Séminaire « L'enseignement du fait religieux »

Aux origines des sciences religieuses en France : la laïcisation du savoir (1810-1886)

Claude Langlois, directeur de l'Institut européen en sciences des religions


En 2002, le rapport Debray proposait au ministre de l'Éducation nationale que la section des sciences religieuses de l'École pratique des hautes études (Ephe) se constitue en "tête de réseau" pour permettre la création d'un Institut européen en sciences des religions, institution destinée à servir de référence scientifique à une approche laïque du fait religieux à l'école. Nouvelles perspectives ou retour aux sources ? Une chose est sûre, la création en 1886 d'une cinquième section de l'École pratique des hautes études s'inscrit dans le contexte plus large de la politique scolaire de la troisième République. Mais elle arrive aussi comme au terme d'un long cheminement dont viennent de rendre compte deux ouvrages récemment parus, celui de Michel Despland, sur L'émergence des sciences de la religion sous la Monarchie de Juillet 1 et celui de François Lapanche sur Les sciences religieuses au XIXe siècle 2. D'où les deux questions qui demandent réponse : pourquoi à ce moment ? Pourquoi de cette manière ?

La première est donc celle de l'origine, du " moment fondateur ", selon l'expression même de Michel Despland. Les historiens, depuis longtemps, ont été mis en garde contre le piège des origines : et ici, faudrait-il dire, le piège est double puisqu'il concerne aussi bien le sujet qui parle que l'objet observé. Objectivement, on peut se demander ce qui justifie de rechercher l'origine dans le moment de l'institutionnalisation plutôt que dans celui de l'émergence des questionnements et de la prolifération des initiatives. En effet, une généalogie complète - ce qui n'est pas ici mon propos - devrait au moins prendre en compte l'importance de la Monarchie de Juillet. Subjectivement, comment pouvoir dire en toute sûreté l'importance de cette origine en sachant que c'est celle-là même de l'institution à laquelle j'appartiens ? Mais pourquoi s'y refuser parce qu'ici l'exercice du même au même est seulement plus évident ? Il suffit d'être plus vigilant avec soi-même et d'user plus rigoureusement de cet exercice de mise à distance et de déprise de sa propre appartenance qui est le fondement même du travail de l'historien.

La seconde question est à mon sens plus fondamentale : si ici - autour des années 1880- vraiment tout se noue, qu'est-ce qui est donc en jeu de manière si fondamentale pour que plus d'un siècle après rien ne soit encore véritablement dénoué, même si le paysage universitaire s'est largement modifié ? Je tenterai, vous l'avez compris, de prendre en compte ces deux questions même si les réponses ne structureront pas directement un exposé qui comprendra deux parties, la première pour restituer le moment fondateur, la seconde, pour tenter d'en dire le sens.


Émergence d'un enseignement supérieur consacré aux religions et laïcisation de l'École (1880-1886)

En 1886 donc est créé, à l'intérieur de l'École pratique des hautes études, une institution née près de trente ans plus tôt, une cinquième section dite des Sciences religieuses 3. On dira plus tard, par familiarité, " la Ve section ". Blucher plutôt que Grouchy ? On attendait en effet depuis quelque temps pour compléter les sections d'origine - trois sections scientifiques et la quatrième, celle des sciences historiques et philologiques - une nouvelle qui soit consacrée à l'économie…Ce fut la religion. Pour comprendre comment on en est arrivé à cette décision, il faut mettre d'abord mettre en ordre les évènements, sans téléologie inconsciente, sans non plus tomber dans l'anachronisme. Restituons donc une chronologie courte, nécessaire pour fixer le paysage alors très mobile. 1880-1886 : nous sommes au cœur de la fondation scolaire de la IIIe République, pour le primaire - alors l'école du peuple - entre la laïcisation des programmes et celle des personnels. Cette fondation s'inscrit parmi les lois laïques, elle en est même un élément important, bien que souvent oublié ou seulement mal apprécié. Mieux sans doute, le cœur symbolique.

1880 : création d'une chaire d'histoire des religions au Collège de France

Belle époque, où l'historien saisit directement l'intention politique à l'occasion de la discussion budgétaire. En effet, qui dit création d'une nouvelle chaire dit financement nouveau, donc augmentation d'une ligne budgétaire et en conséquence débat spécifique puisqu'alors le budget était voté chapitres par chapitres. La question est doublement politique. Sur le fond d'abord : les conservateurs voient, dans la création d'une chaire d'histoire des religions au Collège de France, une attaque contre le catholicisme. Ils dénoncent notamment dans cette façon de mettre toutes les religions sur le même plan une manière de mettre en cause son évidente prééminence. En ce qui concerne la forme aussi : le débat, qui nous importe davantage, porte sur les modalités de la politique universitaire. Ferry avait pris sa décision sans demander l'avis de l'administrateur du Collège de France, élu par ses pairs ; et celui-ci, Édouard de Laboulaye, par ailleurs sénateur, lui fit savoir publiquement qu'il n'était pas satisfait et en fit connaître les raisons.

Ses objections ne manquent pas d'intérêt pour nous : beaucoup de nos chaires, dit-il en substance, ont pour grande partie la religion comme objet. Je le cite : " Nous avons donc des chaires de religion, mais on l'étudie comme vous le voyez de façon spéciale, patiente et pour ainsi dire microscopique. Que voulez-vous que fasse maintenant un professeur qui enseignerait l'histoire générale des religions ? " 4. Cette belle envolée demande deux brefs commentaires. D'abord le microscope, l'obsessionnelle métaphore faisant déjà référence aux sciences dures, est le témoin aussi d'une perspective scientiste dominante ; ensuite l'approche érudite, mise en avant comme allant de soi, est un phénomène relativement récent au XIXe siècle, quand on compare avec les cours très généraux fait au Collège de France par Michelet ou Quinet quarante ans plus tôt. La réponse de Ferry est très volontariste ; je la résume : dans le domaine des sciences naturelles comme dans celui des sciences sociales, à mesure qu'une discipline nouvelle apparaît, on n'attend pas qu'elle soit entièrement constituée, on va même au-devant des besoins : " on crée la chaire avant la science ". Belle formule, avouons-le ! Et Ferry d'évoquer encore, comme justification, ce qui se fait ailleurs en Europe. On pense à l'Allemagne, mais on n'en parle pas : on cite plutôt la Hollande, la Suisse, l'Angleterre ; on serait même tenté de recruter Max Muller qui enseigne à Oxford…s'il était français. Les députés votèrent les crédits et le ministre y nomma Albert Réville 5, protestant libéral, spécialiste des origines chrétiennes…que l'on retrouvera bientôt à la section des sciences religieuses.

1880 : création de la Revue d'Histoire des religions

La Revue d'Histoire des religions est créée également en 1880. Cette revue savante fut confiée à Maurice Vernes 6, ancien étudiant aux facultés de théologie protestante de Montauban et de Strasbourg, savant voyageur, fils de la bonne bourgeoisie réformée. Son père était en effet polytechnicien et pasteur, président du Consistoire de Paris. La revue a un mécène et un inspirateur. Celui qui en a permis la création est l'industriel lyonnais Guimet 7 qui fonde avec ses propres collections en 1879 à Lyon un musée et aussi deux revues, les Annales du Musée Guimet et la Revue d'Histoire des religions. Cette dernière provient donc de l'initiative privée : ce mécénat est alors suffisamment rare en France pour être souligné. Elle est aussi la fille de ce qu'on appelle encore l'orientalisme, je reparlerai plus loin de Guimet lui-même.

Mais je voudrai insister ici sur une autre filiation, intellectuelle celle-là, avec ce qu'on nomme improprement l'histoire positiviste, histoire que l'on préfère appeler méthodique, et que l'on peut tout aussi justement qualifier de critique. Quatre ans plus tôt, Gabriel Monod, en fondant la Revue historique, manifestait son désir de mettre l'histoire française au niveau de la science allemande et de préparer, comme tant d'autres, la revanche par l'histoire…C'est dans cette filiation explicite que s'inscrit Maurice Vernes : la Revue d'Histoire des religions examinera tous les travaux en cours, ses articles porteront un intérêt immédiat aux origines, en ce qui concerne les textes bibliques comme les autres religions de l'antiquité…et également tout le large Orient. La revue existe toujours et occupe une place originale dans le paysage français.

1881 : nomination de Monseigneur D'Hulst comme recteur de l'Institut catholique de Paris

Pourquoi, demandera-t-on peut-être, proposer maintenant ce détour, fort peu laïque, par une institution confessionnelle ? C'est que l'histoire des sciences religieuses ne peut s'écrire sans porter une évidente attention à ce qui se crée aussi dans le catholicisme, religion de référence dans le contexte français. Dans le même temps s'opère un changement institutionnel d'importance. Certes la date retenue marque seulement une étape dans une histoire plus longue, mais le moment choisi ne peut être négligé pour notre réflexion. L'histoire des Instituts catholiques s'inscrit dans l'objectif du catholicisme de disposer, par la loi, de la liberté de l'enseignement supérieur, ce qui est acquis en 1875 : l'Église de France crée alors immédiatement cinq universités catholiques. Mais cinq ans plus tard, en 1880, les républicains rétablissent le monopole étatique en matière universitaire. Finalement, ce qui existe depuis 1875 prend donc le nom plus modeste d'Institut et le provisoire devient définitif, pour Paris, avec la nomination officielle de Mgr D'Hulst 8 à la tête de cette nouvelle institution. L'officialisation de la fonction du nouveau recteur tranche aussi un autre débat, interne celui-ci au catholicisme français : les facultés, intialement créées en 1875, étaient toutes " laïques " quant à leur objet, lettres, sciences, droit, médecine même, souhaitait-on à terme. Mgr d'Hulst voulait - et obtint - la création d'une faculté de Théologie, moins peut-être pour manifester la volonté de reconstituer l'Université médiévale, que par désir de voir se nouer un dialogue fructueux pour le catholicisme entre la théologie et les disciplines " laïques ", en vue de constituer une véritable "science chrétienne". Et donc, pour être présent aussi sur le terrain maintenant sensible de l'histoire des religions.

1885 : création du Musée Guimet à Paris

Le célèbre Musée Guimet a été créé en 1879 à Lyon par un ingénieur chimiste lyonnais qui devint chef d'entreprise en 1860 avec la reprise de l'entreprise familiale. En 1865-66 - au moment ou l'on creuse le canal de Suez - il visite l'Égypte et s'éprend des antiquités orientales, jetant les bases d'une collection qui va prendre de l'ampleur dix ans plus tard quand, en 1877 et 1878, muni d'un passeport diplomatique, il visite le Japon, la Chine, l'Inde et en ramène force manuscrits, peintures, statues, sans compter deux hindous destinés à enseigner le sanscrit à Lyon même. À l'étroit dans une ville où ses initiatives ne suscitent pas assez d'intérêt, dans un mouvement très centralisateur alors, il s'installe dans la capitale ; la ville de Paris cède le terrain ; le parlement vote la création du musée (août 1885) ; Guimet lègue alors à l'État ses collections. Le musée est définitivement créé. La dimension muséographique, il est bon de le rappeler, fait partie intégrante de la connaissance de l'histoire des religions. Donner à connaître et donner à voir sont deux manières jugées inséparables, avec en arrière-fond une perspective d'appropriation sans scrupule des " richesses " du monde par l'Occident…pour un Orient, faut-il aussi le rappeler, qui, selon une conception très extensive, commence à ses portes, dans les Balkans même : l'orientalisme s'intéresse à tout ce qui est au-delà…vaste programme.

1885 : suppression du budget des facultés de théologie de l'Université

L'université napoléonienne, on le sait, avait rétabli les facultés, catholiques, de théologie qui existaient avant la Révolution. Longtemps, comme les autres facultés, elles somnolèrent, se contentant de proposer des cours publics assez généraux. Mais surtout elles ne purent jamais asseoir leur légitimité aux yeux des catholiques car celle-ci ne pouvait que provenir d'une reconnaissance romaine, toujours refusée à la plus importante d'entre elle, la faculté de théologie de Paris, pour deux raisons évidentes : un enseignement trop gallican et une dépendance étatique trop importante. Bruno Neveu a récemment publié le dossier des dernières négociations menées au début du Second Empire 9 : même au moment où les protagonistes étaient les mieux disposés, pour la papauté, les obstacles indiqués demeuraient insurmontables. Le gouvernement français, de son côté, ainsi que l'a montré la thèse récente d'Olivier Boudon 10, se servait de la faculté de théologie parisienne comme d'un vivier intellectuel où le gouvernement pouvait recruter des évêques modérés, gallicans, savants aussi. Ferry, on le comprend, souhaitait le maintien de cette inoffensive faculté. Mais la réforme universitaire en cours et l'anticléricalisme plus radical de quelques-uns conduisirent les républicains à faire disparaître des facultés devenues " sans objet " au sens strict du terme, en régime de laïcité. Ces facultés disparurent, toujours par la voie budgétaire, par la suppression des crédits qui les faisaient vivre (mars 1885). Les facultés protestantes, créées hors de l'université, demeuraient, par contre, en place parce qu'elles jouaient le rôle de séminaire pour les pasteurs, ainsi qu'il était dit dans les articles organiques de 1802. Il va sans dire que cet inégal traitement fut souligné par la presse catholique…

1886 : création de la 5e section de l'Ephe " Sciences religieuses "

L'argumentaire qui a été mis en avant pour la création en 1880 d'une nouvelle chaire au collège de France fut repris en 1886 au moment où l'on voulut créer une section nouvelle à l'Ephe, avec plus d'une dizaine d'enseignants. L'opinion catholique ne retint que ce qui était le plus évident, à savoir l'utilisation des crédits vacants de la faculté de théologie de Paris qui servirent à financer la création de la dite section. Peut-on dire que, au delà de cette généalogie financière, cette création s'inscrit dans la droite ligne d'une politique amorcée, six ans plus tôt, par la création de la chaire d'histoire des religions au Collège de France ?

La réponse doit être nuancée. Oui, si l'on considère que l'on passe d'une chaire à dix fois plus en créant une institution nouvelle ; oui encore, si l'on note les liens immédiats que la nouvelle Section entretiendra avec le Collège de France, notamment dans un partage des tâches qui s'esquisse dans plus d'un cas : l'enseignement " pratique " 11 - comme on parle en sciences de travaux pratiques en laboratoire - se fait à la section nouvelle, les cours plus généraux, au Collège de France. Pourtant les modalités d'approchent diffèrent. Laboulaye a triomphé, si l'on peut dire, il n'est plus ici, à la section des Sciences religieuses, de généraliste, il n'est pas non plus de perspective comparatiste ; on traitera les religions pour elles-mêmes, séparément, l'égyptienne ou l'indienne, même si au départ l'on cadre large. Ainsi, par exemple, parlera-t-on des religions sémitiques avant d'en distinguer les composantes.

Comment définir au fond ce que doivent être les matières enseignées par des spécialistes pour former d'autres spécialistes ? D'abord comme l'aboutissement du décentrement qui s'est opéré depuis au moins le XVIIIe siècle, sinon même depuis le XVIe siècle, mais qui est véritablement mis en œuvre au cours du XIXe siècle : par rapport à l'occident supposé chrétien (catholique et protestant) et à ses racines juives, on assiste au triomphe de l'orientalisme, mais d'un orientalisme qui est à comprendre comme la saisie d'un monde autre - de l'Égypte au Japon - dont les religions sont à connaître, à explorer, à prendre en compte, et d'abord - donc principalement - par le déchiffrement de langues longtemps inconnues, les hiéroglyphes révélant la religion de l'Égypte, et le sanscrit, faisant accéder à celles de l'Inde. À ce décentrement de l'objet s'ajoute une laïcisation des pratiques. On va systématiquement appliquer à toutes les religions, à la religion chrétienne aussi, notamment en ses origines bibliques, les mêmes méthodes que celles qui ont été efficaces pour accéder aux autres religions : linguistique, archéologie, approche historico-critique.


Enjeux épistémologiques et /ou didactiques

Ainsi donc est née une institution qui existe toujours et s'est aussi profondément modifiée pour s'adapter à de nouveaux défis. Mais ce nécessaire rappel de l'émergence des institutions doit nous conduire à élargir notre perspective et à évoquer maintenant les enjeux épistémologiques et /ou didactiques qui sont alors mis en avant.

L'identification de l'objet : " Histoire des religions " ou " Sciences religieuses " ?

Emile Poulat, dans une étude minutieuse à laquelle j'ai emprunté plus d'un élément 12, a signalé l'origine protestante de l'expression " sciences religieuses " : en 1876 - mais le projet éditorial date de 1871 - est publié une grande Encyclopédie des Sciences religieuses en six volumes, sous la direction du pasteur luthérien F. A Lichtenberger 13, alsacien qui a choisi la France en 1871…et qui participe aussi à la fondation à Paris, en 1873, d'une École libre de sciences théologiques, protestante en fait. Lichtenberger explique ainsi le néologisme qu'il utilise : on parle de " sciences religieuses " comme l'on dit des sciences politiques ou déjà des sciences sociales. Mais le chemin est-il si loin, dans son esprit, des sciences théologiques aux sciences religieuses ? À mon sens, il est une autre raison, plus prosaïque, à ce choix pour désigner ainsi la nouvelle section. Il importe en effet de ne pas oublier le lieu où celle-ci est créée : l'Ephe comprend alors trois sections de sciences dures ; et une quatrième section de "Sciences historiques et philologiques" : la cinquième section, en s'intitulant Sciences religieuses, détermine son objet spécifique tout en se référant aux pratiques scientifiques des autres et particulièrement de la IVe section, qui se trouve au croisement de la philologie et de l'histoire, ou plus précisément qui instaure une certaine subordination de la première à la seconde.

Il faut sans aucun doute voir dans le triomphe de cette appellation nouvelle la volonté de sortir la science des religions de la perspective qui a longtemps prévalu lors de la période romantique où les religions étaient présentées dans une perspective philosophico-symbolique trop vague pour aboutir à une connaissance rigoureuse.

La nouvelle désignation marquait aussi la volonté de sortir des impasses de la philologie et de la mythologie comparées où les recherches se sont trop souvent égarées dans la quête d'une improbable " origine " commune à toutes les religions comme à toutes les langues 14. C'est donc par une rigoureuse étude philologique et aussi par la démarche historique de mise en contexte que se constituera une véritable approche des religions dans leur pluralité, donc une véritable histoire des religions. A vrai dire, les deux formulations, passée la querelle immédiate concernant le comparatisme, ne s'opposeront pas, elles se renverront plutôt l'une à l'autre comme deux modalités d'une même démarche scientifique.

Traditions confessionnelles françaises et " productivité " scientifique

On ne peut faire ici l'économie d'une interrogation sur les capacités des familles religieuses, des religions alors reconnues dans le cadre du concordat - le judaïsme, le protestantisme, le catholicisme - à " produire " une science moderne dans ce secteur sensible. C'est même l'un des domaines sur lesquels les travaux récents apportent des informations de premier plan. Les minorités religieuses sont majoritaires, si l'on peut dire, pour les questions dont nous traitons. Ainsi Perrine Simon-Nahum, dans une thèse remarquée intitulée La Cité investie 15, a mis en évidence la paradoxale existence d'une " science du judaïsme " à la française, qui est sans comparaison certes avec la science allemande qui sert de modèle mais non sans rapport avec elle : la présence d'une dizaine de savants et d'érudits, souvent venus d'Allemagne pour la première génération, a largement contribué à modifier le paysage français dans les secteurs érudits où les connaissances linguistiques sont prioritaires. Tout commence justement à partir de la Monarchie de Juillet ; et plus tard, les représentant de cette tradition, comme Darmesteter et Bréal, joueront un rôle important dans l'institutionnalisation des recherches concernant le judaïsme, justement dans les années 1880. La création de la Revue des études juives, en 1880, marque pour ce secteur un important aboutissement institutionnel.

La filière protestante est mieux connue 16. On en a déjà montré plus haut les effets. Je serai donc plus bref sur ce point, mais il faut souligner combien elle est alors dominante : on connaît l'environnement protestant des réformes impulsées par Ferry ; il faut au moins rappeler le rôle des directeurs protestants des écoles normales de filles et plus encore celui du maître d'œuvre de la politique de laïcisation de la IIIe république, Ferdinand Buisson. Judaïsme libéral, protestantisme libéral…voilà les traditions fécondes qui fournissent des enseignants compétents, juifs libéraux, protestants libéraux. Mais s'en tenir à la famille religieuse d'origine ne suffit pas : une vision des choses trop identitaire non seulement serait anachronique, mais plus encore elle cacherait un aspect essentiel. En effet, il faut aussi souligner combien ces libéraux sont en voie de sécularisation, et c'est aussi justement cela qui produit de la science religieuse 17.

Or la situation du catholicisme est alors tout autre : il existe certes un catholicisme libéral, mais toujours minoritaire, laminé aussi après la proclamation de l'infaillibilité pontificale en 1870. Le catholicisme est toujours à la recherche d'une " science catholique ", théologique, organique si l'on préfère - à comparer sans doute avec la démarche première de Comte -, selon un schéma inspiré de Lamennais qui perdure. Cette science catholique a montré sous le Second Empire ses limites : elle est capable de produire de l'érudition honorable, de l'apologétique souvent étayé d'approche historienne, de l'encyclopédisme vertigineux ; il reste, encore utile, la patristique de Migne…Il faut toutefois noter la nouveauté des tentatives de Mgr d'Hulst, un catholique libéral qui veut créer une " science chrétienne " et qui tente de montrer la capacité du catholicisme à produire de la science - de la plus " exacte " à la plus " humaine " - lors des grands congrès catholiques internationaux qu'il organise à partir de 1888, dans une perspective nouvelle où il cherche à montrer que la découverte scientifique n'est pas en conflit avec la révélation 18. Il faut aussi souligner la volonté du recteur de l'Institut catholique de recruter dans des domaines sensibles des savants incontestés comme Duchesne ou Loisy. Mais malgré tout, le catholicisme à l'horizon des années 1880 est largement en retard dans ce domaine.

Incontestablement, le recrutement des IVe et Ve sections des Hautes études est marqué par ce contexte. Perrine Simon-Nahum le signale comme une évidence : juifs et protestants y sont largement présents. Patrick Cabanel a bien montré la prépondérance protestante qui a marqué les débuts de la section des sciences religieuses 19.

Sciences des religions et institution scolaire

Des choix institutionnels qui ont été faits pour promouvoir les sciences religieuses ne doivent pas occulter deux questions qui ont été posées précisément dès 1879, alors même que l'on commence à débattre des aspects qui nous préoccupent. On retrouve un des protagonistes présentés plus haut, Maurice Vernes, qui, avec beaucoup d'autres, posera deux questions que nous examinerons successivement mais qui ont été examinées conjointement : l'enseignement des religions à l'université, l'enseignement des religions à l'école.

Un enseignement des religions à l'université

On sait que Renan, au moment de la création de la section des sciences religieuses, n'était pas favorable à la concentration de savants en une seule institution isolée. Plus tôt déjà, en 1879, alors qu'il n'était pas question de cette création en un lieu spécifique, comme en 1886, la question avait été évoquée : ainsi Paul Bert avait-il proposé la création de chaires d'histoire des religions dans les facultés de Lettres. Vernes alors l'avait soutenu. On voit quel était l'enjeu, point seulement géographique : fallait-il enseigner l'histoire des religions en en faisant une discipline comme une autre, et donc en créant des chaires nouvelles dans les principales universités ou bien devait-on tout concentrer à Paris, dans une institution novatrice, mais nécessairement élitiste ? Avec la section des sciences religieuses, c'est la seconde solution qui a prévalu, celle de la concentration dans la capitale. Or la question avait déjà été posée en 1879 alors que l'enseignement universitaire était en pleine restructuration, que bientôt la thèse allait devenir une recherche érudite, que les professeurs allaient disposer de vrais étudiants, à savoir les boursiers qui préparaient les concours. Le visage de l'université était en train de se remodeler, et l'on s'interrogeait justement sur la place en son sein des sciences des religions. On peut se demander si la généalogie visible qui va de la suppression de la faculté de théologie catholique à la création de la section de sciences religieuses est purement accidentelle. En tout cas il importe d'évaluer les conséquences du choix qui a été fait : l'étude du fait religieux, comme l'on dirait maintenant, basculait dans la scientificité alors la moins contestable (Collège de France / Ephe) mais selon un modèle d'évitement des sciences humaines, développées dans les universités, là où la science des religions avait également sa place.

La diffusion de la connaissance des religions dans le système scolaire

La seconde question qui est alors évoquée nous dépaysera encore moins. La volonté pédagogique, si forte au XIXe siècle, revêt des formes diverses, comme on l'a vu avec le Musée Guimet et ses Annales. Il n'est pas surprenant que, dans le même temps, Guimet, encore lui, décide aussi de la création d'une " bibliothèque de vulgarisation ". Faut-il rappeler que le XIXe siècle est la grande époque de la vulgarisation scientifique avec Figuier puis Flammarion, et du côté catholique avec Jehan de Saint-Clavien et Moigno ? Or, la spécificité des recherches érudites concernant les sciences religieuses conduit à s'interroger sur leur diffusion. C'est Paul Vernes, encore, qui pose le mieux la question. Prenant acte de la laïcisation des programmes dans le primaire (1880), il estime donc que l'histoire des religions, à condition de demeurer dans un cadre strictement scientifique, devait trouver place à tous les degrés de l'enseignement public 20; il estime ainsi que même à l'école primaire, maintenant que l'on a supprimé le catéchisme, il convient d'enseigner l'histoire d'Israël. Et il écrit des ouvrages de vulgarisation pour répondre à ce besoin. La création de la Ve section, où il sera nommé, ne le satisfait pas totalement sur ce point et il déplore que celle-ci n'ait pas mis au rang de ses objectifs la formation de professeurs de religion. On sait qu'une neutralité prudente conduisit Ferry à taire des questions conflictuelles à l'école, pour éviter des conflits avec les autorités ecclésiastiques et aussi avec les parents, d'autant plus que les érudits - mais cela ne surprendra personne - n'étaient pas d'accord entre aux.


Conclusion : érudition et séparation

Entre les années 1880 et la première décennie du XXIe siècle, s'est écoulé un long XXe siècle dont nous sommes à peine sortis et qui, pour ce qui nous intéresse ici, a été particulièrement fécond. Il est impossible de l'évoquer en quelques minutes mais il n'est pas inutile, pour conclure, d'en dire quelques mots. Mon sentiment, c'est que le choix de 1886, à savoir le traitement scientifique des religions dans le cadre d'une section des sciences religieuses localisée dans une institution novatrice, l'Ephe, a permis le développement en France d'une véritable approche scientifique des religions dans un contexte laïque, mais à l'écart de l'institution scolaire. Or, les institutions qui se créent ultérieurement jusqu'aux années 1960 vont s'inscrire dans ce même contexte initial. Je ne prendrai que deux exemples.

En 1898-1900, à Hanoï, on assiste à la création de l'École française d'Extrême Orient. (Efeo). Le récent historique de cette prestigieuse institution, fait par Catherine Clémentin-Ojha et Pierre Yves Manguin 21, a bien mis en évidence le rôle majeur que cette nouvelle école a joué dans le développement des études sur les religions et les sociétés de l'Asie, qu'il s'agisse du bouddhisme, de l'ethnologie indochinoise ou des religions de l'Inde. Sa création, qui est liée à la colonisation, a conduit toutefois à en masquer l'importance. La présence de chercheurs implantés sur le terrain a conduit aussi à mettre une distance supplémentaire avec la métropole, créant, avec l'Efeo - à l'instar de la section des sciences religieuses - un haut lieu de recherche qui s'est longtemps maintenu à l'écart de la diffusion du savoir par le canal de l'institution scolaire, université comprise.

En 1956 est créé, dans le cadre du Cnrs, institution jeune encore, le Groupe de sociologie des religions. On peut dire qu'il s'agit là d'un moment institutionnel important qui aboutira à la création d'une véritable école française de sociologie des religions. Au point de départ, une revue nouvelle, Les archives de sociologie des religions, et un groupe fondateur constitué immédiatement en équipe Cnrs, vite prestigieuse. Ultérieurement, le Groupe de sociologie des religions s'appuiera sur l'Ehess et sur l'Ephe pour trouver des assises institutionnelles en dehors du Cnrs. Il est toutefois intéressant de noter que la sociologie des religions n'a pas cherché à se constituer comme une branche de la sociologie générale, et donc à bénéficier ainsi des postes disponibles dans les universités. Ici encore, en 1956, la nouvelle approche scientifique a été assurée, en marge d'une université qui s'ouvrira plus largement à de nouveaux chercheurs, à de nouveaux champs de recherches.

C'est, par contre, à partir des années 1960, au sein de l'université en voie de démocratisation, que l'histoire religieuse - à comprendre ici dans le même sens que l'histoire politique, économique ou sociale - obtenait droit de cité, devenant un secteur vivant, dynamique, remarqué. Il n'est pas surprenant que c'est à un éminent historien du protestantisme, Philippe Joutard, que l'on s'est adressé, voilà près de quinze ans pour demander le premier rapport concernant l'enseignement des religions à l'école. Or, ce développement de l'étude du " fait religieux " ne s'est pas cantonné à l'histoire, il s'est retrouvé dans d'autres disciplines, dans la littérature, dans les études anglaises ou germaniques, en philosophie même. Cette approche scientifique du religieux, plus récente, est aussi davantage centrée sur le christianisme : elle permet de rapprocher ce qui a longtemps été séparé, l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, en mettant la recherche au service de l'enseignement.

Pour avoir fait l'essentiel de ma carrière comme historien du religieux, dans l'université, sans parler de deux brefs passages au Cnrs, pour avoir présidé pendant sept ans aux destinées de la section des sciences religieuses de l'Ephe, je connais bien et de l'intérieur des institutions qui n'ont certes pas les mêmes objets ni les mêmes manières de faire, ni les mêmes traditions, ni les mêmes histoires mais qui partagent la même approche scientifique, la même distance critique, la même vision laïque de leur objet. Pour faire face au défi actuel, qui nous est posé dans la formation des enseignants de toutes les générations, il faut pouvoir mobiliser toutes les compétences. La création de l'Institut européen en sciences des religions a été faite dans cette perspective, c'est aussi dans celle-ci, si on lui en donne les moyens, que je la mettrai en œuvre.


  1. L'émergence des sciences de la religion - la monarchie de Juillet, un moment fondateur, L'Harmattan

  2. Les Sciences religieuses, Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Beauchesne
  3. Jean Baubérot et alii, Cent ans de sciences religieuses en France à l'École Pratique des Hautes Études, Cerf, 1987. Voir aussi l'important article de Patrick Cabanel, " L'institutionnalisation des " Sciences religieuses " en France, 1879-1908. Une entreprise protestante ? ", Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français, janvier-mars 1994.
  4. Op. cit., page 66.
  5. F. Laplanche, op. cit., pages 579-580
  6. Outre les précisions fournies sur lui par l'ouvrage de F. Laplanche et l'article de P. Cabanel, André Encrevé, L'expérience et la foi. Pensée et vie religieuse des Huguenots au XIXe siècle, p. 261 sq.
  7. F. Laplanche, op. cit., pages 310
  8. Francesco Beretta, Monseigneur d'Hulst et la science chrétienne, Beauchesne, 1996.
  9. Les facultés de théologie catholique de l'Université de France, Klinksieck, 1998.
  10. L'épiscopat français à l'époque concordataire, Cerf, 1996.
  11. C'est le sens premier qu'il convient de donner à un adjectif qui souvent laisse interrogatif ceux qui prennent contact pour la première fois avec cette institution.
  12. Cent ans…op. cit. p. 54.
  13. F. Laplanche, op. cit., p. 422-3.
  14. F. Laplanche dans Cent ans…. p. 43.
  15. Cerf, 1991.
  16. Pour le cadre plus général voir Patrick Cabanel, Les protestants et la République, Bruxelles, Complexe, 2000.
  17. André Encrevé, op. cit., p. 261 sq. Analyse de la crise de 1882 qui entraîne la démission de Maurice Vernes de la faculté de théologie protestante de Paris.
  18. F. Beretta, op. cit.
  19. Art. cit.
  20. Revue d'Histoire des Religions, 1881.
  21. Un siècle pour l'Asie, Éditions Efeo, 2001.

 

Actes du séminaire : L'enseignement du fait religieux, 5,6 et 7 novembre 2002 à Paris

Mis à jour le 15 avril 2011
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