Université d'automne « Musique(s) et cinéma(s) »

Préambule

Christine Juppé-Leblond, IGEN enseignements artistiques, chargée du cinéma et de l'audiovisuel
Vincent Maestracci, IGEN enseignements artistiques, chargé de l'éducation musicale et du chant choral

Le penchant naturel de la musique est de travailler sur la "narration en sons". C'est un penchant originel, primitif, né des premiers cris et premiers battements, frottements et souffles sur la pierre, l'os, le boyau, le bois. L'organisation des sons dans l'espace et le temps proposa très tôt des voyages imaginaires, des images musicales, chargées d'émotion : récits épiques et populaires scandés au fil des siècles (de l' "Odyssée"à "La Chanson de Roland"), petites formes familières et lyriques rythmant les vicissitudes de la vie (du Chant de marin au rap). Appuyées ou non sur le verbe et l'image, les formes élaborées, de l'opéra, du lied, du ballet…ont ouvert et diversifié la matière sonore, mais c'est encore souvent en fermant les yeux qu'on écoute le mieux ! La musique s'adresse avant tout à l'oreille, non à l'œil.

Le penchant naturel du cinématographe est de travailler sur la "narration en images". C'est un penchant originel, né dans les premiers pas du cinéma qu'ils soient de Méliès ou des Lumières. C'est un penchant générique inscrit bien avant les origines du cinéma dans ce qui en fut le désir : la peinture puis la photo. Images, d'abord uniques et immobiles, puis successives et mobiles. Narrations "intégrées", parfois dans la profondeur du champ (voir les trois plans dans "Les Ménines"de Vélasquez), parfois dans sa largeur (voir au Louvre, le fameux retable du "Martyre de St Denis"d'Henri Bellechose). Narrations en germes qui seront fertilisées par l'apparition des techniques du mouvement. Car le cinéma consista d'abord à faire bouger les histoires, avec passion et jubilation, sans soucis - et c'était bien naturel : on ne peut pas tout penser en même temps ! - de la force potentielle du son. Le cinéma s'adressa donc d'abord à l'œil, non à l'oreille.

La rencontre était pourtant inévitable.

La vie, ardemment filmée par les frères Lumière, bruissait silencieusement dans les "vues", tandis que, simultanément, les formes de la musique "à histoires"s'épuisaient à force de donner "à voir"sans images. Dès les années 1870, on s'acharnait, pour créer l'ambiance, à faire du "regardé-collé"de pianos et d'orchestres sur les images : les frères Lumière avaient d'ailleurs déposé un brevet pour un "reproducteur simultané des mouvements et des sons dans les projections de scènes animées". Mais, la connivence des deux arts, devenus adultes, dut attendre 1927. C'est en effet avec le Chanteur de Jazz (Alan Crosland, 1927, USA) que le cinéma devint réellement, bien que maladroitement (la bande synchrone était enregistrée sur disque), chantant donc "parlant".

Le sort du son ou plutôt de la "matière sonore"au cinéma, dans sa grande diversité, porte les traces de cette naissance cadette. Ainsi, est-il frappant qu'aujourd'hui encore, le temps du son dans la postproduction d'un film soit le plus souvent infiniment inférieur et trop souvent soumis à celui de l'image : on peut monter les images pendant des semaines. Le mixage du son ne dure que quelques jours, en fin de course, avec ce qui reste de budget. De la même façon, la composition musicale pour le cinéma est dénoncée par les professionnels comme relevant plus de l'adaptation que de la création.

Ce penchant est reproduit à l'identique dans l'enseignement du cinéma où l'attention portée à l'image s'impose aux dépends de l'attention portée au son et à la musique. L'éducation "à l'image"dit bien ce qu'elle dit à l'école et au collège et les nouveaux programmes d'art "visuels"témoignent plus récemment encore de cette infirmité. Les programmes de lycée ont fait un effort considérable pour prendre en compte la matière sonore, mais les épreuves du baccalauréat passent naturellement par l'écriture dans ses diverses composantes (notes d'intention, synopsis, story-board, plans au sol…) et l'analyse filmique est souvent peu nourrie en conscience et en connaissance des effets de son.

Les enseignants de cinéma et d'audiovisuel, majoritairement issus de disciplines littéraires, sont très peu formés au sonore et leur culture cinématographique reste plus visuelle qu'auditive. Quant aux enseignants de musique, s'ils s'emparent peu à peu des nouveaux outils, programmes et formations pour mieux traiter la question des rapports de la musique et de l'image (créations de bandes sons sur des images, analyse filmique…), cette avancée récente demeure encore incertaine et l'interdisciplinarité trop rare. Il suffit pourtant de citer deux ou trois exemples universels pour faire éclater cette évidence : le son, c'est la moitié de l'image.

Dans "2001, l'Odyssée de l'espace"de S. Kubrick, sans valse de Strauss, que deviendrait le chant des planètes ? Comment Playtime de Tati nous parlerait-il des sièges qui respirent ? M le Maudit (Fritz Lang) nous ferait-il trembler sans sa petite musique et "Il était une fois dans l'ouest"(Sergio Leone) pleurer sans la mémoire de l'harmonica ?

La matière sonore au cinéma, c'est beaucoup plus qu'un placage musical. C'est la trame multiple et l'épaisseur profonde des sons directs, des ambiances sonores, des voix, des bruits, de la musique ajoutée. C'est un ensemble aussi complexe que celui des images dans le plan, avec ses tessitures, ses profondeurs de champs, ses hors champs et ses off, ses ruptures et ses contradictions.

Cette session d'automne, première du genre, tente la jonction du sonore et du visuel. Elle va tâcher d'apprendre à "voir le son"et à "entendre l'image". Tel est le pari. Croiser, inverser, travailler ces matières inséparables et incompatibles. Les rendre fusionnelles ou ennemies. Les séparer pour les retrouver. Les joindre pour les perturber.

En prenant le parti d'alterner les temps de pratiques, avec les temps d'écoutes et de regards, les temps de découvertes d'œuvres et d'auteurs, avec les temps de réflexions et de débats, nous respectons et appliquons la pédagogie des programmes actuels. En développant d'autres méthodes, en découvrant des territoires nouveaux, en associant l'histoire de deux arts et de leurs techniques, l'université d'automne "Musique(s) et Cinéma(s)"espère ouvrir plus largement l'horizon interdisciplinaire, par le partage de savoirs entre les passeurs "d'images"et les passeurs de "sons".

 

 

Actes de l'université d'automne - Musique(s) et cinéma(s) octobre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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