Colloque « Les contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues vivantes »

Ouverture des travaux


Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l'enseignement scolaire

L'enseignement scolaire des langues fait partie, depuis de nombreuses années, des priorités de notre ministère. C'est la priorité qui présente sans doute dans ce contexte, le plus de continuité témoignant par sa constance qu'elle est essentielle aux yeux de ceux qui ont la charge de conduire la politique éducative.

L'originalité de ce colloque est de poser la question difficile des contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues vivantes. En effet, qu'il s'agisse de l'enseignement des langues ou d'une autre discipline, la question consiste d'abord à savoir ce que nous entendons par cette référence aux contenus culturels. S'agirait-il d'un enseignement à visée culturelle, opposé aux enseignements à caractère plus pratique ? Ce débat semble déplacé, même s'il soulève, me semble-t-il, de véritables questions. Pour suggérer quelques pistes de réflexion, sans préjuger de l'évolution de vos travaux, je dirais qu'il s'agit moins de s'interroger sur la nécessité de contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues que d'interroger la nature même de ces contenus et, surtout, la méthode à adopter pour les enseigner à nos élèves.

Par-delà son titre, le colloque pose plus fondamentalement la question de la place de l'enseignement des langues dans notre enseignement. Il pose même la question de l'existence d'une véritable culture dans l'enseignement des langues dans notre système scolaire, compte tenu des ambitions de l'institution, rappelées par le président de la République à l'ouverture du débat sur l'avenir de l'École.

Dans le cadre européen, cette question prend un relief tout particulier et je dirais par métaphore que les langues constituent notre monnaie culturelle. Je songe plus particulièrement aux problèmes posés par la construction européenne et celle d'autres grands ensembles nationaux. La construction européenne nous installe dans un territoire qui possède désormais, à l'instar des Etats-Unis, des institutions économiques et notamment une monnaie, l'euro, mais qui n'a pas, contrairement aux Etats-Unis, de langue commune. Cette question reste parfois sous-jacente aux débats. Nous sommes en train de construire un territoire européen, notamment sur un plan politique avec le projet de Constitution européenne. Cette Europe est et sera longtemps je l'espère, fondée sur un principe de pluralité linguistique. Au cœur de la question des contenus culturels dans l'enseignement des langues, il s'agit aussi de savoir comment construire un enseignement des langues qui tienne compte de la monnaie culturelle que constituent les langues, puisqu'il s'agit de faire acquérir à nos élèves ou, plus généralement, à l'ensemble de la population, ce que nous pourrions qualifier de monnaie vivante.

Développons ce point. En économie, il n'est de monnaie qu'à travers les contreparties ; la force que donne la possession d'une monnaie vient de ce qu'on possède par là même des créances sur des individus ou d'autres états, et que ces contreparties sont également constitutives du lien social. La force de la métaphore monétaire tient bel et bien au fait que la langue constitue un lien au sein du territoire, que sa contrepartie est la capacité d'échanger.

Se pose alors la question de notre manière d'enseigner les langues vivantes. Les éléments de l'enquête menée auprès de lycéens, qui figure en annexe, montrent que, pour l'essentiel, les enseignants s'appuient sur des exemples tirés de la vie quotidienne, de l'actualité et un peu de la géographie : l'enseignement sort heureusement de l'abstraction et prend en compte les préoccupations des élèves. Lorsque j'étais collégien, j'étais admiratif de mes amis allemands que je trouvais à l'aise en français, leur apprentissage étant construit sur le quotidien alors que l'enseignement de l'allemand, en France, se centrait sur la littérature. Mais aujourd'hui, alors qu'une certaine indifférenciation des pratiques culturelles unit nos différents pays, il est de plus en plus difficile "d'accrocher" les élèves à propos d'exemples empruntés à la vie quotidienne. Peut-être devrions-nous attendre un enseignement des langues qui fasse rêver, aspirer à autre chose et découvrir d'autres univers. Cette aspiration constitue à mon sens un véritable sujet de réflexion. Quelle place accorder à un enseignement des langues plus ouvert à l'imaginaire, aux éléments distinctifs des autres cultures qui constituent, au-delà de la vie quotidienne ou de l'actualité, les termes de l'échange culturel ? Mais le risque, face à ces autres monnaies, serait la posture du numismate, qui contemple les autres langues comme des objets exotiques, plus que comme des outils dont nous devons nous saisir pour en faire notre propre monnaie.

Derrière ces interrogations, se pose la question pressante, à mes yeux, de la place de l'enseignement des langues par rapport aux autres disciplines dans un système encore cloisonné. L'enseignement des langues est plutôt à côté des autres enseignements qu'intégré à une démarche d'ensemble. Il ne se nourrit pas assez de liens volontairement entretenus avec les autres enseignements. Tant que nous n'aurons pas cette volonté pédagogique, nous risquerons de ne pas assumer le défi de l'enseignement des langues. J'ai toujours encouragé les initiatives d'enseignement d'autres disciplines en langue étrangère, à travers les sections européennes ou internationales. D'autres initiatives, que nous encourageons (travaux personnels encadrés, TPE, itinéraires de découverte, IDD) nous permettent de multiplier les occasions d'expliciter les taux de change aux élèves, c'est-à-dire de leur montrer comment passer d'une culture à l'autre, accéder à et employer ces monnaies culturelles.

La troisième conséquence à tirer de la métaphore monétaire est l'absolue nécessité de faire vivre la monnaie culturelle, de donner aux élèves le plus grand nombre possible d'occasions de pratiquer en intensifiant les échanges et les rencontres, réelles ou virtuelles, avec les territoires dont les langues concernées constituent la principale monnaie de référence. À cet égard, notre enseignement reste encore timide, y compris dans l'enseignement professionnel où de telles initiatives ont du mal à pénétrer. Quiconque s'est occupé d'enseignement professionnel sait pourtant la valeur pédagogique exceptionnelle que revêt un séjour à l'étranger dans une entreprise. Un élève de baccalauréat professionnel qui revient de six semaines en Autriche, en Angleterre, en Allemagne ou en Espagne n'est plus le même à tous points de vue, non seulement en termes de maîtrise de la langue mais encore d'accès à cette monnaie universelle.

Enfin, j'évoquerai la question de notre capacité à répondre, dans notre institution, au souci de continuité, de cohérence mais aussi de régulation. Cette question se pose plus nettement que jamais depuis qu'il a été décidé d'enseigner les langues étrangères à l'école primaire. Nous réalisons actuellement de réels progrès ; nous en verrons les effets dans très peu de temps. Ces progrès font de la formation des maîtres une priorité absolue et posent plus que jamais la question qualitative. Nous n'y répondrons que si nous sommes capables de penser, à l'échelle académique, des cartes de l'enseignement des langues dans le respect de la continuité de l'enseignement d'une langue et de la pluralité linguistique.

Ces réflexions me conduisent à vous dire que la question posée me paraît tout à fait essentielle, et que de la réponse apportée, dépendra la manière de conforter l'enseignement des langues dans le système éducatif. Si ce colloque pouvait nous aider à mieux aborder ces questions, à enrichir nos élèves d'une ou plusieurs langues, à mieux doter leur portefeuille de compétences de cette monnaie universelle-là, je vous en serais à l'avance très reconnaissant.





Actes du colloque - Les contenus culturels dans l'enseignement scolaire des langues vivantes 4 et 5 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent