Colloque « Éduquer à l'environnement, vers un développement durable »

Éthique et développement


Bernard Bret, professeur de géographie, université Paris 8
Didier Thellier, IA- IPR de sciences de la vie et de la terre, académie de Besançon
Rapporteur : Françoise Dieterich, professeur d'histoire et géographie, académie de Strasbourg

Histoire d'un concept : du constat aux décisions

1971, le rapport du Club de Rome "Halte à la croissance" lance un cri d'alarme : le développement économique actuel menace la protection de la planète à long terme. En 1972 à Stockholm, la conférence des Nations unies sur l'environnement élabore le concept d'éco-développement en réponse à la question de la détérioration de l'environnement.

1977, les Nations unies organisent une conférence internationale à Tbilissi : le concept élargi d'environnement replace la notion dans son rapport à l'homme, en l'appuyant sur quatre piliers : nature, société, économie et culture. Elles commandent à une commission internationale une réflexion sur le développement et l'environnement, présidée par le Premier ministre norvégien, Gro Harlem Bruntland.

1987, le rapport "Notre avenir à tous" de la commission Brundtland fait apparaître une première définition du développement durable (sustainable development) : "Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs".

1992, à Rio, la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement (ou premier Sommet mondial de la Terre) réunit cent quatre-vingt-deux pays. Il est rappelé que l'homme est au centre des préoccupations, dans le respect des générations présentes et futures et que la protection de l'environnement est partie intégrante du processus de développement et publie un guide de mise en œuvre du développement durable, l' Agenda 21 : décliné en quatre sections (socio-économiques, ressources, grands groupes, moyens) et quarante chapitres. L'Agenda 21 établit un programme de deux mille cinq cents actions pour le XXIe siècle. Les chapitres 25 et 36 développent le rôle de la jeunesse dans la promotion du développement durable et l'importance de l'éducation et de la formation.

Septembre 2002, le second sommet mondial de la terre ou conférence des Nations unies pour le développement durable à Johannesburg fait le bilan de l'application de l'Agenda 21. Il constate que le clivage Nord-Sud fait peser une menace sur la prospérité, et les grands équilibres mondiaux. L'environnement demeure fragile : la diversité biologique s'appauvrit, la désertification progresse, les préjudices des changements climatiques et des catastrophes naturelles augmentent, la pollution de l'air, de l'eau et des mers empêche l'accès à un niveau de vie correct d'une grande partie de la population mondiale. Les avantages et le coût de la mondialisation ne sont pas répartis équitablement.

Les pays participants s'engagent à mettre en œuvre l'Agenda 21, en adoptant les décisions suivantes : rendre la société mondiale plus humaine, plus respectueuse de la dignité de chacun ; assumer la responsabilité collective de faire progresser le développement économique, le développement social et la protection de l'environnement ; assumer notre responsabilité les uns envers les autres, envers tous les êtres vivants et envers les générations futures ; éliminer la pauvreté et favoriser le développement humain ; adapter les modes de consommation et de production ; protéger et gérer les ressources naturelles ; nouer des partenariats constructifs entre les pays.

Vers des stratégies nationales de développement durable (SNDD)

À la suite du Sommet de Rio, le gouvernement français produit en 1997 une première SNDD qui reste surtout un exercice conceptuel.
En 2001, l'Europe adopte sa première SEDD.

Au Sommet de Johannesburg, le président de la République s'engage fortement. En juin 2003, un comité interministériel du développement durable produit la deuxième SNDD qui entre en vigueur. Le Premier ministre y déclare : "Relever le défi du développement durable nécessite de changer nos comportements et nos modes de fonctionnement …Le développement durable n'est la propriété de personne mais l'affaire de tous et la responsabilité de chacun".

La seconde SNDD s'inscrit dans une élaboration participative et s'appuie sur deux structures de l'État : le réseau des hauts fonctionnaires au développement durable et le Conseil national du développement durable (CNDD). L'ensemble s'articule autour des piliers : économique, social, environnemental et culturel. Sont privilégiés six axes stratégiques : l'information ; la responsabilité vis à vis des territoires nationaux ; la croissance économique respectueuse de l'environnement ; la protection de l'environnement et des personnes ; l'exemplarité de l'État ; l'action internationale.

Un volet social important est ajouté et cette stratégie est mise en œuvre à travers dix programmes d'action sur cinq ans.

Pourquoi repenser le modèle économique ?

Le concept de développement s'oppose à celui de croissance qui, elle, ne se prononce pas sur la qualité de vie, essentielle à l'idée de développement. Elle implique un changement, un mieux-être des populations. Or tout développement modifie les écosystèmes. La discussion s'engage dans deux directions : repenser le modèle économique et introduire la dimension de l'éthique dans le débat. La définition de la Commission Mondiale sur l'environnement et le développement de l'ONU, ou Commission Brundtland (1987), pose la question sous le triple aspect de durabilité : il faut préserver l'environnement ; le modèle économique doit être efficace ; le modèle social ne peut être durable que s'il est juste : un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

La situation actuelle est celle d'une crise structurelle : le système ne peut se reproduire à l'identique. Mesurer comme productrice de richesse une activité qui porte atteinte à l'environnement et rend nécessaire une activité réparatrice du dommage causé, elle aussi comptabilisée dans le PIB revient à faire l'addition de faits qui en réalité se soustraient. La comptabilité nationale ne prend pas en considération l'environnement. Il est cohérent de ne pas incorporer dans la sphère économique ce qui est hors du marché, mais cela empêche d'incorporer la dimension environnementale au raisonnement, du moins jusqu'à ce qu'apparaisse (trop tard) un marché de la pollution... et sans que l'environnement occupe sa place légitime dans la hiérarchie des valeurs à considérer.

La notion de PIB vert

Quelle valeur attribuer à un site, une espèce vivante menacée... qui sont hors du marché, mais auxquels la société attribue une valeur d'existence ? Des travaux sont conduits dans ce sens par certains économistes (Jean-Philippe Barde, Économie et politique de l'environnement, Paris, PUF, 1991) : la comptabilité environnementale tient compte des richesses produites, mais aussi des ressources naturelles détruites et des atteintes portées aux équilibres environnementaux. Ceci modifie nos habitudes et constitue un défi à l'économie classique en faisant entrer dans la sphère économique des faits qui jusqu'à maintenant échappaient au marché.

Le nouveau modèle économique : le principe de précaution

Le principe d'éco-efficience privilégie les matériaux et les techniques de fabrication les plus efficaces en matière environnementale : ce qui consomme le moins, ce qui pollue le moins, ce qui se recycle le plus.

Le principe pollueur-payeur, retenu par les pays de l'OCDE, sans être appliqué de façon dissuasive, consiste à internaliser les externalités négatives : une pollution provoquée par une entreprise comme conséquence externe de son activité doit être internalisée. Autrement dit, l'entreprise responsable de la pollution doit payer la dépollution ou investir dans un procédé de fabrication nouveau et non polluant. Le principe rompt avec l'usage de faire supporter par la collectivité les effets négatifs de la croissance.

Les valeurs éthiques à introduire dans le raisonnement

Penser les relations homme/nature, c'est penser l'éthique : une société humaine inscrite dans l'espace et dans le temps. Une société est durable quand son organisation fait l'objet d'un accord unanime : on voit mal comment serait durable ce qui exclut l'idée de justice sociale. Une société vivante n'est pas dépourvue de la dynamique née de la confrontation des intérêts. Sans tomber dans l'illusion d'une société figée et harmonieuse, l'idée est que sortir par le haut de la crise homme/nature implique de changer l'organisation sociale. Ainsi la relation de la société à la nature pourra-t-elle devenir plus équitable.

Cela ne comporte aucun a priori sur le choix du modèle socio-économique. L'économie de marché n'a pas fait la preuve de son eco-efficience, si l'on peut étendre cette notion au système socio-économique tout entier. L'économie planifiée a fait pire si l'on en juge par l'état des pays de l'ex-bloc soviétique. Il faut inventer du neuf. Le principe de justice sociale doit y aider, tout comme le principe de la régulation étatique... ce qui exclut le libéralisme intégral comme alternative crédible.

À la rencontre de la justice sociale et de la justice territoriale, prend place la question des quotas de droits à polluer. Fixer le niveau tolérable des rejets, dans les limites de la capacité d'absorption des écosystèmes, et répartir le total entre les pays à proportion des effectifs de population est une idée juste. Mais l'injustice est flagrante quand les quotas reproduisent des situations antérieures inégales et paraissent leur donner une sorte de légitimité. Il n'est pas possible d'étendre à toute la planète le niveau de consommation des pays du Nord (certains avancent que six Terres seraient nécessaires pour que les 6, 3 milliards d'hommes vivent comme les Américains ! ) : la justice sociale passe aussi par une justice territoriale.

Cette idée de justice territoriale, ou de justice socio-spatiale, met à dure épreuve le développement inégal pris non comme un constat, mais comme l'idée d'un développement nécessairement inégal. Si, pour reprendre les termes de John Rawls, l'organisation de la société consiste à répartir les charges et les avantages de la coopération sociale, il faut incorporer la dimension du temps pour garantir la justice entre les générations.

Contre un développement socialement sélectif

Un dernier mot : non seulement la politique environnementale ne s'oppose pas au développement, mais elle sert la justice sociale, si elle est bien conduite. La dégradation de l'environnement est en effet socialement sélective, et ce sont les plus faibles qui en souffrent le plus. Agir sur la qualité de l'eau et de l'air, c'est améliorer la qualité de vie des plus pauvres.

Échanges avec la salle

De la salle : Le développement durable constate la faillite du productivisme des années 1960 et conduit à en tirer les enseignements ; quels en sont les aspects culturels ?

Didier Thellier : Ils n'apparaissent pas dans les comptes rendus du sommet de juin 2003. Si les sociétés qui s'efforcent d'aboutir à un développement durable restent à l'écart des médias, comment résister à la valorisation de la société américaine, qui fonctionne à l'opposé du durable ?

De la salle : Les visions des pays du Nord et des pays du Sud sont différentes. Après les conférences, on a décidé de protéger la forêt amazonienne, d'éviter d'exploiter tel ou tel produit. Mais c'est difficile quand les pays du Nord entendent continuer à vivre de la même façon. Dans les pays en développement, les métiers que l'on développe concernent les déchets, indispensables à la survie. On vivait autrefois en cohérence avec les milieux naturels avant l'exploitation intensive des forêts. Les pays en développement sont rendus responsables de leur territoire au nom de la protection de la planète et on leur interdit de se développer.

Bernard Bret : Il est difficile d'imposer à des populations une façon de vivre quand il s'agit pour elles de survie. Il faut un autre développement. Aucune légitimité ne devrait restreindre la consommation des pays en développement ; il s'agirait plutôt d'inciter les pays développés à changer. Le développement durable ne doit pas être une punition. Le débat démocratique peut définir un modèle.

Sur l'aspect culturel : que le développement durable soit instrumentalisé ne doit pas invalider le concept. Il nous est difficile de l'accepter : nous sommes des consommateurs. Dans la culture occidentale, l'homme est un prédateur, investi de nombreux droits, selon les fondements de la civilisation judéo-chrétienne : "Dieu créa l'homme à son image […] [28] Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. [29] Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture." (Genèse 27-29)

Dans la culture occidentale, la nature est au service de l'homme. Repenser cela est plus difficile pour nous que pour d'autres cultures. La diversité culturelle est aussi nécessaire que la biologie, mais cela ne justifie pas tout. Elle doit se combiner avec le respect commun de valeurs universelles, faute de quoi pourraient être légitimées les pratiques sociales les plus contraires à l'idée de développement durable. Articuler l'universel et le particulier est nécessaire.

De la salle : Le développement durable ne serait-il pas un souci de pays riches ? Le modèle américain se reproduit en Chine et en Inde ; ne faudrait-il pas étendre le modèle européen et ses efforts pour mettre en place le développement durable ?

Didier Thellier : Il faut distinguer les besoins vitaux, définis à Johannesburg, avec des priorités comme la lutte contre la pauvreté. On ne parle pas prioritairement de développement culturel et social dans les pays où l'on meurt de faim. La définition de la hiérarchie des besoins est différente selon les couches de la société et selon les pays.

De la salle : Un besoin ne dépend pas de la croissance économique, il n'y a pas de modèle de développement. Mon établissement pratique un partenariat avec un collège de Douz, dans le Sud tunisien dont le problème est de protéger la ville contre l'avancée du désert. Le seul moyen actuel est la construction de barrières de palmes. Avec des moyens, on pourrait trouver une technique pour lutter contre le désert. Cela créerait des emplois et endiguerait l'exode rural. C'est un problème local, ce n'est pas un problème mondial.

Bernard Bret : Il ne faut pas confondre croissance et développement. Aux États-Unis, selon des études citées par Amartya Sen, la probabilité de mourir avant quarante ans est plus grande à Harlem que dans le Kerala ! L'action est locale.

De la salle : On peut être confronté au quart monde tous les jours. Je milite en tant qu'adhérente au Conseil de la Terre, association placée sous l'égide de l'ONU : cette organisation a cinq coprésidents venant du Mali, d'Argentine, du Canada, de Russie et de l'Inde. Elle a présenté un film à Johannesburg décrivant diverses actions locales, en Inde, en Slovaquie, au Kenya. Il s'agit d'histoires ordinaires de gens confrontés à la faim, à la pauvreté et qui ont trouvé des solutions locales remarquables qui leur ont permis de surmonter leurs difficultés : des plantations, des barrages, des lacs, etc. Dans le cadre de la charte de la Terre, mise en place par l'Unesco en 2002, on reprend les notions d'écologie, de justice sociale, d'économie et d'éducation à la paix.

De la salle : L'éducation durable donne aux élèves les moyens de connaître des conditions d'existence différentes, par exemple, de se confronter avec des enfants de pays en développement. Les projets de rencontre sont très bons. Après un déplacement, les enfants reviennent différents, désireux d'agir sur leur propre développement et d'aider les autres sur place. Mais en Afrique, le seul modèle de développement reste celui des États-Unis.

Didier Thellier : Le lien entre développement durable et éducation est essentiel : comment changer le comportement des élèves ? La meilleure réponse est sur place. La solidarité Nord-Sud, même avec un exemple, ne vaudra pas le changement dans un établissement : tri sélectif, économies d'énergie, respect des autres, de la liberté… L'acquisition de valeurs, d'outils, fait des élèves des citoyens libres.

De la salle : Repenser le modèle économique est intéressant, mais personne ne parle de profit. Une des valeurs à promouvoir serait de renoncer à l'accumulation des biens… Il est bon que les élèves se déplacent mais je ne suis pas sûr que cela modifie leur comportement. Le principe pollueur-payeur, sur lequel il y a consensus, reste une utopie. Sur les centaines de kilomètres de littoraux pollués par des hydrocarbures, une dizaine de responsables ont été identifiés et deux ou trois amendes payées.

Bernard Bret : Dire que c'est une utopie ne vaut pas critique du principe. Ce peut être en faire l'éloge… en 1789, la démocratie était une utopie !

Pour finir, réaffirmons la primauté de l'éthique

Le développement durable conjugue la croissance et de la justice. Cette dernière s'appelle aussi : responsabilité individuelle et collective, et respect des autres.

La liberté, la diversité culturelle, le libre choix, n'existent que dans des systèmes démocratiques. Nous avons jusqu'ici placé l'homme au centre de la nature ; c'est une tradition à réinterroger. Il y a plusieurs modèles de développement, différents selon les cultures, tous ayant à respecter les impératifs de durabilité et à assumer leurs responsabilités au sein de l'environnement.

La confrontation des cultures nous enrichit. L'idéal serait de multiplier les rencontres entre des traditions diverses, de faire connaître aux jeunes d'autres modes de vie, d'autres mentalités pour agir sur leur propre développement et faire jouer la solidarité sur place. Sans passer les frontières, ces actions peuvent être engagées ici et maintenant avec l'aide des associations par exemple.

L'école doit rappeler cette urgence : "Agir localement, penser globalement ".

 

Sur le rapport Brundtland et les conférences de Rio, Johannesburg : http://www.agora21.org
Sur l'association Earthcharter : http://www.earthcharter.org





Actes du colloque - Éduquer à l'environnement, vers un développement durable 17-19 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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