Université d'été « Europe et islam, islams d'Europe »

Allocation d'ouverture

Xavier Darcos, ministre délégué à l'Enseignement scolaire

 

Mesdames et messieurs, chers collègues,

Pour tenter de comprendre la nature des liens qui unissent l'Europe et le monde musulman c'est, en dépit des affrontements du passé et des drames récents, le terme de "dialogue" qui me paraît le plus juste et sans doute le plus adapté : c'est d'une histoire à deux voix dont il est ici question, deux voix sans cesse mêlées, entrecroisées, s'interpellant, se complétant mutuellement. À nous de le faire comprendre, et surtout de mieux le faire savoir.

Les voyageurs européens ont bien conscience du fait que, de son passé prestigieux, le monde musulman dans son ensemble a conservé des ensembles architecturaux et un patrimoine d'une valeur inestimable, dont la préservation et l'étude constituent un devoir pour l'humanité : mosquées (qui n'a pas été saisi d'admiration devant certains édifices d'Égypte ou de Tunisie ? ), écoles coraniques, caravansérails, palais et mausolées, fontaines publiques, mais aussi demeures privées, parfois hélas ! très dégradés, mais dont la qualité artistique et culturelle est aujourd'hui unanimement reconnue.

Au-delà du domaine du patrimoine, aussi important soit-il, la civilisation européenne se nourrit de formes et d'éléments divers. L'Europe peut être fière d'avoir beaucoup reçu du monde arabo-musulman, directement ou comme source d'inspiration, dans sa science bien sûr, mais aussi dans sa littérature, dans sa musique, dans le travail de ses plasticiens, dans sa peinture. Le grand succès que rencontrent, pour ne citer qu'un seul exemple, les Musiciens du Nil à chaque fois qu'ils se déplacent en France en témoigne pleinement : même lorsqu'il ne connaît pas l'arabe, le grand public ne peut pas ne pas être sensible à ces chroniques chantées qui parlent - thèmes éternels - d'amour, d'adultère, de revanche et de passion. Cette intensité et cette émotion qui, dans le cas de certaines confréries, évoquent irrésistiblement une énergie spirituelle supérieure, sont immédiatement perceptibles.

Puisque notre imaginaire est à ce point nourri d'apports extérieurs, n'hésitons pas à le faire connaître et à faire comprendre à nos enfants - je sais que ce souci vous anime - que, selon la célèbre formule " Je est un autre ", et que l'on se construit, dans l'ordre culturel comme dans l'ordre affectif, par des apports successifs venus de l'extérieur.

Mais faisons-le dans la lucidité. Le dialogue avec l'islam modéré est aujourd'hui, pour les Français comme pour tous les Européens, une nécessité. L'émergence d'une communauté musulmane organisée, avec des institutions représentatives et dans un climat apaisé, constitue pour notre pays une priorité. Expliquons aux jeunes gens d'origine musulmane que, pour eux aussi, " Je est un autre " et que leur adhésion aux valeurs de la République, leur intégration dans la société française ne signifient en aucune manière la perte de ce qu'ils considèrent être leur identité.

Soyons clairs sur les affrontements du passé et sur les épisodes coloniaux. Je me réjouis, à cet égard, que le cycle des manifestations liées à l'année de l'Algérie en France, en 2003, comprenne notamment une grande exposition itinérante sur l'émir Abd el-Kader : qu'elle serve largement à l'instruction des jeunes qui nous sont confiés, qu'elle alimente, surtout si elle est de qualité, discussions et expériences pédagogiques !

Soyons toutefois particulièrement attentifs à la rigueur et à la sérénité des débats autour de ces thèmes. Soyons fermes, en particulier, à l'égard des jeunes qui auraient perdu leurs repères, tout en leur donnant une chance de se réconcilier avec la société qui les accueille et qui constitue, qu'ils en aient ou non conscience, leur société. Évitons, surtout, cette dérive catastrophique pour les équilibres fondamentaux de notre République que constituerait l'évolution vers le communautarisme. Les terribles nuages qui s'accumulent aujourd'hui sur le Moyen-Orient montrent qu'il y a là un vrai danger.

Je sais, comme le prouve la liste des thèmes et des ateliers qui figurent dans votre programme de travail, que vous partagez l'ensemble de ces préoccupations. Je voudrais exprimer ma gratitude à tous ceux, notamment au groupe d'histoire et géographie de l'Inspection générale et à la mission ministérielle Europe et Histoire, qui ont permis de donner un contenu concret - et visiblement passionnant - à cette université d'été. Réalité historique mais aussi et surtout enjeu contemporain : la question du rapport entre l'Europe et l'islam nécessite effectivement un traitement renouvelé.

Je vous remercie d'avoir songé à l'entreprendre.

 

Europe et islam, islams d'Europe les 28,29 et 30 août 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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