Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

La formation des textes bibliques : l'Ancien Testament

Gilles Dorival, professeur à l'université de Provence, Institut universitaire de France

Par Ancien Testament, on entend deux réalités littéraires distinctes :

- l'Ancien Testament hébreu, qui se compose de 22 livres (à l'époque de Flavius Josèphe, à la fin du premier siècle de notre ère, où Ruth est regroupé avec Juges et Lamentations avec Jérémie) ou de 24 livres (un peu après l'époque de Flavius Josèphe, où Ruth et Lamentations ne font plus partie des livres prophétiques). Ces livres sont regroupés en trois catégories :
•la Torah ou Loi ou Pentateuque (littéralement l'ensemble des cinq livres) : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome,,
•les Nebiim ou Prophètes : Josué, Juges, 1-2 Samuel, 1-2 Rois, Esaïe, Jérémie, Ezéchiel, les XII Petits Prophètes,
•les Ketubim ou Écrits ou Hagiographes : Psaumes, Job, Proverbes, Ruth, Cantique, Ecclésiaste, Lamentations, Esther, Daniel, Esdras-Néhémie, Chroniques,
•l'Ancien Testament de la Bible grecque des Septante, traduite de l'hébreu à Alexandrie et ailleurs à partir du IIIe siècle avant notre ère. Elle donne les mêmes livres que la Bible hébraïque, plus quelques livres supplémentaires (Judith, Tobit, Sagesse, Siracide, 1 Esdras, 1-4 Maccabées) et quelques passages complémentaires (comme les suppléments à Daniel : Suzanne, Bel et le Dragon; ou les suppléments à Jérémie : Baruch et Lettre de Jérémie). Ces livres et passages en plus ont été traduits de l'hébreu (Siracide) ou de l'araméen (la plus grande partie de Tobit) ou encore ont été composés directement en grec (Sagesse). Ces livres grecs ne sont pas organisés de manière tripartite, mais bipartite : Loi et Prophètes.

Paradoxalement, nous connaissons l'histoire du dernier État juif (avant la renaissance d'Israël en 1948), non par la Bible hébraïque, mais par la Bible grecque, qui deviendra l'Ancien Testament des premiers siècles chrétiens.

Les caractéristiques principales de ce corpus sont les suivantes :
- diversité des formes littéraires et hétérogénéité du corpus. Les cinq livres de la Torah mêlent le récit de la création du monde, de l'homme, des premières générations (les patriarches, d'Adam à Jacob et Joseph) et le récit des premiers temps du peuple hébreu conduit par Moïse (depuis l'Égypte jusqu'à la terre promise en passant par quarante ans d'errance dans le désert) avec les dispositions de la législation mosaïque. Les livres des Prophètes mêlent les récits de conquête (Josué) et de guerre (David, Salomon) avec des collections d'oracles prophétiques. Les Ecrits mêlent des récits historiques (Esdras, Chroniques), des oracles prophétiques (Daniel), des textes de sagesse (Job, Proverbes, Ecclésiaste), des histoires romancées (Ruth, Esther), des poèmes amoureux (Cantique), des lamentations (Lamentations) et des hymnes, chants de louange, supplications, prières (Psaumes) ;

- incertitudes sur le processus de rédaction. Pour les rabbins anciens, les livres ont tous été composés avant la fin de l'époque perse, et certains bien avant cette période, notamment la Torah dont la paternité mosaïque ne fait de doute pour personne. Les modernes estiment que des documents anciens ont existé, qui ont été mis au point au VIIe siècle ou au VIe siècle. Une date beaucoup plus tardive est parfois avancée : les années 200, qui voit l'activité de Siméon le juste.

Jusqu'aux années 1950, les manuscrits bibliques les plus anciens étaient grecs (le Vaticanus et le Sinaiticus du IVe siècle, l'Alexandrinus du Ve siècle). Les manuscrits hébreux n'étaient pas antérieurs au Xe siècle (le codex d'Alep date de 930, celui de Saint-Pétersbourg de 1008/1009). Ces manuscrits hébreux témoignent d'un long travail de mise au point du texte qui a été effectué en Babylonie et en Galilée, à Tibériade, entre le IVe et le XIe siècles : c'est la Massore, ou " compte ", c'est-à-dire en premier lieu une série d'annotations marginales de type philologique, en second lieu les points voyelles et les divers signes d'accentuation. Les découvertes de Qumrân nous ont fait remonter de plus de dix siècles en arrière et font connaître un texte prémassorétique sans vocalisation, parfois très proche du texte consonantique de la Massore (on l'appelle en ce cas protomassorétique), parfois assez différent de lui et proche du modèle de la Bible grecque ou encore du texte connu par le Pentateuque samaritain (les Samaritains forment un groupe religieux qui s'est séparé du judaïsme sans doute au début de l'époque hellénistique). Nous savons aujourd'hui qu'au début de l'ère vulgaire coexistaient plusieurs types de textes bibliques et que le texte massorétique ne s'est imposé qu'au bout d'une longue histoire, grâce aux pharisiens devenus les Sages ou rabbins.

Les recherches récentes renouvellent la question de la sacralisation du texte biblique, de sa canonicité. La théorie classique, en vogue depuis la fin du XIXe siècle, voyait les trois parties de la Bible comme le résultat d'un processus historique : la Torah ou Loi aurait été canonisée au retour d'exil, à l'époque d'Esdras et de Néhémie ; les Prophètes auraient été proclamés dans les années 200 avant notre ère, juste avant l'époque maccabéenne ; la collection des Écrits devrait être mise en rapport avec l'activité des rabbins à Yabneh/Jamnia, dans les années 100 de notre ère. En fait la plus ancienne réalité canonique que nous puissions atteindre est le couple constitué par "la Loi et les Prophètes", mais on discute de l'époque où ce couple est apparu. Toutefois il est probable, sinon certain, que, au retour d'exil, dans la dernière moitié du VIe siècle ou un peu après, les autorités perses ont reconnu la validité juridique de la Loi juive pour le peuple juif soumis à leur autorité, comme ils le faisaient pour les lois d'autres peuples sous leur dépendance. Mais cette reconnaissance de la validité de la Loi par des autorités païennes doit être soigneusement distinguée de la question de la canonicité, qui relève d'une décision interne au judaïsme ancien. Pour la troisième partie du canon juif, les Écrits, un certain nombre de textes (principalement, dans la Bible grecque, le prologue du Siracide et, à Qumrân, 4QMMT) semblent aller dans le sens d'une canonisation antérieure à l'ère chrétienne. En réalité, ces textes montrent seulement que l'expression "la Loi et les Prophètes" n'est plus ressentie comme suffisante pour rendre compte de tous les aspects du corpus bibliques. La canonisation des Écrits doit être située à l'époque de Yabneh/Jamnia, dans les années 100 de notre ère. Mais la collection n'est pas complète dès cette époque. Esther ne l'intègre pas avant le IIIe siècle.

Il est intéressant de lire dans cette perspective le prologue du livre intitulé Sagesse de Jésus fils de Sirakh, appelé encore Siracide ou Ecclésiastique (à ne pas confondre avec le livre de l'Ecclésiaste). L' indication chronologique qui figure au verset 27 permet d'établir que l'auteur du prologue, Jésus, a traduit le texte de son grand-père entre 132 et 117 avant notre ère. Voici une traduction sur nouveaux frais :

"1 Puisque de nombreux et grands biens nous ont été donnés par la Loi, les Prophètes 2 et les autres livres qui sont à leur suite, 3 - livres à cause desquels il est nécessaire de faire l'éloge d'Israël pour son instruction et sa sagesse-, 4 et comme il est nécessaire non seulement que les lecteurs en personne deviennent des savants, 5 mais encore que les amis de l'étude puissent devenir utiles à ceux du dehors 6 tant par la parole que par l'écrit, 7 mon grand-père Jésus se donna à fond 8 à la lecture de la Loi, 9 des Prophètes 10 et des autres livres de nos pères, 11 il acquit une compétence remarquable en ces matières 12 et il fut conduit lui aussi à écrire un de ces textes dont l'objet est l'instruction et la sagesse ; 13 il voulait que les amis de l'étude devinssent soumis également à ces textes 14 et qu'ils ajoutassent encore bien davantage par leur façon de vivre conforme à la Loi. 15 Vous êtes donc invités 16 à faire la lecture 17 avec bienveillance et attention 18 et à avoir de l'indulgence 19 pour les passages où, semble-t-il, 20 malgré le zèle de la traduction, nous n'avons pas été de force en certaines de nos tournures. 21 Car les textes n'ont pas une force égale 22 lorsqu'ils sont dits dans leur langue originale, en hébreu, et lorsqu'ils sont traduits dans une autre langue 23 et non seulement ce livre-ci 24 mais encore la Loi elle-même, les Prophéties 25 et le reste des livres 26 offrent une supériorité qui n'est pas médiocre lorsqu'ils sont dit dans leur langue originale. 27 En effet, la trente-huitième année du règne du roi Evergète 28 je suis arrivé en Egypte et j'ai séjourné en ce pays 29 j'ai découvert qu'il était (dis) semblable par l'instruction qui n'est pas médiocre 30 j'ai considéré comme tout à fait nécessaire de consacrer moi aussi du labeur et du zèle à traduire ce livre-ci 31 en consacrant beaucoup de veille et de science 32 dans l'intervalle du temps 33 à mener ce livre à son terme et à le donner au public 34 précisément à l'attention de ceux qui, à l'étranger, veulent être les amis de l'étude 35 en se préparant dans leurs moeurs 36 à vivre conformément à la Loi."

Ce texte appelle quelques remarques :
- l'expression " la Loi, les Prophètes et les autres livres " (versets 1-2, 8-10,24-25) ne prouve pas que la tripartition biblique existait dès le milieu du IIe siècle avant notre ère. Elle montre seulement qu'aux yeux de Jésus le couple " la Loi et les Prophètes " ne permet pas de rendre compte de la complexité du corpus biblique et, en particulier, ne correspond pas aux caractéristiques des écrits " d'instruction et de sagesse " (versets 3 et 12). On remarque que l'auteur du prologue n'utilise pas le terme d'Écrits, mais l'expression vague " les autres livres " (versets 2 et 10) ou " le reste des livres " (verset 25). Assurément, la troisième catégorie des Ecrits est présente ici de manière embryonnaire, mais elle n'est pas encore constituée ;
- les thèmes de la science (versets 4 et 31) et de l'étude (versets 5,13 et 34) renvoient à la pratique juive de la lecture et de la méditation, soit dans le temple de Jérusalem, soit dans les synagogues de Judée et de la diaspora (appelées alors "maisons de prières", mais qui étaient en même temps des maisons d'étude). Le judaïsme de Sirakh et de Jésus apparaît comme centré sur la Loi, son observation, son étude, sa méditation. Cela veut-il dire que la Loi se substitue au temple et aux pratiques rituelles ? L'affirmer serait solliciter le texte de manière excessive. Mais il permet de comprendre dans quel contexte intellectuel ont pu émerger des courants juifs acceptant la coupure avec le temple de Jérusalem (Qumrân et les chrétiens) ;
- les versets 11-15 et 34-36 montrent qu'au début du IIe siècle avant notre ère, qui est sans doute l'époque où le grand-père de Jésus a composé le Siracide, l'inspiration est liée au contenu sage et vertueux d'un écrit, à sa conformité éthique avec la Loi, à la compétence reconnue à l'auteur. Pour Jésus, la sainteté du livre écrit par son grand-père ne fait pas de doute. Il n'est pas le seul à partager cet avis, puisque le Talmud cite comme Écriture des versets du Siracide. Mais, un peu plus de deux siècles après Sirakh et Jésus, la doctrine de l'inspiration a bien changé, puisque, aussi bien chez Flavius Josèphe (Contre Apion I 38-41) que dans les écrits rabbiniques ("depuis que sont morts Aggée, Zacharie et Malachie, les derniers prophètes, l'Esprit Saint a été interrompu en Israël" selon Tosefta Sota 13, 2), l'inspiration suppose que les livres saints aient été composés avant la fin de la période perse ;
- les versets 21-26 offrent le plus ancien témoignage du thème traduttore/traditore ;
- le verset 29 offre un terme difficile (aphomoion) dont l'interprétation est loin d'être assurée. La plus probable donne au mot le sens de semblable ou le sens contraire de dissemblable. Jésus a-t-il traduit en grec le livre de son grand père parce que l'Égypte (il faut comprendre sans doute la diaspora juive d'Égypte) diffère d'Israël par son instruction (et en ce cas le livre traduit contribuera à améliorer la situation de la communauté juive locale) ou au contraire parce qu'elle ne diffère pas d'elle (et en ce cas le livre traduit est immédiatement assimilable par les Juifs d'Égypte pour leur plus grand profit) ? La question ne peut être tranchée.

 

L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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