pas de diaboliser mais de faire comprendre comment cela fonctionne, comment on peut se forger une opinion, comment la vitesse peut être sœur de la caricature, etc.

Les partenariats me paraissent très importants. Sur ce point la France est en avance sur les autres pays européens, justement à cause de ce système d'intégration individuelle : les musulmans se sont trompés, c'était plus difficile dans les premières années, mais à long terme ce système apparaît comme beaucoup plus positif pour eux car on les pousse à devoir réfléchir à leur intégration individuelle à leur responsabilité directe dans le processus de participation. Ils sont plus en avance qu'en Angleterre dans ce domaine. Les choses bougent néanmoins partout. On travaille aujourd'hui beaucoup sur le concept d' éthique de la citoyenneté, c'est-à-dire sur l'émergence de citoyens avec des valeurs universelles fortes, qui refusent l'enfermement au nom d'appartenances spécifiques ou de spécificités minoritaires. Ces évolutions sont en marche même si la route est longue encore. Il faut apprendre à travailler ensemble en partenariat et être capable, les uns et les autres, de se décentrer. La rencontre avec l'autre, la vie avec l'autre est à ce prix et c'est l'une des plus belles missions de l'école que de réussir ce défi pour donner sens, substance et avenir à nos sociétés pluralistes.

  1. Voir, pour une discussion élaborée, mon dernier ouvrage : Les Musulmans d'Occident et l'Avenir de l'islam, Actes Sud, 2003.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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