Colloque « Les contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues vivantes »

Les enjeux linguistiques de la langue juridique


Alain Supiot, professeur de droit à l'université de Nantes, membre de l'institut universitaire de France


N'ayant aucune espèce d'expérience des problèmes de l'enseignement scolaire, ce n'est pas moi qui pourrais dire comment aborder différemment, d'un point de vue pédagogique, les problèmes d'enseignement des langues vivantes dans l'enseignement scolaire. Je vais en revanche adopter le point de vue d'un juriste pour dire en quoi la question des langues est une question cruciale du point de vue juridique et pourquoi il serait souhaitable que les très nombreux étudiants que nous recevons dans les facultés de droit soient armés du point de vue linguistique et aient une conscience des enjeux de la question linguistique.

Je vais notamment m'appuyer sur mon expérience dans des cénacles d'experts internationaux où la diversité des langues et des cultures juridiques est en quelque sorte palpable. Il y a quelques années, j'ai également eu l'occasion de présider le Conseil national des sciences humaines, organe conçu pour avoir un rôle prospectif en matière de recherche en sciences humaines ; nous avions eu une réflexion collective sur les langues qui m'a beaucoup apporté à l'époque, et qui m'est toujours très utile.

Je vais commencer par un état des lieux de l'enseignement du droit : n'étant pas une matière enseignée dans le secondaire, le droit est peut-être un objet un peu exotique. Puis je me permettrai de faire un petit peu de théorie sur les rapports entre langue et normativité. Dans un troisième point, j'essaierai de décrire quelques-uns des enjeux institutionnels de la question des langues, enjeux contemporains notamment à travers la question européenne.

L'enseignement du droit : un état des lieux

Les premières universités fondées dans l'histoire, celle de Bologne par exemple, l'ont été pour les besoins de l'enseignement du droit, du droit canon et du droit romain. À Bologne, les étudiants venaient de tous les pays d'Europe, un peu comme à la Cité universitaire de nos jours. Ils se regroupaient par origines, mais suivaient un enseignement donné dans une langue unique, qui était le latin. Langue commune aux deux versants du jus commune qu'étaient le droit canon et le droit romain, le latin permit pendant la période médiévale la constitution d'une classe de juristes qui seront, du point de vue institutionnel, les artisans intellectuels des Temps modernes. Ces juristes raisonnaient dans une seule langue, alors que les pratiques juridiques européennes étaient évidemment des plus variées. Par ailleurs, le droit "savant" qu'ils apprenaient n'était en fait appliqué quasiment nulle part, car les coutumes suffisaient à réguler les activités humaines.

Ce droit savant, enseigné dans une langue unique, a néanmoins permis de forger une culture juridique commune à l'ensemble de l'Europe, référence commune qui a permis l'essor du commerce et d'une classe marchande transnationale.

Les Temps modernes furent ensuite marqués par la constitution de nations et d'États-nations et le droit s'est transformé en phénomène national. On pourrait même dire qu'il en est devenu l'expression la plus pure, car toutes les autres formes d'expression du phénomène national ont tendance à s'interpénétrer, se mélanger. Lorsqu'on passe de Strasbourg à Nice en effet, on ne peut pas dire qu'il y a une seule et unique cuisine française. La langue elle-même ne coïncide pas avec les frontières nationale : le français n'est pas parlé qu'en France. En revanche, le droit est le seul fait de culture qui s'identifie absolument et rigoureusement à ce qu'on appelle le fait national.

Dans ce contexte, particulièrement marqué en France pour des raisons qui tiennent au gallicanisme, tout ce qui n'était pas le droit français fut effacé et l'on s'est employé à faire des facultés de droit des lieux où l'on cultivait cet esprit national. L'étranger devenait du même coup décoratif et marginal ; il était l'affaire des spécialistes de droit comparé, matière extrêmement discrète et non obligatoire dans le cursus d'un juriste. Seuls importaient le droit français, l'histoire du droit français, les branches du droit français ou, en Allemagne, le droit allemand, l'histoire du droit allemand, etc. Les seuls pays qui échappèrent à cette fermeture nationale furent les petits pays, par exemple la Belgique, qui n'ont pas cessé d'être ouverts à la diversité des cultures juridiques. Les pays tard venus au phénomène national, comme l'Italie, ont également une sensibilité plus grande à la diversité juridique.

La tendance actuelle est, grâce à la porosité croissante de nos frontières institutionnelles, à la réouverture du monde du droit. Dans les facultés de droit, on sait en particulier qu'on ne peut plus s'en tenir au seul droit français et que nos étudiants doivent apprendre autre chose que le français. Aussitôt surgit une question : l'anglais ne serait-il pas suffisant ? D'ailleurs, si l'on observe les pratiques des facultés, les efforts de formation ne se sont-ils pas tournés massivement vers l'anglais, du moins au début ?

L'anglais acquiert effectivement un monopole dans les institutions internationales. C'est le cas en l'Europe où, derrière l'hypocrisie qu'est l'égalité de traitement des langues, progresse en réalité le monolinguisme. C'est également le cas dans des organisations internationales pourtant plus respectueuses de la diversité des cultures : l'organisation internationale du travail (O.I.T.) travaille avec trois langues officielles, le français, l'anglais et l'espagnol, mais ses textes sont de plus en plus souvent préparés dans une langue unique. Ce monolinguisme, loin de heurter seulement la diversité culturelle, n'est d'ailleurs pas sans poser des problèmes juridiques redoutables, parce que des difficultés de traduction surgissaient les problèmes de fond.

Langue et normativité : contre les prêt-à-penser

Le prêt-à-penser en matière de droit consiste à présenter le droit comme un instrument. Le droit ne serait qu'une forme : il y aurait, d'une part, de la décision politique, parlementaire, gouvernementale, qui serait, d'autre part, coulée dans une forme qui est celle du droit. Le droit serait une sorte de brouette capable de transporter n'importe quel contenu normatif et à la disposition totale des individus. Ce serait une pure technique, une pure affaire de convention(s), un arbitraire toujours révocable. C'est à peu près l'idéologie dominante vis-à-vis du droit, et nous verrons qu'elle laisse de côté un aspect extrêmement important, qui est ce que l'on peut appeler la fonction instituante du droit.

S'agissant de la langue, la doxa n'est au fond pas très différente : la langue est conçue comme un instrument de communication, un pur signifiant arbitraire. La langue ne serait qu'affaire de signaux échangés entre des émetteurs et des récepteurs. Après tout, si c'est une affaire de signaux, ne serait-il pas plus utile de s'entendre sur un seul type de signal, comme on a su le faire, avec tout le succès que l'on sait, en matière de télévision ?

Bien entendu, ces deux façons de voir le droit et la langue sont profondément fausses, ou plus exactement non pas fausses mais fortement réductrices. Et chacun pourra saisir le point commun au droit et à la langue en songeant à l'apprentissage de la langue maternelle. Jamais l'apprentissage de notre langue maternelle ne fut laissé à notre libre arbitre : nous n'avons pas eu le choix d'appeler ce stylo "stylo" ou "brosse à dents". Il a bien fallu, pour pouvoir accéder à notre autonomie en tant sujet parlant, que nous nous soumettions à la contrainte de l'hétéronomie de la langue. Autrement dit, notre usage de la langue met en jeu un rapport entre hétéronomie et autonomie qui est de même nature que celui que l'on va trouver dans les phénomènes juridiques.

Si je suis venu ici ce matin, c'est à la suite des pressions d'un ami qui, chargé de mission d'Inspection générale, m'a dit : "Il faut que tu prennes le train ce matin." J'ai donc pris un engagement à titre gracieux, je me suis engagé dans une procédure de type contractuel, un contrat gratuit. Cependant, tout lien d'obligation peut-il être réduit à un contrat, à quelque chose que j'accepte moi-même ? J'ai récemment entendu une cinéaste très à la mode, membre de cette galerie médiatique dont Pierre Jourde a fait le portrait dans La littérature sans estomac 1 , qui défendait en ces termes la violence extrême et la pornographie "branchée" de ses films : "Je ne reconnais pas d'autres limites que celles que je me fixe à moi-même." En tant que juriste, je peux certifier qu'aucune société ne peut fonctionner comme cela. Pour pouvoir être ici ce matin, pour que "je" puisse m'engager, il fallait que ce "je" soit institué par d'autres. Je n'ai pas pu m'instituer tout seul. La définition de ce que je suis résulte de procédures normatives et institutionnelles qui m'ont inscrit dans une filiation, m'ont donné un nom, une nationalité, un statut de fonctionnaire, etc. Tous ceux qui disent que le droit n'a rien à voir avec l'institution du sujet se mettraient à hurler si on leur retirait leur statut de fonctionnaire, si bien qu'on peut penser que ce statut a à voir avec ce qu'ils sont.

Cette dimension instituante du droit, me semble-t-il, est largement perdue de vue, y compris dans les milieux de l'Éducation nationale : si l'on a fait disparaître la notion d'instituteur, c'est sans doute parce qu'on ne savait plus ce que voulait dire : instituer un enfant - c'est-à-dire instituer un sujet. On a remplacé l'instituteur par le professeur, c'est-à-dire, étymologiquement, "celui qui met son savoir en avant", ce qui présuppose que le sujet auquel on s'adresse naîtrait tout armé. On trouve le même mouvement dans le droit : dans la Convention des droits de l'enfant, l'enfant acquiert à deux ans la liberté d'opinion politique et religieuse ; mais n'y figure pas le droit d'être un enfant, c'est-à-dire de ne pas être traité comme un sujet pleinement formé.

Si l'on admet que le droit et la langue ont une fonction instituante, cette présupposition conduit à voir autrement certains problèmes juridiques ou linguistiques et, notamment, à reprendre conscience de la place des textes dans la fondation d'une société. Appartenir à un même ensemble, à l'ensemble des Français, signifie être liés par les mêmes textes. Ce sont des liens de textes. De même qu'un Français et un Allemand sont citoyens européens par des liens de textes.

Autrement dit, la société se constitue dans un rapport au texte, ce qui a une force toute particulière dans l'ensemble des civilisations du Livre : les mondes juif, musulman et chrétien ont ce trait commun que la constitution du sujet y est pensée en référence au texte - qu'il s'agisse d'un texte religieux ou du texte de la loi civile.

Les enjeux institutionnels contemporains de la question linguistique

Prenons le cas de l'Europe, où cette question devrait être posée et où l'on s'emploie pourtant à ce qu'elle ne le soit pas, notamment dans le cadre des discussions sur la réforme du traité constitutionnel de l'Union Européenne. Je crois que c'est parce qu'elle est tout à fait centrale que la question du régime linguistique de l'Europe est absolument taboue. De manière subreptice, on pense que l'on pourrait s'entendre sur une langue et une seule qui serait l'anglais, et la pratique va de plus en plus dans ce sens.

Cette tentation de croire que l'on peut s'entendre dans une seule langue - et c'est un vieux rêve que de pouvoir s'entendre dans une seule langue -, j'ai pu en constater la force dans mes rapports avec mes collègues des sciences de la nature. Je comprends qu'un physicien du globe, spécialiste des volcans, défende l'idée que le mot anglais volcano suffise à la communication scientifique. Pourquoi s'embêter avec les langues ? Si vous étudiez le soleil, pourquoi conserver die Sohne, il sole, le soleil, alors qu'on peut s'entendre sur le mot the sun ? Je laisse le soin aux spécialistes des sciences de la nature de nous dire jusqu'à quel point c'est vrai. Il est au moins permis d'en douter : si les Eskimos ont vingt mots pour désigner la neige, il n'est peut-être pas avisé d'ignorer la langue eskimo…

En revanche, dans le domaine dit "des sciences humaines et sociales", nous ne nous occupons que de phénomènes langagiers. Penser que l'on peut s'entendre en une seule langue, c'est faire disparaître purement et simplement les différences même qui fournissent aux sciences humaines et sociales leur objet.

L'un de mes thésards, actuellement au Japon, mène une étude comparative sur le statut juridique du corps dans les droits japonais et français. S'il travaillait en anglais, il n'arriverait pas à grand chose : quel que soit le pays auquel on s'adresse, il est nécessaire d'en passer par sa langue pour comprendre les spécificités de son système. Ce que les montages institutionnels liés à la globalisation ont d'inquiétant, c'est qu'ils devraient rendre plus impératif que jamais l'apprentissage des différentes façons de se représenter le monde, tandis que le monolinguisme encourage l'illusion de la non-différence. Et on ne peut pas dire qu'une langue soit plus vraie qu'une autre, de même que les trente-six vues du mont Fuji par Hokusai sont une façon de nous montrer qu'il ne saurait y avoir une représentation vraie et une seule du mont Fuji.

Comme construction symbolique dans laquelle se joue notre rapport au monde, aucune langue ne peut donc prétendre avoir plus de vérité qu'une autre, sauf à choisir délibérément les malentendus et les désillusions. Je voudrais vous en donner quelques exemples concrets. Je vais prendre trois notions de base, de première année de droit.

La notion de droit, par exemple, nous paraît familière et transparente - mais elle n'est tout simplement pas traduisible en anglais. Le mot right, dans l'expression : "I have the right" ("j'ai le droit") désigne le droit individuel, et non pas le droit objectif, das Recht au sens global d'un système de normes soumis à l'autorité de la loi. C'est là une notion intraduisible en anglais. Faire prévaloir le Droit sur la force : voilà une idée qui n'est pas directement traduisible en anglais. Dans le système de Common Law, lié à l'histoire du protestantisme, chaque individu entretient un rapport direct au texte. On a the right individuel ; en anglais, le droit est une ressource pour l'individu, et non pas un système normatif qui informe et qui organise structurellement les relations entre individus. Le concept de law existe bien : mais law, c'est loi, si bien que la langue anglaise fait disparaître la vieille distinction du droit romain entre le jus et lex. Le jus en tant que "droit objectif" n'a plus de signification.

Lorsqu'un Allemand déclare : "Ich habe recht" ou "ich habe das Recht", il dit indifféremment qu'il a le droit et qu'il a raison. L'Anglais, lui aussi, assimile le droit individuel et la raison. Mais pour lui le droit est du domaine de l'avoir : "I have the right", tandis que la raison est du domaine de l'être : "I am right." En français, en revanche, l'idée de droit n'évoque pas spontanément celle de raison ; droit et raison sont d'ailleurs souvent conçu comme des antonymes.

Cet exemple donne une petite idée des problèmes que l'on rencontre en parlant avec un juriste anglais. Et si l'on passe des principes du droit à l'application de la loi, les problèmes vont continuer à se poser. Pour un juriste anglais, application désigne un formulaire : en régime de Common Law, la loi est fabriquée par le juge, sans l'idée d'un corps systématique et hiérarchisé de règles. On est dans des constructions différentes.

Prenons un second exemple, celui du concept de communauté, central dans le cadre de la Communauté européenne, die Europäische Gemeinschaft. Pour un Allemand, la notion de Gemeinschaft n'est pas anodine : au XIXème siècle, c'est dans ce concept que s'est cristallisée la critique de l'individualisme et du rationalisme français du code civil. L'un des grands apports de la pensée juridique allemande, pour faire vite, est qu'on ne peut penser la société ("à la française") comme une poussière d'individus, mais qu'il faut la penser comme un ensemble de communautés humaines, de Gemeinschaften ; que ce n'est pas à partir des individus mais à partir des communautés qu'il faut concevoir le droit. En anglais en revanche, Community évoque des dames qui jouent au bridge et prennent le thé : community pourrait être traduit par "société" au sens du XVIIIème siècle français et dénote une forme de sociabilité assez secondaire.

Lorsqu'on parle de "communauté européenne" avec un Anglais et à un Allemand sans faire l'effort de réfléchir à la place du concept dans l'histoire de chacun des systèmes institutionnels, on va donc à la rencontre de malentendus énormes.

Je prendrai un dernier exemple : celui de "contrat", notion à laquelle on tend actuellement à vouloir ramener tout le droit. Prenons les trois versions, française, anglaise et allemande, d'une seule et même directive européenne, la directive du 11 mars 2002 relative à l'information et à la consultation des travailleurs dans l'entreprise, qui dispose que, dans toutes les entreprises d'Europe, on consulte les employés avant de les mettre à la porte.

Selon la version française, la consultation doit être conduite "en vue d'aboutir sur un accord" - en droit français, le mot "accord" signifie : "convention collective". C'est un acte juridique qui a non seulement une force obligatoire (celle qui lie les signataires), mais une force normative (comme un acte réglementaire). On comprend de quoi il s'agit. Jusqu'au moment où on lit la version anglaise.

"The consultation shall take place in order to reach an agreement" - agreeement, et non pas contract. En droit anglais, "a collective agreement" est tout sauf un contrat, parce que le droit anglais du travail est fondé sur l'idée du caractère purement volontaire des engagements collectifs pris entre les syndicats et les employeurs, et montre la volonté de mettre à l'écart les effets normatifs. Il est donc clair qu'un agreement ne crée pas d'obligations juridiques.

"Die Anhörung erfolgt mit dem Ziel, eine Vereinbarung […] zu erreichen." En allemand, une Vereinbarung n'est pas un contrat. Le contrat, c'est der Vertrag. La convention collective, c'est der Tarif Vertrag. Vereinbarung, j'allais dire, est intraduisible - mais rien n'est intraduisible, sinon cela désespérerait aussi bien les linguistes et les juristes. La traduction est toujours possible, car nous appartenons à la même humanité, mais elle ne va jamais de soi parce que nous sommes quand même différents. Alors que Vertrag a la même construction étymologique que "contrat" (l'idée de "tirer ensemble"), Vereinbarung ne désigne pas un compromis entre des intérêts différents, mais exprime l'unité des intérêts de la communauté. C'est donc une notion très liée à celle de Gemeinschaft. Dans Vereinbarung, il y a l'idée que la consultation est conduite en vue de dégager l'intérêt commun de l'entreprise. C'est donc bien différent de la notion d'accord, quelque chose comme une Union.

Si l'on passe de ces trois langues à une seule langue officielle - ce qui se prépare plus ou moins, ce que tant de gens pensent comme souhaitable et tant d'autres, encore plus nombreux, comme inévitable -, la diversité culturelle ne disparaîtra pas, mais on créera des malentendus sur les textes. On peut décider de n'utiliser qu'une langue, mais je crains qu'on ne liquide ainsi l'héritage du droit romain, de ce droit qui, recyclé à de nombreuses reprises, pendant la période médiévale, la période révolutionnaire, etc., a rempli de nombreux et loyaux services. Ce droit a donné le jour à une culture juridique commune aux pays d'Europe continentale et différente de la culture de Common law, comme j'ai essayé de le montrer en comparant les mots droit et law. Avant de le liquider, il vaudrait mieux quand même en discuter. Il me semble qu'une telle entreprise est de toute façon vouée à l'échec. Il n'y a pas d'identité sans limites, et qui ne trouve pas ses limites en lui les trouvera à l'extérieur de lui. Penser l'européanisation ou la mondialisation comme des processus d'effacement des différences et de communion dans une représentation unique du monde, c'est se préparer des lendemains mortifères…

Il me semble que l'Europe aurait besoin d'une véritable politique linguistique, d'une politique où en particulier le choix des langues ne serait pas laissé au hasard. On ne donne pas le choix aux enfants d'apprendre la physique ou la chimie. Si l'on veut vraiment constituer un espace européen, une citoyenneté européenne, la question des langues me paraît une question politique au premier chef.

Conclusion

Que faire aujourd'hui à l'université ? Lorsque certains ont prétendu dans mon université ouvrir aux thésards la possibilité d'apprendre d'autres langues que l'anglais, cela a été jugé ridicule par nos collègues des sciences de la nature. Lorsque, périodiquement, dans les discussions sur la réforme des premiers cycles de l'enseignement universitaire, je dis qu'on pourrait proposer le latin en option, cela passe pour une plaisanterie. Mais dans peu de temps plus aucun juriste ne sera capable de descendre dans les bases, les caves de l'édifice institutionnel - c'est-à-dire la littérature juridique en latin jusqu'au XVIIème siècle. Je ne dis pas qu'il faut que tous les étudiants apprennent le latin ; mais il faut qu'on continue d'avoir des juristes capables d'accéder à ces textes, sous peine de nous retrouver dans la même situation que les jeunes Turcs qui, à cause du passage de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, ne sont plus capables d'accéder à leurs sources. Leurs sources s'arrêtent en 1917-1920 ; pour tout ce qui précède, ils éprouvent une espèce de frustration. Or, compte tenu des modalités de recrutement des historiens du droit - on est en train de fabriquer uniquement des dix-neuvièmistes - ce qui signifie que cette question se pose aussi pour l'histoire des sciences, puisque le latin a été une grande langue de communication scientifique jusqu'au XVIIIème siècle.

Il y a des opportunités nouvelles pour l'enseignement des langues, en tout cas dans l'enseignement supérieur. Pour les langues anciennes, ce serait de concevoir des cours de grands débutants comme il en existe dans d'autres universités européennes. Et pour l'enseignement des langues à l'université (je ne peux pas me prononcer sur ce qui se passe dans le secondaire), l'enjeu, énorme, est celui du redéploiement d'un enseignement aujourd'hui centré essentiellement sur la formation de professeurs du secondaire. Or, si l'on en reste à cet objectif, on verra inéluctablement et progressivement, dans les universités moyennes et petites, les autres langues disparaître, hors l'anglais et l'espagnol. Si les autres langues ne sont plus enseignées au lycée, on n'a plus besoin de former des professeurs, et ce sont autant de filières qui ferment à l'université. Il y a deux ans, des grèves ont éclaté à Nantes parce qu'on voulait supprimer la filière de portugais, parce que les étudiants n'étaient pas assez nombreux…Par ailleurs, il faudrait que nos collègues de langues manifestent davantage d'ouverture. Quand l'un de mes thésards veut travailler sur l'Allemagne, il faudrait qu'il puisse trouver une assistance auprès du département d'allemand ; mais, ne préparant ni le CAPES ni l'agrégation, il est renvoyé chez lui.

Pour que cette sensibilité existe dans l'enseignement supérieur, il faudrait bien entendu que, dès le second degré, on fasse naître chez les élèves un appétit et une compétence pour les langues étrangères - ce qui est beaucoup plus difficile pour certaines langues que pour d'autres : tout concourt par exemple à persuader les élèves que ce n'est plus la peine d'apprendre l'Allemand. Les Allemands eux-mêmes, à commencer par les universitaires allemands, ont beaucoup contribué à ce phénomène : dans l'avion entre Madrid et Berlin, je voyageais avec l'un des grands sociologues de l'Université Humboldt. A l'époque, je refaisais de l'allemand car je vivais à Berlin. Il m'a expliqué : "Je ne le lis plus Max Weber qu'en anglais car, comme je publie en anglais, il faut que je maîtrise ses concepts en anglais." Les Allemands eux-mêmes ont donc une part de responsabilité.

Il faut que nous en conservions une conscience aiguë : la diversité des langues, de toutes les langues, est nécessaire. Mais cela ne vous donne, je le crains, aucune recette ni aucun moyen de régler les graves problèmes qui sont les vôtres.

Echanges avec la salle

De la salle :Dans votre expérience, certains peuples intègrent-ils une ouverture à la diversité dans leur culture ?

Alain Supiot :Si je m'en tiens au système universitaire, tous les pays n'ont pas les mêmes réactions. Cette idée qu'en matière de recherche l'anglais serait à la fois nécessaire et suffisant, même si personne ne disconvient qu'il est nécessaire, est proprement une attitude de colonisé. Le professeur de droit français qui se rend en Afrique peut à la rigueur penser qu'il apporte nos codes et nos lois dans ses bagages, mais l'idée qu'on aurait des choses à apprendre des Africains est une idée renversante pour beaucoup - alors qu'on aurait beaucoup de choses à apprendre sur un certain nombre de choses. Nous essayons de monter à Nantes un institut d'études avancées sur les relations nord-sud. Les conditions du succès impliquent de faire attention à ne pas nous arrêter à une relation franco-africaine exclusive mais à nous ouvrir aux anglophones et aux lusophones.

Lorsqu'on vit dans un pays colonisé, on apprend la langue du colonisateur et on se demande pourquoi apprendre les autres. Au Japon en revanche, l'université porte un soin particulier, dans la formation des jeunes chercheurs, à maintenir une division du travail. Par exemple, il faut s'adresser au spécialiste de l'Allemagne en allemand, car en anglais il ne vous comprendra pas. Même chose pour le spécialiste de la France, du Portugal ou de l'Italie, etc. Les Japonais ont une très nette conscience de l'intérêt qu'il y a, en termes de connaissances, à conserver des capacités cognitives diversifiées et à ne pas s'enfermer dans l'apprentissage d'une seule langue. Mais c'est plutôt une exception. Dans tous les pays qui sont englobés dans le modèle occidental, en particulier en Europe centrale, on ne trouve pas ce réflexe de maintenir une diversité. Sans parler des bastions francophones, comme la Roumanie, où l'apprentissage des langues étrangères était une voie d'émancipation intellectuelle pendant la période communiste. Actuellement, une grande diversité est en train se réduire à grande vitesse.

En matière de formation aux langues, la France ferait mieux de regarder du côté du Japon plutôt que de la Pologne actuelle.

 



  1. Pierre JOURDE, La littérature sans estomac, Pocket, coll. "Agora", Paris, 2003.

 

Actes du colloque - Les contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues vivantes 4-5 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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