Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Présentation des travaux


Jean-Pierre Rioux, inspecteur général de l'Éducation nationale, mission Europe et Histoire

Organisée par le groupe d'histoire et de géographie de l'Inspection générale, par la mission ministérielle Europe et Histoire et la direction de l'Enseignement scolaire, cette université d'été aborde un sujet difficile, pressant, conflictuel : le rapport passé et présent entre l'Europe et l'islam, tel que la recherche en sciences sociales le circonscrit aujourd'hui, et surtout tel qu'il s'inscrit dans les classes, et d'abord celle d'histoire, dans les établissements, dans les enseignements comme dans la vie scolaire1.

Il est d'accès difficile car, pour l'aborder de manière probante et formatrice, les enseignants doivent à la fois pallier des insuffisances de leur formation initiale et continue, intégrer l'islam dans l'élan promis en faveur d'une meilleure prise en compte du fait religieux par l'école2, donner plus avant une dimension européenne à leur propos par le biais d'une religion qui n'a guère été évoquée depuis un demi-siècle dans l'argumentaire européen que l'Éducation nationale française et les autres dispositifs éducatifs de l'Union européenne tentent de promouvoir dans la formation des jeunes3.

Surtout, il est pressant et conflictuel, car son actualité, si évidente dans ce début de siècle où l'on rappelle avec tant d'insistance le premier anniversaire d'un terrible 11 septembre, sourd de toutes part, et bien au-delà des échos médiatiques et des cascades d'information souvent hâtive ou orientée. Elle prend une dimension sociale et culturelle au quotidien à la fois plus visible et toujours aussi peu lisible. Parfois même, elle provoque très directement et violemment la classe et l'établissement, ce qui peut stimuler mais le plus souvent malmène ou désempare les pédagogies.

Toutes ces difficultés et ces urgences ne devront pas, pourtant, nous détourner de la voie que nous avons tracée et que nous vous convions à suivre. Il s'agit bien, comme dans toute université d'été de l'Éducation nationale prise en charge par la direction de l'Enseignement scolaire, de donner de l'information scientifique et pédagogique à jour, de sensibiliser et entendre des enseignants volontaires, de préciser, critiquer et fédérer s'il se peut des expériences et des projets.

Nous souhaitons y contribuer en ayant inscrit à notre programme de travail deux rappels à l'ordre de l'intelligence et de la critique, par des exposés comme par des ateliers : oui, il importe d'abord de souligner la part, souvent négligée ou déniée, de l'islam dans l'histoire religieuse et culturelle, dans l'histoire tout court de l'Europe, du Moyen-Age à nos jours ; oui, il faut aussi mieux faire réfléchir et argumenter les jeunes, quels qu'ils soient, sur l'inscription définitive de l'islam dans leur vie et leur avenir européens. Et donc de mieux mesurer le rôle actuel et potentiel de celui-ci dans la mise en œuvre des droits fondamentaux de l'Union européenne, dans l'évolution des citoyennetés nationales et dans l'élaboration promise d'une citoyenneté européenne. L'histoire revisitée rejoindra et fécondera ainsi, nous l'espérons, l'éducation civique, avec le concours et l'apport de toutes les autres disciplines qui partagent déjà ce double constat et cette double ambition.

Le premier temps de notre investigation examine quelques aspects géographiquement très typés d'une lecture renouvelée des liens et des divorces entre histoire européenne et histoire musulmane. Ici, il n'y a guère de difficultés, direz-vous : les libellés des programmes du collège et du lycée sont assez explicites, la formation initiale et continue est désormais plus au fait des nouveautés historiographiques, comme le prouvent notamment depuis plusieurs années les choix des questions d'histoire proposées aux candidats des concours de recrutement. Méfions-nous, cependant : il y a beaucoup à dire ou à répéter, et de manière originale4, sur l'inusable " Mahomet et Charlemagne " ou sur les rapports entre guerre sainte, jihad et croisade5, sur l'Andalous ou le Sicilien ; surtout, il importe de faire le point sur le flot de propositions et d'expérimentations rodées dans les classes de 5ème et de 2nde.

Mieux encore : autant que de saluer ainsi la nouveauté obligée telle qu'elle a été programmée, il convient d'élargir l'horizon et même de se cogner aux angles trop morts, ou aux points trop aveugles des programmes et des pratiques. C'est pourquoi nous avons privilégié, au vu de certaines leçons qui nous ont été rudement assénées par le XXe siècle, l'examen de l'héritage ottoman et turc, trop négligé jusqu'ici, avec bien sûr Constantinople/Istanbul à l'épicentre. Mais aussi le post-ottoman balkanique dans l'ex-Yougoslavie, sur lequel l'atonie scolaire depuis une décennie a été souvent déplorée elle aussi. Enfin, si l'on consent à admettre pleinement la grande nouveauté contemporaine, celle qui, avec une force d'évidence socio-économique bien plus que religieuse et tout à fait neuve, a arrimé l'islam à l'Europe d'abord par le flux migratoire, puis par l'installation définitive et l'intégration en cours d'immigrés naguère venus des pays jadis colonisés ou dominés, nous voulons toucher au grand sujet qui monte et auquel il faut donner toute sa pertinence, en grande urgence, dans nos classes : la part historique et la juste place historique de la prégnance et du remord du rapport ex-colonial, part tout à fait inédite et que certains nous disent si prometteuse, dans le processus en cours d'occidentalisation et d'européanisation d'un islam désormais à domicile fixe, territorialisé et nationalement différencié, individualisé par la société ambiante et lancé lui aussi par intimité et mimétisme européens, fût-ce à son corps défendant, dans ce qu'on nomme le cours globalisé du monde.

Ainsi aborderons-nous, ensuite, ce pluriel de l'islam sur lequel nous avons délibérément titré la part actualisée et civique de cette université d'été. Nous le maintenons au vu des trois cas de figure qui seront examinés, le britannique, l'allemand et le français, dont voit mal ce qui pourrait ou devrait les unifier un jour, tant restent fortes les traditions nationales, tant sont divers les statuts personnels malgré la législation européenne, tant est inégalement admise une caractérisation communautaire de la citoyenneté. Nous soutenons donc a priori un argument de bon sens historique, tout en laissant naturellement le champ libre à la discussion argumentée : le passé et le présent national des pays européens a distingué et distingue nécessairement des islams, tout comme il a distingué particularisé, nationalisé et régionalisé - inégalement mais constamment - les formes de toutes les autres religions. Ne voyez pas là un préjugé gallican ou une arrière-pensée ultramontaine : il s'agit tout bonnement de ne pas faire bégayer l'histoire, de penser l'islam en Europe sans jamais négliger les processus d'intégration, et de laisser les " Internationales " ou les universaux aux formes plus intégristes d'un islam de combat et non plus d'un islam de vie religieuse, sociale et culturelle dans des pays où les processus d'accueil et l'intégration restent si divers. Si nous avions eu le loisir d'évoquer les cas hispaniques ou lusitaniens, néerlandais ou scandinaves, suisses ou italiens, soyez assurés que nous aurions renforcé encore ce plaidoyer en faveur du pluriel et de la complexité si chers aux historiens.

Car il s'agit bien de déboucher utilement, in fine, sur l'enjeu qui travaille sourdement la conscience civique laïcisée : quelle fut, quelle est et donc quelle sera la juste place pour la religion musulmane dans des sociétés européennes sécularisées au tréfond et qui font désormais si largement exception, la France en tête de liste, dans le concert mondial de réenchantement du monde et de déni des sécularisations, sous l'effet combiné du renouveau islamique, de la poussée évangéliste, de l'affichage des fondamentalismes et du développement des sectes6 ? Dans une Union européenne dont la récente Charte des droits fondamentaux récuse les racines religieuses de l'Europe au profit des seules valeurs spirituelles, l'islam, même " passé à l'Ouest ", pour reprendre la formule d'Olivier Roy7, même déconnecté de ses cultures d'origine, même chargé bien plus que jadis d'un rapport personnel du croyant à sa religion8, bref, même en voie d'occidentalisation, introduit une tension inédite dans les dispositifs juridiques et civiques qui forment l'armature des sociétés européennes contemporaines.

Sur l'ampleur et les causes de cette tension, sur sa recrudescence identitaire et communautaire ou sa réduction citoyenne, chercheurs et analystes divergent, et même ceux qui nous ont fait l'honneur et l'amitié de participer à cette université d'été. Dans l'inévitable discussion qui va s'instaurer in fine, et quelles que soient les conclusions pratiques que nous tirerons vendredi à usage de nos élèves, il faudra, nous le souhaitons, tenter de lier le passé et le présent, l'histoire et l'actualité, pour penser l'impensable ou le paradoxal, pour réfléchir un peu mieux à la situation singulière de l'islam en Europe. Car toute l'histoire de l'Europe nous apprend qu'il y eut lien constant et fécond entre le religieux, le politique et le culturel dans le cours des sociétés, même en voie de sécularisation ; car il est tout aussi vrai qu'au passage nous avions appris à ne plus lier religion et violence, avant que le choc du 11 septembre 2001 ne contribue à nous détromper terriblement et ne nous rappelle qu'il y eut bien et bien une violence d'essence religieuse accoucheuse de l'Europe9. L'actualité de notre propos est bien là : il s'agit de sortir de l'amnésie relative10 pour penser, enfin, un islam européen depuis le califat de Cordoue jusqu'à nos banlieues ; de dire que les frontières religieuses favorisèrent aussi bien le différend que la rencontre ; de ne pas succomber, surtout, aux survalorisations et aux approximations que nous commande trop souvent l'actualité. Bref, d'être nous-mêmes : toujours au plus près du vrai et soucieux de sans cesse mieux l'apprendre aux élèves qui nous sont confiés.


  1. Elle est dans la suite de celle d'août 2001 : voir Dominique Borne, Jean-Louis Nembrini et Jean-Pierre Rioux (ss dir.), Apprendre et enseigner la guerre d'Algérie et le Maghreb contemporain, Paris, CRDP de l'académie de Versailles, " Les Actes de la DESCO ", 2002.
  2. Voir Régis Debray, L'enseignement du fait religieux dans l'École laïque. Rapport à Monsieur le Ministre de l' Éducation nationale, février 2002 et Dieu, un itinéraire. Matériaux pour l'histoire de l'Éternel en Occident, Paris, Odile Jacob, 2001.
  3. Voir Apprendre l'histoire de l'Europe, mission ministérielle Europe et Histoire, 2001.
  4. En point de départ commode, sinon exhaustif et assez actualisé, voir Franco Cardini, Europe et islam. Histoire d'un malentendu, Paris, Le Seuil, 2000.
  5. Voir Jean Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l'islam, Paris, Le Seuil, " Points histoire ", 2002.
  6. Voir Peter L. Berger dir., Le réenchantement du monde, Paris, Bayard, 2001.
  7. Olivier Roy, " L'islam est passé à l'Ouest ", Esprit, août-septembre 2002. Voir, du même, " Naissance d'un islam européen ", Esprit, janvier 1998 et L'islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002. Une approche très différente est proposée par Tariq Ramadan, Les Musulmans de l'Occident face à l'avenir, Paris, Sindbad-Acte Sud, 2002.
  8. Voir Malek Chebel, Le Sujet en islam, Paris, Le Seuil, 2002.
  9. Voir Denis Pelletier, " Religion et violence ", Vingtième Siècle. Revue d'histoire, octobre-décembre 2002.
  10. Voir Mohammend Arkoun, " Islam et Europe : mortelle amnésie ", Le Monde, 14 décembre 2001.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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