Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

L'islam post-ottoman dans les Balkans, des origines à 1990

Alexandre Popovic, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique

Il a toujours été difficile de décrire la situation de l'islam dans les Balkans, et il en est de même, à plus forte raison à l'heure actuelle, avec les bouleversements dramatiques qui ont eu lieu au cours de la dernière décennie. Cela tient, d'une part, aux conditions particulières de l'histoire de chacun des États balkaniques, et d'autre part, aux conditions particulières de chacune des différentes communautés musulmanes de cette région ; sans oublier, naturellement, le poids des visées politiques du moment, et les intérêts économiques, stratégiques et autres, des grandes puissances, de l'Est et de l'Ouest…

Mais pour essayer de comprendre les situations extrêmement complexes qu'ont vécu et que vivent encore de nos jours les diverses communautés musulmanes des Balkans et du Sud-Est européen, il est absolument indispensable, d'avoir présents à l'esprit les cinq paramètres " de base " suivants :

1 - Il n'existe pas une " communauté musulmane balkanique ". Ce qui existe, en revanche, ce sont un certain nombre de communautés musulmanes régionales, indépendantes les unes des autres, qui se subdivisent depuis des siècles (et encore plus à l'heure actuelle), selon différents critères (ethniques, étatiques, religieux, idéologiques, politiques, etc.), en une myriade de groupes qui, à leur tour, se décomposent et se recomposent, suivant les moments et les circonstances.

2 - Sur le plan de l'" origine " des groupes composant ces communautés, on peut mettre en évidence trois catégories bien distinctes qui se subdivisent ensuite en plusieurs sous-groupes (même s'il y a eu naturellement de très nombreux mélanges et brassages qui se sont opérés au cours des siècles) :
•Les populations d'origine turque (Turcs et turcophones) demeurées dans la péninsule Balkanique après le départ des Ottomans (populations citadines et villageoises de Thrace occidentale, de Macédoine, du Kosovo, de Dobroudja, des Rhodopes, etc., d'une part, et populations jusqu'à hier ou avant-hier nomades ou semi-nomades, comme les Yürüks et les Konjares, d'autre part).
•Les populations musulmanes non turques, d'origines diverses, implantées à différentes époques par le pouvoir ottoman (Tatars de Dobroudja, Tcherkesses de Grèce, de Bulgarie, du Kosovo et de Macédoine, ainsi que divers groupes de Gitans qui sont arrivés à des moments différents dans le Sud-Est européen et dont une partie est devenue musulmane, etc.).
•Enfin, la catégorie la plus importante, celle des populations locales islamisées (Pomaks de Bulgarie, de Grèce et de Macédoine ; Albanais musulmans d'Albanie, du Kosovo, de Macédoine et de Monténégro ; musulmans slaves de Bosnie-Herzégovine, musulmans slaves de Macédoine, etc.).

3 - Le troisième paramètre de base est celui de l'État d'appartenance (Albanie, Bulgarie, Grèce, Hongrie, Roumanie, ainsi que les différents États et régions issus de l'ex-Yougoslavie), dont la position vis-à-vis de l'islam en général, et envers les communautés musulmanes locales en particulier, n'est pas (et n'a pas été) du tout la même d'un pays à l'autre, suivant les circonstances à tel ou tel moment de leur histoire.

4 - Il y a lieu ensuite de mentionner les différentes périodes au cours de l'époque post-ottomane, pendant lesquelles on a pu observer des changements notables, à savoir : du départ des Ottomans à 1941 (date du début de la seconde guerre mondiale dans ces régions), de 1941 à 1945 (seconde guerre mondiale), de 1945 à 1990 (époque des régimes communistes pour l'ensemble des pays de cette région, sauf la Grèce), et depuis 1991 à nos jours (période dont il est question dans la contribution de Nathalie Clayer).

5 - Enfin, il ne faut surtout pas oublier le paramètre le plus important, qui est tout simplement celui du degré de religiosité individuelle des membres composant ces " communautés musulmanes ". À ce sujet on observe généralement trois catégories de " musulmans " : celle des athées (et/ou des athéisants), celle des laïcs (à des degrés divers bien entendu) et celle des musulmans religieux (ou " pratiquants "), catégorie qui se subdivise, à son tour, en deux groupes bien distincts, d'une part celui des musulmans qui sont religieux à titre privé, et d'autre part, celui des musulmans qui le sont, également, à titre " professionnel ".

Rappel historique

Période ottomane et formation des communautés musulmanes

Pour ce qui est de cette période, qui fut tout à fait cruciale, il y a lieu d'énumérer ne serait-ce que très rapidement, les principaux points qui ont été à l'origine de la création de ces différentes communautés musulmanes.
Dans la partie méridionale des Balkans, la période ottomane commence au cours de la seconde moitié du XIVe siècle, mais beaucoup plus tard dans la partie septentrionale de la Péninsule (à savoir au XVe siècle, au XVIe siècle, voire à l'extrême fin du XVIe siècle), et se termine, suivant les régions, entre la fin du XVIIe siècle et les débuts du XXe. Cela dit, cette très longue période se compose en fait de deux phases différentes : la phase de l'expansion, qui a duré depuis le début de la conquête ottomane jusqu'à 1683 (qui est la date de l'échec du dernier siège de Vienne), et la phase du déclin (c'est-à-dire de la très longue " retraite " des troupes ottomanes) qui a duré, suivant les régions, de 1683 à 1912.

Comme il a été dit précédemment, les différentes communautés musulmanes des Balkans se sont formées au cours de cette très longue période, et cela de trois façons : à travers la présence du personnel administratif, religieux et militaire ottoman (arrivé soit au moment de la conquête, soit plus tard, au cours des siècles suivants) ; par l'émigration et la colonisation des populations turques et turcophones, ainsi que des populations musulmanes non turques et non turcophones, implantées dans ces régions par les autorités ottomanes (par exemple, les Tatars, les Tcherkesses, etc.) ; et à la suite de l'islamisation partielle des différentes populations locales, les quatre groupes les plus importants étant les musulmans slaves de Bosnie-Herzégovine, les musulmans albanais (d'Albanie, du Kosovo, de Macédoine et du Monténégro), les musulmans grecs de Crète (qui furent déportés en Turquie, au cours de " l'échange des populations " de 1923 entre la Turquie et la Grèce), et enfin, les musulmans slaves de Macédoine, de Bulgarie et de Grèce, appelés Pomaks ou Torbechs.

Ce phénomène d'islamisation est, bien entendu, un des plus importants points dans l'histoire de la création des différentes communautés musulmanes du Sud-Est européen, et l'on doit examiner très attentivement le nombre de gens qui se sont convertis, quand ? , comment ? , pour quelles raisons ? , etc. Néanmoins, il est évident que la plus grande partie des musulmans de ces régions est tout simplement née à l'intérieur de cette communauté religieuse, c'est-à-dire dans une famille musulmane.

À la suite de la formation des communautés musulmanes, il y a eu dans les Balkans, pendant plusieurs siècles, deux sociétés complètement différentes, ne jouissant pas des mêmes droits : celle des musulmans et celle des non-musulmans ; deux sociétés dont les intérêts religieux, culturels, " idéologiques ", économiques et sociaux, ainsi que les visions du passé et les espoirs pour le futur, n'étaient pas du tout les mêmes, pour ne pas dire qu'ils étaient (la plupart du temps) totalement opposés. Cette situation a engendré (et maintenu pendant des siècles) l'incompréhension, le manque de sympathie mutuelle, le profond antagonisme, et très souvent une adversité plus ou moins clairement exprimée. Mon opinion personnelle est qu'il est préférable de parler franchement et sans hypocrisie de cette situation, car le travail de l'historien est évidemment de vérifier scrupuleusement la véracité des faits du passé et non pas de soutenir la version " politiquement correcte " du moment, imposée par les gouvernants, les hommes politiques, ou les différents cercles et coteries, dont les motivations sont évidemment loin d'être " pures " et désintéressées.

Le dernier point, très important, concernant la période ottomane est celui du renforcement des facteurs religieux par l'apparition de certaines idéologies modernes (nées au XVIIIe-XIXe siècle), comme la " nation " et le " nationalisme ", qui se sont adaptées ou greffées sur le système des millet-s ottoman. Cela a été tout particulièrement le cas avec la possibilité offerte dans la religion chrétienne orthodoxe, d'amalgamer ces deux facteurs de façon cohérente, dans le cadre de leurs Églises nationales respectives (grecque, serbe, bulgare), ce qui représente naturellement une très grande différence, par rapport aux religions universelles, comme le catholicisme ou l'islam. Et l'on comprendra aisément de ce qui précède, que la vision de la " période ottomane " et de " l'héritage ottoman ", n'est pas du tout la même chez les populations balkaniques non musulmanes et chez les différents groupes de musulmans de la Péninsule. Car les contentieux très anciens et très lourds n'ont nullement été effacés, bien au contraire, puisqu'ils ont été instrumentalisés depuis, à maintes reprises, non seulement par l'ensemble des protagonistes, mais aussi par les divers " décideurs " étrangers.

La période des " États-nations "

Trois principaux faits doivent être évoqués ici, si l'on veut comprendre la situation globale " sur le terrain " au cours de cette plus ou moins longue période, suivant les États concernés et leurs différentes régions.

Premièrement, l'islam balkanique, ou plutôt les diverses communautés musulmanes balkaniques, ont eu à supporter, au moment du passage de la période ottomane à la période post-ottomane un très gros handicap par rapport aux populations non musulmanes environnantes, car tous les pays des Balkans (et du Sud-Est européen en général, sauf l'Albanie) se sont constitués (ou reconstitués) les armes à la main contre l'Empire ottoman, et donc dans l'esprit d'un " non-musulman balkanique moyen " de l'époque " contre le Turc ", mais aussi ipso facto " contre l'islam ".

Ensuite, le fait que cette reconstruction des États balkaniques s'est réalisée grâce à deux moteurs extrêmement puissants qui étaient, d'une part le " nationalisme ", ou plutôt une sorte de sentiment diffus, puis de plus en plus précis, " d'identité nationale " (soutenu partout par les mythes nationaux qui germaient depuis longtemps), d'autre part grâce à l'existence séculaire des Églises orthodoxes nationales (d'abord grecque et serbe, puis bulgare), qui étaient en étroite symbiose avec ce sentiment national ", auquel elles servaient de matrice, notamment du fait du système ottoman des millet-s.

Et enfin, le fait que face à cet " ouragan " qu'a été la création des États-nations, les communautés musulmanes balkaniques n'avaient pas grand-chose à opposer. Car il s'agissait alors (partout sauf en Albanie) de communautés numériquement faibles par rapport à la population non musulmane des nouveaux États, affaiblies de plus par les départs continuels pour la Turquie d'une partie de leurs élites, notamment en Macédoine, en Bulgarie, et dans quelques autres régions rouméliotes.

À tout cela s'ajoutent encore deux autres raisons, inhérentes à la structure même de l'État ottoman. La première est que l'État ottoman, en tant qu'empire, n'avait pas de moteur nationaliste propre. Le nationalisme turc qui émergea tardivement ne pouvait servir qu'aux populations musulmanes turques et turcophones, alors que les autres communautés musulmanes balkaniques allaient longtemps rester dans un grand désarroi, ne considérant pas du tout l'État dans lequel elles vivaient comme leur propre État, tout en ne se reconnaissant pas non plus, dans l'État nationaliste, laïque et républicain turc. Il n'y a d'ailleurs qu'à lire à ce sujet les écrits des intellectuels musulmans rouméliotes de cette époque, pour s'en convaincre. D'autres chercheront à s'adapter comme ils le pourront, selon le moment, le régime en place, et la situation ; d'autres encore vivront avec le sentiment d'avoir une double patrie : la leur, plus la Turquie (avec toutefois des sentiments divergents au sujet du régime en place, se divisant entre partisans et adversaires de Mustafa Kemal, dit Atatürk) ; ou encore dans le cas des Albanais de Kosovo, de Macédoine et de Monténégro, ils seront partagés entre la Yougoslavie et l'Albanie. La seconde de ces raisons est le fait que, l'islam étant une religion supranationale, " les Églises musulmanes " des nouveaux États eurent quelques difficultés à se structurer rapidement, contrairement aux Églises orthodoxes nationales, grecque, serbe et bulgare, qui elles, l'étaient déjà depuis longtemps.

Cette période fut donc extrêmement délicate pour toutes les communautés musulmanes de l'ensemble du Sud-Est européen. En effet, partout sauf en Albanie, elles devinrent des minorités religieuses et/ou des minorités ethniques. Immergées dans un milieu essentiellement chrétien orthodoxe, éventuellement chrétien catholique (comme dans le nord de l'Albanie, en Bosnie-Herzégovine, etc.), elles ont aussi perdu le statut privilégié qu'elles avaient à l'époque ottomane et sont devenues des minorités politiques.

De tels changements religieux, économiques, sociaux et politiques ne pouvaient avoir que de lourdes conséquences sur la place de ces populations musulmanes dans la société balkanique du XXe siècle. Obligées de se définir par rapport à la Turquie (" mère patrie ") et au monde musulman, par rapport aux nouveaux États dans lesquels elles étaient appelées à vivre, et enfin par rapport aux communautés chrétiennes environnantes avec lesquelles elles ne partagent pas la même vision du passé, et notamment du passé ottoman, elles furent amenées, en fonction du contexte, à louvoyer, c'est-à-dire à faire des combinaisons, des compromis ou des choix. On comprendra aisément donc que les sentiments identitaires de ces populations pouvaient être très variés, selon les pays, les régions, et les époques. Dans les premières années qui suivirent le démantèlement de l'Empire ottoman, les musulmans des Balkans se raccrochèrent à la composante musulmane de leur identité (sauf dans le cas très particulier des Bektachis albanais). Avec l'arrivée de Mustafa Kemal au début des années 20, à la tête d'une Turquie laïcisante et réformatrice, un courant du même type, laïcisant et réformateur, s'amplifia aussi parmi les musulmans balkaniques. Au début des années 40, on vit poindre, ici et là, de petits groupes panislamistes ou prônant un renouveau de l'islam. Après la seconde guerre mondiale, ce sont les communistes qui s'emparèrent partout du pouvoir, sauf en Grèce.

Les périodes suivantes : 1941-1945 et 1945-1990

On a assisté par la suite, au cours des deux périodes suivantes, à une instrumentalisation extrêmement poussée de l'histoire des siècles passés, d'une part par les dirigeants politiques des États balkaniques (guidés par leurs idéologies respectives et par les buts qu'ils cherchaient à atteindre), d'autre part par une partie des musulmans eux-mêmes, laïcs ou religieux (ainsi que par les dirigeants des communautés religieuses musulmanes de différents États de cette zone, dirigeants choisis et mis en place, bien entendu, par…les autorités fascistes et communistes) qui se prêtèrent souvent à ce jeu, pour des raisons " tactiques ", c'est-à-dire pour les avantages qu'ils escomptaient pouvoir tirer ainsi pour leur communauté. L'identité musulmane fut donc travestie par des formes non religieuses. Elle devint par exemple, dans le cas très particulier de la Bosnie-Herzégovine, plus qu'auparavant, une identité communautaire, ethnique, voire " nationale ", avec la création (on disait à l'époque " la reconnaissance ") d'une " nation musulmane ". Mais ces vastes sujets demanderaient naturellement de très longs développements.

Les points particuliers

Par ailleurs, il est évident que pour comprendre la situation de chacune de ces différentes communautés musulmanes balkaniques au cours de l'époque post-ottomane (et cela pour chacune des quatre périodes post-ottomanes données), il est absolument nécessaire d'examiner attentivement plusieurs phénomènes particuliers concernant, d'une part, l'histoire du pays où cette communauté était appelée à vivre et, d'autre part, la vie religieuse, l'organisation administrative et les structures propres de chacune de ces communautés, ainsi que la situation " sur le terrain " de la population composant cette communauté religieuse, par rapport à la situation de la population non musulmane environnante, c'est-à-dire : les chiffres concernant le nombre de personnes composant cette communauté ; les migrations des populations musulmanes ; l'organisation religieuse de la communauté ; son organisation administrative ; la juridiction en cours, et plus particulièrement le cas de l'existence ou de la non-existence des tribunaux musulmans ; les institutions et fondations musulmanes, notamment celle " des biens de main morte ", les waqf-s ; la situation économique de cette communauté, et le cas des éventuelles " réformes agraires " ; la pratique quotidienne de la religion ; les diverses interprétations de l'islam (qui sont un point très important, car ces interprétations varient continuellement, pendant que l'on s'efforce de gommer sciemment les phases précédentes lorsqu'elles s'avèrent " gênantes ") ; la situation des écoles musulmanes, de l'instruction religieuse et de la préparation des cadres ; les ordres mystiques musulmans ; la presse musulmane et la vie culturelle de la communauté ; la vie publique et politique (ainsi que les éventuels partis politiques musulmans).

On comprendra facilement je pense, qu'il me faudrait beaucoup plus de place, ne serait-ce que pour aborder chacun de ces points (et cela naturellement pour chacune des communautés musulmanes du Sud-Est européen, et de plus au cours de chacune des trois périodes dont il est question ici). C'est pourquoi, afin de faire entrevoir les complexités de la situation " sur le terrain ", je présenterai seulement, très brièvement trois exemples précis, concernant les divers points cités, alors que bien entendu tous demanderaient à être décrits longuement, et analysés de façon détaillée. Il s'agira ici, d'aborder quelques aspects touchant à la situation des débuts de la presse musulmane balkanique, aux partis politiques musulmans en Yougoslavie entre 1919 et 1941 et aux problèmes identitaires.

Vouloir parler des débuts de la presse musulmane du Sud-Est européen demande plusieurs explications préliminaires, sans lesquelles les spécialistes des Balkans non islamisants, et les islamisants non balkanologues, risquent de ne rien comprendre aux complexités diverses qui foisonnent à profusion. Voici, en peu de mots, les principales. La presse musulmane apparaît tardivement dans le Sud-Est européen, par rapport à la presse non musulmane locale qui existe déjà, parfois depuis longtemps, et qui a par conséquent une tradition bien assise, ses " habitudes " et ses réseaux, ses tendances plus ou moins bien définies et marquées, ses commanditaires (partis politiques et groupes de pression), en un mot non seulement ses lecteurs potentiels (donc une clientèle assurée) mais aussi ses sources de financement, ses réseaux de distribution, etc. La presse musulmane, en revanche, commence à paraître non seulement ex nihilo, mais aussi dans des conditions extrêmement délicates, car les musulmans sont presque partout une communauté minoritaire, et parfois très minoritaire. La population musulmane du Sud-Est européen est à cette époque en grande partie illettrée ; enfin la population musulmane du Sud-Est européen est souvent hétéroclite, se pose donc la question de la langue et de l'alphabet à utiliser, à savoir, la langue vernaculaire ou le turc, les caractères arabes, latins, grecs ou cyrilliques.

Deux autres faits doivent également être présents à l'esprit. Tout d'abord le terme " presse musulmane " recouvre en fait deux catégories de journaux et de périodiques bien distincts : d'une part, une presse religieuse " habituelle ", c'est-à-dire axée principalement (ou même uniquement) sur les problèmes religieux, ou éducatifs et culturels à forte coloration religieuse ; d'autre part, une presse musulmane plus ou moins " laïque ", où en tout cas " laïcisante ", sans être pour autant, bien entendu, ostensiblement antireligieuse, voire athée. Il s'agira donc dans ce dernier cas, non pas d'une " presse musulmane du Sud-Est européen " à proprement parler, mais plutôt d'une " presse des musulmans du Sud-Est européen ". Par ailleurs, certains intellectuels musulmans de ces régions écrivaient parfois aussi dans la presse non musulmane locale, et par conséquent, leurs articles n'étaient pas toujours de la même teneur, et en tout cas de la même tonalité, suivant le lieu de leur parution.

La vie politique des musulmans de Yougoslavie, entre 1919 et 1941, s'est manifestée évidemment par le biais de divers partis politiques musulmans. Les deux caractéristiques majeures les concernant, étaient les suivantes : d'une par, le fait qu'il existait une coupure absolue entre les partis politiques musulmans de Bosnie-Herzégovine (en tout, neuf partis politiques) et ceux de la partie orientale du pays (en tout, trois partis) ; d'autre part, le fait que dans tous ces partis politiques musulmans, l'aspect politique prenait très largement le pas sur l'aspect religieux à tel point que l'on pourrait dire que (toutes proportions gardées) ces partis étaient éminemment " politiques " et beaucoup moins " musulmans ".

Par ailleurs, s'il est impossible évidemment de présenter ici l'historique de chacun de ces partis politiques, leurs programmes successifs, leur " tactique " (à court et à moyen terme) et les coalitions qui se sont nouées ou défaites entre eux ou en association avec les principaux partis politiques (non musulmans) du pays, au cours de ce quart du siècle, on doit au moins essayer de dire en deux mots, ce qui paraît être l'essentiel.

Premièrement, ces partis n'étaient naturellement que des " partis d'appoint " qui, même dans le cas des deux seuls " grands partis politiques musulmans " (Jmc ou Jugoslavenska muslimanska organizacija, Organisation musulmane yougoslave, de Sarajevo, et Demijet ou Isljam Muhafazaji Hukuk Demijet, Association pour la défense des droits des musulmans, de Skoplje, car les autres partis musulmans ont soit existé pendant très peu de temps, soit avec un nombre d'adhérents très réduit) ne pouvaient compter tirer leur épingle du jeu qu'au prix d'un louvoiement extrêmement subtil entre les grands partis au pouvoir et les partis d'opposition (en s'alliant pour des raisons " tactiques, tour à tour aux uns et aux autres, suivant le besoin du moment), tout en essayant de maintenir auprès de leurs propres électeurs un semblant de cohérence et de " pureté originelle " vis-à-vis de leur programme de départ. L'ingrédient " islamique " servant ici (selon une habitude bien connue) soit à faire vibrer la corde des " valeurs éternelles " de l'islam, de sa civilisation et de sa culture, soit à stigmatiser les " hodjas retardataires, obtus et rétrogrades " qui ont enfermé ces valeurs éternelles de l'islam dans un carcan de dogmes et de superstitions, causant ainsi le retard des masses musulmanes face à la population environnante.

En outre, on trouvera très rapidement aux leviers de commandes de ces partis politiques musulmans, les ex-grands propriétaires terriens (de l'époque ottomane) qui chercheront (et arriveront souvent) à travers cette nouvelle situation, avant tout à court-circuiter les effets de la réforme agraire, et à retrouver (ne serait-ce qu'une partie) de leurs privilèges antérieurs ; ce qui amènera, après des marchandages âpres et serrés, des alliances électorales aussi passagères qu'inattendues.

On note donc l'existence de différents partis politiques musulmans, tous créés suivant les clivages sociaux de la population musulmane du pays ; la non-existence d'un parti politique musulman capable de rassembler autour de lui toutes les ethnies musulmanes du pays ; la non-existence sur le territoire yougoslave de non-musulmans ayant adhéré à un parti politique musulman ; mais, en revanche, l'existence bien entendu de beaucoup de musulmans ayant adhéré aux différents partis politiques non musulmans du pays.

En ce qui concerne l'" identité musulmane ", il est clair que celle-ci est, pour l'ensemble des communautés musulmanes balkaniques, un concept complexe et changeant. Il dépend des groupes eux-mêmes, mais aussi de l'environnement politique et social dans lequel les musulmans vivent, en fonction des États et des époques. L'identité musulmane se base en premier lieu, selon le degré de religiosité des populations, sur l'appartenance religieuse, ou sur l'appartenance à une communauté de descendants de musulmans devenus plus ou moins laïques. Car, même dans le cas d'une religiosité très diffuse, il y a toujours possibilité de ré-islamisation, du fait que les musulmans religieux cherchent à attirer les musulmans laïques dans la " maison commune ".

Mais, l'identité musulmane est aussi le produit des facteurs qui sont imposés à ces communautés, soit par leurs propres dirigeants religieux, soit par leur propres dirigeants politiques, soit par l'État dont elles font partie, soit par les populations environnantes, soit encore par des mouvements de fond traversant le monde musulman (panislamisme, radicalisme, fondamentalisme, panturquisme, etc.). Ainsi, l'identité musulmane pourra être renforcée à la suite de la montée des nationalismes des populations locales non musulmanes, ces nationalismes ayant, en général, une facette religieuse (chrétienne, anti-musulmane) et une vision totalement différente du passé, et notamment de la période ottomane.

Pour conclure

Les spécialistes de ces questions savent très bien qu'il existait dans les États-nations du Sud-Est européen un traitement préférentiel envers les populations musulmanes considérées comme autochtones, donc " intégrables " (pour ne pas dire " assimilables ") à plus ou moins brève échéance, par rapport aux minorités musulmanes " étrangères " (donc minorités ethniques et religieuses à la fois), dont on cherchait parfois même à se débarrasser. Or, sauf dans certains cas individuels, l'intégration espérée des populations musulmanes, slavophones et autres ne s'est pas faite. Il y a naturellement plusieurs raisons à cela. La première est que les gouvernants de ces pays ne surent pas trouver une solution. Ou plutôt, comme le constatait très justement à mon avis Dimitrije Bogdanoviæ (concernant le cas des Albanais du Kosovo, de la Macédoine et du Monténégro), qu'ils ne se rendaient même pas compte des difficultés que la présence de ces minorités allait représenter1. La deuxième est qu'au cours des périodes 1941-1945 et 1945-1990, ces minorités furent manipulées et utilisées, d'abord par des occupants étrangers, puis par les régimes communistes locaux, attisant ainsi, puis exacerbant au plus haut point les antagonismes réciproques existants. Mais il existe aussi une autre raison, dont on se garde généralement de parler, car il s'agit d'un sujet délicat.
Tous les peuples balkaniques (comme tous les peuples tout court) ont nécessairement un passé " national " mythique. Par la nature des choses, les musulmans balkaniques " autochtones " (donc les populations locales islamisées) en ont forcément deux (préislamique d'abord, musulman et ottoman ensuite), qu'ils essaient, par un tour de " passe-passe " plus ou moins difficile, de mettre en accord. Le passé " national " mythique des populations musulmanes et celui des populations non musulmanes des Balkans, pour des raisons évidentes, se trouvent aux antipodes. Pour les surmonter afin de pouvoir vivre ensemble, avec le moins de heurts possibles, il faudrait évidemment chercher à dépasser les représentations du passé mythique de son propre groupe national et/ou religieux, mais à condition que les représentants de l'autre groupe en fassent autant de leur côté. Autrement dit, comment pourrait-on envisager qu'un groupe majoritaire sacrifie une partie de son propre passé mythique au profit d'une partie du passé mythique de l'une des minorités vivant sur le sol commun, alors que les passés mythiques de ses différentes minorités ne coïncident pas non plus entre eux (musulmans slavophones et nationalisme albanais en ex-Yougoslavie, Pomaks et Turcs en Bulgarie et en Grèce, etc.) ?

  1. Il écrivait notamment : " On a l'impression, tout simplement, que la politique serbe ne savait pas quoi faire avec les "Arnaoutes" de la Vieille Serbie, et qu'elle n'a même pas été consciente des perspectives de ce problème. Cela est d'autant plus curieux parce qu'au cours des dernières décennies précédant la Première Guerre balkanique, la population albanaise de la Vieille Serbie avait démontré à quel point elle était un problème sérieux, difficile et sans solution pour l'administration ottomane, donc pour un pays qui était, par sa religion et par le système de sa société, bien plus le leur, que ne l'aurait pu l'être [un jour], n'importe quelle variante d'un État serbe ", Dimitrije Bogdanovic, Knjiga o Kosovu, Belgrade, SANU, 1985, p. 168.



Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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