Colloque « Pour une refondation des enseignements de communication des organisations »

Ouverture des travaux

Jacques Saraf, inspecteur général de l'Éducation nationale, doyen du groupe économie et gestion

C'est avec un immense plaisir que j'ouvre les travaux de ce colloque dont le groupe économie et gestion de l'Inspection générale souhaitait la réalisation et qui voit le jour aujourd'hui à l'initiative de la direction de l'Enseignement scolaire avec Brigitte Doriath et le professeur Yves-Frédéric Livian. Il faut dire que nous nous sommes mobilisés sur le champ de la communication depuis plus de deux ans dans un contexte que vous connaissez bien et dont je vais vous rappeler les éléments essentiels. Ce contexte est principalement celui de la rénovation de nos baccalauréats technologiques, ex science et technologie tertiaire (STT) et future science et technologie de la gestion.

L'enseignement de la communication est constitué des baccalauréats STT depuis maintenant une douzaine d'années. Dans un premier temps, il s'agissait de la communication au sens large. Mais quand on y regarde de près, on s'aperçoit que l'on a enseigné essentiellement ce que l'on appelle plus précisément la communication professionnelle. Cet enseignement a vu le jour aussi bien dans les formations professionnelles que dans les formations technologiques, mais sous des formes et avec des objectifs différents. En tous cas, le premier repère important est que nous avons introduit des enseignements de communication dans l'enseignement technologique et professionnel de façon volontaire, affirmée, portée par l'ensemble des enseignants qui se sont formés et qui ont développé cette nouvelle discipline.

L'économie et gestion ne constitue pas une discipline, mais un ensemble de disciplines dont, peut-être plus que d'autres, l'actualisation est à assurer pratiquement de façon quotidienne. Il est peut-être inutile de rappeler que l'informatique d'il y a quinze ans et l'informatique d'aujourd'hui se ressemblent assez peu, que l'économie et la pensée économique ont aussi beaucoup évolué et que le droit a été profondément transformé. Songeons aux évolutions du droit commercial, droit du travail et de la fiscalité. Cette dynamique, qui est une spécificité de nos enseignements trouve une consécration particulière en ce qui concerne la communication. Je voudrais que chacun ici se souvienne qu'on a d'abord enseigné la communication professionnelle surtout centrée sur l'écrit : la correspondance commerciale. Elle demeure un exercice difficile mais aujourd'hui les enjeux de l'enseignement de la communication ne sont pas les mêmes et dépassent ce champ restreint.

Les enjeux de l'enseignement de la communication

La communication qu'on enseigne en STT est une communication très largement inspirée des pratiques professionnelles et je dirais même, elle y puise l'essentiel de ses références. Pas question de contester cet aspect des choses qui est tout à fait fondamental. C'est sur un autre plan qu'il faut se situer pour comprendre la nécessité de le rénover profondément.

Examinons ce que deviennent nos bacheliers technologiques…A quoi cela sert-il d'être détenteur d'un baccalauréat technologique ? On observe depuis cinq ans une dégradation inquiétante - je dis bien inquiétante - du taux d'accès à l'enseignement supérieur.

Première donnée : en 1996, il y a donc sept ans, environ 14 % des bacheliers technologiques ne poursuivaient pas d'études après le baccalauréat. Seconde donnée : aujourd'hui, en 2001 (car on ne dispose pas de repères plus récents), ils sont 22 %. En 1996, presque 54 % de nos bacheliers technologiques entraient en STS ou en IUT. Aujourd'hui, ils ne sont que 44 %. Ces chiffres signifient clairement que le baccalauréat technologique, aujourd'hui, ne remplit plus sa fonction. Les baccalauréats technologiques n'ont pas pour vocation de conduire les élèves à l'insertion professionnelle à laquelle ils ne préparent pas. Il ont pour vocation de mener nos élèves vers l'enseignement supérieur et principalement vers l'enseignement supérieur court.

Il faut rappeler que, à la différence des baccalauréats professionnels, les baccalauréats technologiques n'incluent dans leur cursus aucune période de formation en entreprise, pas plus qu'ils ne comportent d'élément de qualification professionnelle (le référentiel n'est pas un référentiel de compétences professionnelles). De fait, vouloir s'insérer dans la vie active avec un baccalauréat technologique est un non-sens.

Parallèlement, les bacheliers technologiques sont mal accueillis à l'université où leur réussite est incertaine, surtout lorsque leurs titulaires s'inscrivent à des DEUG dans lesquels ils ne sont pas vraiment attendus, c'est-à-dire des DEUG hors du champ, large pourtant, de l'économie et gestion. Enfin, chaque réforme de BTS le confirme, les compétences attendues en STS ou en IUT ne font que s'élever et exigent une formation de base plus solide et mieux construite en cohérence avec ces diplômes. Il convient donc de remettre la barre sur le bon cap et de munir nos élèves, avec votre aide bien sûr, de tous les atouts leur permettant de réussir leurs études dans l'enseignement supérieur, et pour la majorité je le redis, pas nécessairement à l'université, mais principalement dans les formations technologiques d'économie et gestion ou la licence professionnelle.

Ce point est essentiel. Il faut reconsidérer les finalités de nos enseignements.


Les finalités de nos enseignements

Cette réflexion ne peut plus seulement prendre appui sur les pratiques professionnelles, elle doit se nourrir des travaux de la recherche dans le domaine des sciences de l'information et de la communication.

La réflexion portant sur les sciences de l'information et de la communication à l'université a atteint aujourd'hui un degré de maturité partout reconnu ; une section du CNU - le conseil national des universités - réunit les enseignants chercheurs de cette discipline qui a désormais sa place au même titre que les autres sciences à l'université. Elle est une ressource qui doit nous permettre de faire évoluer nos enseignements.

Ces points d'appui nous permettent de nourrir l'ambition de renouveler nos enseignements dans un domaine peut-être moins normalisé et moins codifié que, par exemple, le domaine de l'informatique ou celui de la comptabilité. C'est une nécessité, une exigence et un défi à relever. C'est dans cette perspective que le groupe d'experts pour les programmes scolaires, présidé par notre collègue Alain Burlaud, a créé un sous-groupe dont la présidence a été confiée à Yves-Frédéric Livian et qu'il a animé avec Brigitte Doriath.

Yves-Frédéric Livian et Brigitte Doriath ont piloté le groupe avec une ambition : faire acquérir les bases scientifiques qui pourront être réinvesties dans les études supérieures. Bien sûr, tout le monde communique à un moment ou à un autre mais il s'agit là de la communication des organisations, un type de communication qui se situe dans un contexte spécifique qui est d'ailleurs notre objet d'étude privilégié. Les travaux ont été menés par un groupe d'experts comprenant des inspecteurs, des professeurs de classes préparatoires, des universitaires, des professeurs de lycée, leur investissement a été extrêmement important dans le domaine de la communication. Les projets de programmes que vous avez certainement analysés sont sensiblement différents de ceux diffusés pour la consultation des enseignants. En effet, les remarques et observations exprimées par les professeurs lors de la consultation ont été largement prises en compte et des allégements très significatifs ont été opérés pour tenir compte également des capacités de nos élèves et de leur niveau.


Nous sommes donc au seuil d'une rénovation de grande ampleur. Cette rénovation est pour nous essentielle, elle est la première étape d'un travail que l'on souhaite élargir ensuite aux diplômes professionnels : BEP, baccalauréat professionnel, BTS assistant de direction et plus généralement BTS correspondant au champ de la communication des organisations.


Brigitte Doriath, inspectrice générale de l'Éducation nationale


Il y a trois remarques que je voudrais formuler en préalable et que je souhaite que vous gardiez à l'esprit pendant et, bien sûr, après le colloque.

Première remarque : le discours des conférenciers s'adresse à vous, enseignants. Vous ne pourrez pas le restituer tel quel aux élèves. Il y a dans cette salle des professeurs pressentis comme formateurs. Vous allez répercuter ce que vous entendrez ici auprès de vos collègues, dans vos académies. Mais il faudra bien les mettre en garde : il ne faut pas se tromper de discours ; il ne faut pas se tromper de cible. Les développements théoriques, le travail, la réflexion des universitaires ne concernent pas directement les élèves. Il vous revient d'en tirer parti pour enrichir vos enseignements.

Seconde remarque : les professeurs d'université, les chercheurs vont nous présenter des théories. Les théories, ce sera pour vous. Vous avez pu constater que les projets de programmes se réfèrent à des théories mais, dans nos enseignements, nous ne les énonçons pas. En revanche, nous posons des concepts, des notions. Cela ne signifie pas pour autant que nous renonçons à notre vocation technologique. Nous conservons bien notre identité. Nous ne sommes pas en train de proposer un simulacre de baccalauréat général. Seulement, nos élèves, dans une formation technologique qui se distingue d'une formation professionnelle, devront acquérir, mobiliser, les premières notions qui posent les fondements de la communication. Nous ferons toujours référence aux organisations, c'est notre culture, c'est notre spécificité. Et nous ferons toujours référence à une pratique pédagogique "active" partant du réel. Donc, gardons bien à l'esprit que nous ne changeons pas d'orientation ; nous avons un héritage pédagogique fort qu'il faut que nous conservions. C'est bien cela qui nous permet de former nos élèves tels qu'ils sont et en référence à nos programmes.

Troisième remarque sur laquelle je souhaite insister particulièrement. L'intitulé de ce colloque n'est pas neutre : "Pour une refondation des enseignements de communication des organisations" et non "des enseignements de communication". Nous ne prétendons pas couvrir tous les champs de la communication. La communication s'enseigne aussi ailleurs, en particulier dans le cadre des enseignements de français et nous ne pouvons ignorer ces connaissances que nos élèves acquièrent avec les professeurs d'autres disciplines. Nous devons travailler en complémentarité avec eux et construire une véritable transversalité, chacun de nos enseignements confirmant ainsi sa spécificité.


Yves-Frédéric Livian, professeur des universités, institut d'administration des entreprises (IAE), université Jean Moulin, Lyon 3

Les questions posées par l'enseignement de communication dans les formations technologiques de lycée sont, dans un contexte différent, à peu près les mêmes que celles que nous avons à résoudre à l'université, notamment dans les IAE. Il s'agit d'enseignements professionnalisants qui doivent être fondés sur des notions claires et en même temps être proches des réalités pratiques. C'est pour cela que je voudrais partager avec vous deux idées que nous pourrions avoir à résoudre ensemble pendant ce colloque, qui ont déjà été évoquées mais qui, je crois, éclairent le sens de cette rénovation.

Ces deux idées portent sur de prétendues oppositions entre d'une part, la visée technologique de l'enseignement et l'approfondissement conceptuel et d'autre part, l'opposition entre enseignement technologique et vision distanciée et citoyenne des sujets que nous abordons.


Enseignement technologique et connaissance scientifique

Tout d'abord, sur la première fausse contradiction. Il est clair que nous avons voulu dans ce programme arrimer les connaissances à dispenser dans les classes à des savoirs scientifiques. Les sciences humaines et sociales apportent des savoirs validés qui s'accumulent et sur lesquels il nous faut fortement fonder nos enseignements. C'est vrai pour les sciences de gestion en général. C'est notamment vrai pour les deux principaux champs scientifiques que nous allons aborder dans ce colloque : d'un côté, les sciences et techniques de la communication et de l'autre, la psychologie sociale et aussi la sociologie. Les sciences et techniques de la communication, la psychologie sociale construisent des notions solides, dans certains cas issues de recherches expérimentales qui pourraient constituer une façon d'illustrer les cours mais surtout de leur donner un réel fondement théorique.

L'enracinement scientifique de ces nouveaux programmes doit se voir aussi dans une actualisation des connaissances. Nous ne sommes pas définitivement condamnés à enseigner le modèle de Shannon ou la pyramide de Maslow. Il est même possible (je crois qu'il est même tout à fait souhaitable) de regarder cela avec un peu de recul et de se dire : "oui, bien sûr, on l'a enseigné un moment, mais au fond, est-ce qu'il n'y a pas de nouvelles connaissances, de nouveaux concepts qui vont nous permettre de faire évoluer les modèles que nous avions introduits précédemment dans nos enseignements ? ". L'approche scientifique ne contredit pas la vocation technologique de nos enseignements. Nous allons devoir nous situer par rapport à un usage des sciences de la communication, de la psychologie sociale et de la psychologie des "honnêtes gens".

Enseignement technologique et prise de recul

Seconde contradiction ou apparente contradiction : les baccalauréats technologiques ont une visée utilitaire qui fait obstacle à la position critique qu'il faudrait adopter vis-à-vis des pratiques de l'entreprise. Certes, l'enseignement technologique est destiné à donner des capacités pratiques. Est-ce pour autant incompatible avec une capacité de prise de recul, avec une démarche consistant à habituer les élèves à se situer dans une perception plus globale des phénomènes qui les entourent ? N'oublions pas que nous avons à faire à de futurs salariés, de futurs citoyens, de futurs consommateurs. Ils sont d'ailleurs déjà consommateurs depuis pas mal de temps ! Il faut les rendre capables de donner du sens à des pratiques, à des décisions arrêtées dans les entreprises ou dans les services publics et, sans renoncer à leur formation professionnelle, attirer leur attention sur les risques et les inconvénients de recettes trop rapidement adoptées ou de politiques de communication qui, pour être efficaces, n'en sont pas moins à interroger quant à leurs finalités.

Le domaine de la communication est un domaine très porteur, très à la mode et nous avons une tâche très difficile qui est tout à la fois d'initier, de préparer, de donner des outils de compréhension et d'action, sans pour autant développer l'illusion que tous les problèmes de nos sociétés vont se résoudre par les nouvelles technologies et que l'on va vers un "village global", une démocratie universelle grâce à Internet.

Notre posture d'enseignement est certainement moins aisée à tenir que la rhétorique positive de certains consultants, de certains dirigeants ; elle nous oblige à développer des regards différents, des approches différentes face à un même objet, mais je crois que cela correspond à une conception moderne des enseignements de gestion qui consiste à ne pas avoir une vision systématiquement critique et pessimiste et en même temps, à ne pas non plus se contenter d'une vision naïve et enchantée des pratiques que nous sommes chargées d'enseigner. Être tout simplement proche des réalités. C'est ce double mouvement, à la fois d'approfondissement conceptuel et en même temps de proximité par rapport aux réalités, auquel je vous convie pendant ces journées.

 

Pour une refondation des enseignements de communication des organisations du 25 au 28 août 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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