Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

La création de vitraux dans les églises anciennes

Isabelle Renaud-Chamska, rédactrice en chef des Chroniques d'art sacré

Il est impossible de parler d'art sacré dans la création contemporaine sans évoquer ici, malheureusement trop rapidement, la création de vitraux en France ces dernières décennies, depuis l'admirable intervention de Chagall à la cathédrale de Reims en 1959 sous la houlette d'André Malraux, jusqu'au formidable travail de Soulages à Conques en 1994 ou celui de Jan Dibbetz à Blois en 2000, à la demande de Jack Lang. Les ministres de la Culture successifs se sont intéressés de près à la création de vitraux, en particulier dans les cathédrales, hauts lieux spirituels et symboles de l'identité nationale, toutes classées au titre des monuments historiques. Le statut juridique très particulier des cathédrales depuis Napoléon rend incontournable le dialogue entre l'État, propriétaire des édifices, et l'Église, affectataire exclusif des bâtiments dont elle fut autrefois aussi le commanditaire. Alors que les rapports entre l'Église catholique et l'État français ne sont pas toujours des plus faciles sur bien des points, on constate que les procédures se déroulent dans une certaine harmonie en ce domaine, pour le plus grand bien de tous. Il est vrai que chacun y trouve son intérêt, sur lequel nous allons revenir. La France connaît donc une situation unique dans l'Europe et dans le monde pour la gestion des bâtiments du culte majoritaire, à savoir le culte catholique, et la volonté conjointe de l'État, de l'Église et des artistes les plus prestigieux a fait sans conteste de notre territoire l'un des plus féconds en matière de création de vitraux.

Une politique de commande publique inédite est initiée au tout début des années 1980. 97 % de la restauration et de la création de vitraux sont le fruit de cette commande publique. Des programmes d'envergure sans précédent sont réalisés partout en France. Paradoxe : allant bien au-delà de l'entretien des lieux dont il a légalement la charge, l'État promeut la création artistique dans des édifices dont il n'a pas l'usage. Quel est donc son objectif ? La République entend donner chair à l'idée révolutionnaire d'un service public de la culture. Maintenir la capacité de création à un haut niveau d'exemplarité et diffuser à grande échelle les références culturelles de la modernité : la cathédrale est ouverte à tous, sans conditions d'accès. Elle sera donc le lieu d'une grande ambition pédagogique. L'objectif de l'Etat est d'installer de nouveaux repères d'une culture qui fonctionne ou voudrait fonctionner comme la matrice d'une société en gestation. Depuis A. Malraux, les critères de la commande publique sont à la fois culturels et politiques. Elle met en œuvre certains moyens d'accès des classes moyennes à la culture. L'Etat n'hésite pas à choquer dans les églises comme il choque par exemple avec les " Colonnes de Buren " au Palais Royal. Mais bon an mal an, la greffe prend : on va voir Soulages à Conques, le site ancien laisse la vedette à la création contemporaine. L'argent public servant aussi bien à la restauration du patrimoine qu'à la création, le lien est tissé entre la tradition et la modernité : le débat a lieu, il est nourri.

Si la destination religieuse est reléguée au second plan par les politiques, il n'en reste pas moins que ces réalisations profitent en tout premier lieu aux bâtiments que sont les églises, et à l'institution qu'est l'Église. Si, au terme de la loi de 1905, la République n'a le droit de subventionner aucun culte, elle peut en revanche investir de l'argent public pour la création contemporaine dans les lieux publics. La ligne de partage entre les intérêts de l'État et ceux de l'Église est donc lisible et viable au regard de la loi et des intérêts de la collectivité nationale.

Historiquement, l'Église a joué un rôle de tout premier plan dans le développement de l'art et dans ce qu'on n'appelait pas encore à l'époque la " commande publique ". Si sa sphère d'influence s'est rétrécie depuis un siècle comme une peau de chagrin, parallèlement à son appauvrissement financier, et si elle se replie volontiers sur des objectifs pastoraux et caritatifs plus urgents, elle ne joue pas pour autant le rôle passif du bénéficiaire dans les commandes de vitraux. Il est vrai que, jusqu'à une époque récente, elle n'a pas été consultée sur le choix des artistes. A Malraux a contracté directement avec Chagall, J. Lang avec Soulages. À Nevers, l'évêque n'a pas été consulté pour le parti d'ensemble de ce projet colossal qui a connu de nombreux rebondissements, ni sur le choix final des artistes. Pourtant, depuis une décennie, on assiste à la reprise d'un dialogue d'abord hésitant puis de plus en plus confiant entre les décideurs culturels et les autorités ecclésiastiques, par l'intermédiaire des commissions diocésaines et du Comité national d'art sacré. La revue Chroniques d'art sacré, publiée par le Centre national de pastorale liturgique, témoigne de l'intérêt renouvelé du clergé et des communautés chrétiennes pour l'art actuel, et de leur souci de se former dans ce domaine qui leur est souvent étranger, comme il l'est aussi à nombre de nos contemporains. Héritière des Pères Couturier et Régamey qui, dans les années 1950, ont introduit Matisse, Manessier, Rouault, Lurçat, Le Corbusier, Léger (et bien d'autres ! ) dans les églises, la revue sensibilise le clergé à la nécessité de prendre en charge l'élaboration des programmes iconographiques proposés aux artistes dans les églises lors des projets de création, et de participer (ou de s'entourer d'experts pour aider) au choix judicieux des meilleurs artistes pour la réalisation de ces projets. Là aussi le débat est souvent vif, comme il le fut lors de la fameuse querelle de l'Art sacré. N'oublions pas que le Christ de Germaine Richier au Plateau d'Assy, qui apparaît à tous aujourd'hui comme un grand classique, a été en son temps une douloureuse affaire Dreyfus. Le débat a ceci d'intéressant qu'il aboutit à une perpétuelle redéfinition de l'art sacré en France, soutenu par les plus hautes autorités ecclésiastiques, puisque le pape Jean-Paul II, faisant suite à Paul VI, a réaffirmé en 1999 le besoin que l'Eglise avait des artistes au cœur même de l'expression et de la manifestation de sa foi. Tout artiste vrai est un inspiré, disait le P. Couturier. Déjà, par nature, par tempérament, il est préparé, prédisposé aux intuitions spirituelles. Pourquoi pas à la venue de cet Esprit lui-même qui souffle, après tout, où il veut ? " Tu entends sa voix, mais tu ne sais ni où il va, ni d'où il vient. " En " pariant sur le génie ", l'Église contemporaine s'affranchit d'une vision partisane et reste fidèle à sa tradition séculaire. Elle prend position aussi comme partenaire à part entière dans le choix des artistes à qui l'État ou les collectivités locales confient des projets de création, comme récemment à l'église de Villenauxe-la-Grande dans l'Aube, ou à la cathédrale de Rodez. Dans sa quête toujours renouvelée de spiritualité, elle se donne ainsi les moyens d'honorer au mieux ses propres besoins artistiques internes pour le mobilier liturgique et la décoration des églises.

Les artistes, enfin, troisième partenaire dans cet échange de compétences et de responsabilités, sont évidemment les premiers concernés, puisque sans eux il n'y a pas de création. Ils ont tout à gagner d'un dialogue clair avec les différents intervenants : l'État, grand pourvoyeur de fonds et gardien d'une orthodoxie culturelle qu'il définit souverainement ; le clergé, aussi, bénéficiaire direct de la création, avec qui l'artiste doit être de connivence pour comprendre les fonctions liturgiques de l'église où il va intervenir, les usages pastoraux qui s'y vivent quotidiennement, les références scripturaires qui nourrissent les fidèles, et la tradition iconographique dans laquelle il va, d'une manière ou d'une autre, s'inscrire. Depuis la collaboration entre le P. Couturier et ses amis artistes, on sait que la puissance de création s'épanouit dans un dialogue libre dans lequel chacun reste soi-même. L'indépendance des artistes constitue la condition et le fondement de leur travail, mais un cahier des charges extrêmement détaillé, voire contraignant, ainsi qu'un dialogue soutenu avec un comité de paroissiens et un clergé éclairés sont toujours souhaités. Ces exigences, clairement revendiquées comme telles par les artistes, appartiennent à l'ordre de ce que Paul Valéry appelait "les contraintes exquises". Aux dires même des artistes, c'est elles qui manquent le plus souvent du côté de l'État, qui, par principe, laisse carte blanche.

Le peintre François Rouan est emblématique de sa génération. Né en 1943 à Montpellier, il a appartenu longtemps au mouvement Support-Surface. Il se revendique héritier de Matisse et travaille le motif du tressage. Depuis dix ans, il s'est attelé au difficile travail du vitrail, avec la complicité amicale des ateliers Marcq à Reims. C'est ainsi qu'il a créé les vitraux de huit chapelles latérales et du faux transept de la cathédrale de Nevers, en utilisant des couleurs primaires qu'il affecte aux thèmes qu'il traite : le jaune aux ordres mendiants, le rouge au Christ, le bleu à la Vierge. Dessins et couleurs participent à une mise en abîme du spectacle de la fenêtre. Il est intervenu aussi dans la jolie église romane de Castelnau-le-Lez dans l'Hérault, qui venait d'être restaurée, et dans une chapelle privée, dans l'Eure. Il dit : " Il n'est pas indifférent pour un artiste d'aujourd'hui d'accepter de passer le porche de l'église. Son intervention dans un lieu de culte se pose alors comme un acte confiant et bâtisseur pour le présent, mais qui doit impérativement, à mes yeux, chercher à se tresser dans l'épaisseur monumentale de la longue durée historique. "

Comme lui, beaucoup d'autres artistes éprouvent un grand respect pour les lieux de culte où ils sont invités à intervenir. Ils sont sensibles à la beauté de l'espace, à la qualité de la lumière, à la forme des fenêtres, à la densité spirituelle. Après le coup d'envoi de Jean-Pierre Raynaud à l'abbaye de Noirlac en 1975, et le grand projet réalisé à la cathédrale de Saint-Dié sous l'autorité de Bazaine en 1987, on a vu Geneviève Asse et Olivier Debré travailler à Lamballe, Aurélie Nemours à Salagon, Jean-Pierre Bertrand à Bourg-Saint-Andéol, Raoul Ubac aux Arcs et à Nevers, Marc Couturier à Oisilly, David Rabinowitch à Digne, Pierre Buraglio à Saint-Germain-des-Près, Gottfried Honneger à Nevers encore, Olivier Debré à Sainte-Maudé dans le Morbilhan, Carole Benzaken à Varennes-Jarcy dans l'Essonne, Claude Viallat à Nevers toujours, ainsi qu'à Aigues-Mortes, Gérard Garouste à Talan en Côte-d'or, Jean-Michel Albérola à Nevers enfin…Cette liste, très incomplète, n'est pas close. Tout récemment l'artiste anglais Tremlett a été retenu au terme d'un concours initié par une commune de l'Aube et mené par la Drac Champagne-Ardennes. Le vote s'est fait à l'unanimité d'après un certain nombre de critères parmi lesquels la fidélité au programme iconographique établi par le clergé.

Il ne s'agit ni de laïciser l'art sacré ni de sacraliser les expressions a-religieuses de notre époque, comme on pourrait le penser. Au-delà des conflits d'intérêt, il y a l'œuvre unique de chaque artiste qui s'inscrit avec sa modernité dans un patrimoine culturel hérité des générations anciennes, et renouvelle les formes mêmes de l'expression religieuse de notre époque. L'art et l'église, l'art dans l'église invitent les hommes, sans distinction de race, de sexe ou de religion, à s'émerveiller devant la beauté sans chercher d'abord à tout comprendre mais en entrant progressivement dans l'intelligence des formes et dans le jeu immémorial de la lumière.


L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent