Colloque « Éduquer à l'environnement, vers un développement durable »

Le discours des médias


Jean-Pierre Lauby, IA-IPR d'histoire et géographie
Virginie Raisson, analyste en politique internationale, auteur pour l'émission Le dessous des cartes

Les médias dans l'école

Une question très actuelle : la manière dont les médias discourent de ces sujets, les effets sur les représentations des enseignants et de leurs élèves, et leurs relations avec la pédagogie. C'est essentiel : il convient d'analyser la prise en compte dans les cours des documents issus des médias, en posant la question des finalités et des méthodes. L'intervention de Virginie Raisson sur l'émission Le Dessous des cartes nous éclairera. Voici les termes de l'alternative : dans la manière d'appréhender les questions d'environnement, les médias sont une source importante d'informations, mais peuvent-ils constituer des partenaires pour la mise en oeuvre de dossiers adaptés à une démarche pédagogique, dans un esprit de coopération, et en évitant le statut de simple prestataire de services parce que la pédagogie n'est pas leur prérogative ?

Les médias participent à l'éducation à l'environnement. Mais pour enrichir et développer des relations encore plus fécondes avec l'école, il paraît nécessaire de parler du fond et de la forme.

Médias et environnement : une relation indispensable

L'éducation à l'environnement est un enseignement transversal et non une discipline identifiée par des horaires, programmes, et un corps d'enseignants spécifiques. La transversalité requiert dans ce cas une ouverture vers les compétences et ressources externes à l'établissement. Les médias interviennent dans les débats liés à l'environnement, façonnent les réactions… Leur point de vue est à prendre en compte lorsqu'ils visent à démêler des facteurs complexes, relevant du politique, de l'économie, du culturel, du scientifique. On rejoint les préoccupations multidisciplinaires de cet enseignement, qui par nature croise les regards disciplinaires. La mobilisation des ressources des médias peut s'avérer fructueuse pour parvenir à cet objectif dans le quotidien des cours.

L'éducation à l'environnement est une des composantes de l'éducation à la citoyenneté. Au regard de la finalité civique l'utilisation des médias peut être formatrice : quel que soit le support utilisé, on devra réaliser le travail de mise à distance, de croisement des sources appliqué à toute information. La confrontation des commentaires provenant de médias de sensibilités politiques ou culturelles différentes rend plus efficace encore la formation à l'esprit critique. L'éducation à l'environnement rejoint une éducation aux médias, qui conduira à s'interroger sur la production de l'information. Le recours au professionnel devient d'autant plus pertinent.

Enfin, la relation aux médias peut se justifier par l'obligation de disposer d'informations actualisées et de prendre appui sur des faits récents, afin de répondre en écho à ce que les élèves entendent, ou vivent, hors de l'école. À cet égard la presse quotidienne régionale renvoie davantage à la proximité culturelle de l'élève.

Des limites à rappeler

Il apparaît d'abord nécessaire de caractériser les types de discours dans l'usage pédagogique des médias, ce qui ramène à l'éducation au jugement. On énoncera trois grandes limites au traitement journalistique des problèmes d'environnement (il s'agit des contraintes de la presse) à intégrer dans nos démarches :
une vision émotionnelle, qui cède au catastrophisme, met l'accent la victimisation au détriment de la responsabilité individuelle ;
une vision amplifiée, qui accuse à la fois la perception des risques et assimile la protection de l'environnement à la notion de préservation, et la prévention au principe de précaution ;
une vision éclatée au fil de l'actualité, qui obère les analyses systémiques des faits relatés.

Ainsi défilent : orages, canicule, avalanches succédant aux inondations, images de populations en détresse ; accusations lancées sans que l'on établisse d'éventuels liens entre ces événements, ni que l'on dénoue la complexité des responsabilités, quand il n'y a pas eu la seule fatalité de la nature.

Il faut travailler sur les approches rédactionnelles, leur impensé, appréhender comment elles élaborent nos représentations et mettre en oeuvre une démarche de déconstruction-reconstruction des faits. Comme pour tout autre support documentaire, la mobilisation des médias doit être fondée sur des attendus théoriques clairs, relevant d'une double mise en perspective des faits : d'abord spatialiser ceux-ci, comprendre l'importance des lieux géographiques, faire jouer la complexité et complémentarité des échelles et des cartes ; ensuite historiser l'environnement, montrer le caractère exceptionnel, ou habituel, des faits, insister sur les ruptures, les évolutions lentes ou la permanence : bref instaurer de la profondeur temporelle dans les phénomènes ; il importe enfin d'identifier et de situer le rôle de chacun des acteurs sociaux.

On en vient aux besoins et situations pédagogiques. La relation idéale peut se résumer ainsi : les médias peuvent répondre aux besoins précédemment balisés, en produisant des dossiers actualisés, complétant les productions pédagogiques classiques, mais à la condition de parler le même langage, et que notions et vocabulaire ne laissent pas le champ libre aux interprétations divergentes. Qu'il s'agisse de dossiers complets, de compilations d'articles ou de documentaires audiovisuels, on peut trouver matière à exploitation dans divers registres pédagogiques, particulièrement dans les nouveaux enseignements au collège et au lycée (Itinéraires de découverte, Travaux personnels encadrés, Éducation civique, juridique et sociale). Pour l'ECJS le recours aux médias trouve au plus haut point sa légitimation pour préparer les débats argumentés. On n'omettra pas non plus de signaler les ressources des médias dans le cadre des études de cas initiées dans les nouveaux programmes de géographie du second cycle.

La relation à construire ou à développer entre la sphère des médias et celle de l'éducation à l'environnement est riche, elle paraît incontournable autant dans l'attente de contenus actualisés que pour les finalités civiques assignées à ce vaste domaine. Une formation à la connaissance des médias devient une exigence à formuler, une demande à satisfaire, pour parvenir à la bonne compréhension du binôme environnement-médias.

Les médias miroir et fabrique de notre société

Et réciproquement… D'où la nécessité d'un usage éclairé pour la formation à l'environnement. Aujourd'hui, enfants et adolescents sont marqués par l'image. Or les questions d'environnement et de développement durable (le réchauffement climatique, la consommation d'énergie), ne sont pas des phénomènes visuels. Invisible à l'œil nu, la dégradation de l'état de la planète devient virtuelle… et moins menaçante !

Les médias privilégient les crises ; or les questions liées au développement durable relèvent du long terme. Par ailleurs, le traitement médiatique par la crise renforce l'idée que le problème est ailleurs, ou encore que le problème, c'est l'autre : les Américains, les compagnies pétrolières, etc.

Au plan politique, il existe une contradiction entre le calendrier démocratique et celui de la nature : élu pour 5 ou 10 ans, l'homme politique a peu de chance de tirer le bénéfice de sa décision en matière d'environnement. Pourquoi serai-ce d'abord à moi de faire un effort puisque mon seul effort ne sert à rien et ne me rapporte rien ? Il est difficile de mesurer l'impact d'un comportement individuel sur un phénomène global… alors que l'impact de ce comportement -même s'il reste négligeable- exige de concéder des parts majeures de liberté individuelle. Même chose à l'échelle des États. Par ailleurs, la notion de génération future s'oppose à la culture de consommation et du jetable des médias. Enfin, la glorification de la réussite individuelle, qu'ils valorisent, est elle aussi contradictoire avec une morale de la responsabilité.Un gouvernement doit assurer la prospérité, garantir, améliorer le niveau de vie, créer des emplois... Or, notre modèle économique exige d'être compétitif et de maintenir un niveau élevé de consommation… et par conséquent de pollution : logique économique intenable à long terme et qui ne pourrait être rompue que par la volonté de tous les gouvernements. Les Verts ont mis la préservation de l'environnement et le développement durable au cœur de la politique. Bénéfique pour la prise de conscience des risques, cette position est aussi porteuse d'amalgames entre propagande et information scientifique : cela exigerait une vigilance de la part des médias, d'autant plus qu'ils constituent le "médium" principal entre le citoyen et l'élu. En matière de dégradation de l'environnement, le facteur humain s'évalue difficilement. Les mesures imposées dans le doute paraissent difficiles à justifier et en matière de santé, de vie même, l'erreur politique ne se pardonne pas.

La géopolitique comme instrument d'analyse

Le système des enveloppes territoriales définissant les limites géographiques et juridiques des États est de plus en plus souvent transgressé par les flux internationaux de tous les ordres. Or pour les pollutions, ni les courants marins, ni les vents n'obéissent aux lois des États. Face aux problèmes transnationaux (réchauffement climatique, pollution marine, trou dans la couche d'ozone), les gouvernements raisonnent encore aux échelles nationales, sans délégation de compétence ni transfert de souveraineté. Tout se négocie d'État à État : l'exportation de déchets radio-actifs ou l'émission de gaz à effet de serre. Ainsi, comme le montre le processus de ratification du protocole de Kyoto, ce mode de gestion dépend du système des rapports de force mondiaux qu'il révèle ou même accentue. À son tour, la géopolitique permet d'analyser ces rapports de force dans toute leur mesure.

En raisonnant à plusieurs échelles géographiques, la géopolitique permet aussi d'établir les liens entre des événements apparemment distincts de domaine, de discipline et/ou de lieu. Elle permet ainsi de démontrer que le présent des uns détermine l'avenir des autres, comme dans ces deux exemples.

Géopolitique / énergies / environnement

Depuis quelques années, les USA s'éloignent politiquement de l'Arabie Saoudite. Si cette tendance se poursuit, la question finira par se poser de l'approvisionnement en pétrole du premier importateur mondial. Les médias n'ont pas hésité à établir un lien de cause à effet entre cette question et la guerre en Irak. Moins nombreux sont ceux qui ont fait le lien avec l'intensification des campagnes d'exploration menées en Alaska.

Développement / géographie / santé publique

Les émissions de CO2 provoquées par les usines de charbon du Danemark, comme les particules de fer qui émanent des usines de nickel de la péninsule de Kola, se déposent en mer et sur les champs en Finlande, ou au sud du Groenland. Par les poissons pêchés, par les rennes chassés, elles augmentent la teneur en fer dans l'organisme de ceux qui en consomment en quantité et provoquent des pathologies directement liées à ces absorptions : coûts importants pour la santé publique.

Une synthèse à proposer : l'émission Le Dessous des cartes

Pour être appréhendé, le développement durable ne peut plus être approché de façon segmentée : pour mesurer, comprendre ou informer, il faut au contraire savoir associer la démographie, la politique, l'économie, la santé publique, etc. Bien logiquement, il est tout autant nécessaire d'en maîtriser les "combinatoires", car ce sont elles qui façonnent les rapports de force dans le monde et donc aussi les pressions exercées sur l'environnement. Pour y parvenir, l'émission Le Dessous des cartes que diffuse la chaîne Arte depuis plus de dix ans, a défini une démarche propre qui repose elle-même à la fois sur des cartes et sur une méthode spécifique. Cette démarche s'appuie sur quatre éléments fondateurs :

la géographie : tout événement est influencé par le lieu où il se produit (exemples : pollution dans la Manche ; assèchement de la mer d'Aral ; etc.). Les cartes permettent de révéler et de mesurer la contrainte géographique ;
l'histoire : un événement, une pollution marine, un accident climatique ; aucun ne survient par hasard. Pour mesurer l'importance et l'enjeu de chaque événement, pour mettre le présent en perspective, il faut restituer la dimension historique ;
la géopolitique : l'avenir de la planète est le produit d'une multitude de rapports de force, importants ou discrets, connus ou camouflés, presque toujours liés les uns aux autres. C'est pourquoi la géopolitique qui analyse les rapports de force, qui raisonne à des échelles différentes, qui fait les liens et qui hiérarchise propose donc une méthode d'analyse et de restitution très adaptée aux questions d'environnement et de développement durable ;
la pluridisciplinarité : en se succédant et en se superposant, les événements dessinent "l'ordre du monde". Pour identifier et reconnaître les tendances longues, il faut donc faire les liens entre le politique, l'économique, le social, le démographique, le stratégique, le religieux, etc.

La démarche du Dessous des cartes s'articule également autour de trois axes :
cartographier (et non infographier) : pour analyser, superposer, visualiser, mesurer, comprendre, simuler, illustrer, expliquer, etc. ;
comprendre, plutôt que savoir, faire les liens plutôt qu'énoncer : par exemple, les médias montrent que production peut aboutir à prédation (la production de coton en URSS aboutissant à l'assèchement de la mer d'Aral) ; ou que consommation va signifier dégradation lorsque l'effet de serre conduit à la montée des océans en raison l'utilisation des transports ; ou encore que la pénurie en eau au Proche-Orient est un "éco-conflit", celle-ci étant un enjeu vital. Parce qu'il interdit certaines formes d'industrialisation ou de croissance rapide, le développement durable donne une nouvelle dimension aux relations nord-sud. On voit ainsi se dessiner un nouveau type de blocage qui oppose les pays à fort revenu per capita, à ceux en développement. D'un côté, les pays développés qui fixent et imposent de nouvelles interdictions en répartissant les efforts à fournir ; de l'autre, les pays émergents qui sont dans une phase de développement de type industriel et demandent que l'effort soit supporté par les pays déjà développés ;
questionner pour mesurer : "Et si chaque Chinois avait une voiture ? " "Mais pourquoi les Chinois n'auraient-ils pas droit au même confort que nous ? " "Et si l'Afrique s'urbanisait à l'instar de l'Europe ? "

Ainsi, au fil des questions, sont posés les problèmes de distribution d'eau, d'approvisionnement en énergie, de gestion et de traitement des déchets, de violence urbaine dans les mégalopoles (Lagos, Le Caire)… "Qui et au nom de quoi pourrait empêcher les Africains d'aspirer au même mode de vie que les Européens ? ", "Et si tout le monde vivait comme les États-Uniens ? "

Les niveaux et coûts de production et de consommation pour l'eau, l'essence, l'électricité, l'alimentation et les déchets aux USA, le taux de pollution par Américain et par an rapporté au monde constituent ainsi le point de départ d'une prise de conscience.




  1. Consulter à ce sujet le site ÉduSCOL : http://eduscol.education.fr/D0185/default.htm

 

Actes du colloque - Éduquer à l'environnement, vers un développement durable 17-19 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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