Colloque « Éduquer à l'environnement, vers un développement durable »

De l'environnement au développement durable


Table ronde animée par :

Sylvain Allemand, journaliste à la revue Sciences Humaines
Nacima Baron-Yelles, adjointe au maire de Saumur
Gérard Dorel, IGEN (groupe histoire et géographie), maire de Bruyères-et-Montbérault (Aisne)
Valérie Drezet-Humez, direction générale Environnement, Commission européenne
Claude Henry, économiste, directeur de recherche C.N.R.S. à l'École Polytechnique
Michèle Pappalardo, présidente de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME)
Yvette Veyret, professeur de géographie, université Paris X, membre du conseil national de programmes (CNP)


Le concept d'environnement

Sylvain Allemand : Cette première table ronde laisse volontairement de côté les aspects pédagogiques pour se pencher sur les concepts. Une réflexion sur les notions d'environnement et de développement durable pourrait en effet servir à l'élaboration de programmes scolaires plus adaptés. Quels défis ces concepts représentent-ils, tant sur le plan théorique (pour les chercheurs) que pratique (pour les acteurs engagés dans des actions environnementales) ?

Des intervenants issus de différents horizons disciplinaires et professionnels (chercheurs, élus et représentants d'institutions qui travaillent dans le domaine de l'environnement avec des entreprises) examineront ces questions.

La notion d'environnement pour une géographe

Yvette Veyret : Pour la géographe que je suis, l'environnement s'inscrit dans une science sociale, qui place au cœur de sa problématique la société et les hommes. Par conséquent, celle-ci doit prendre en compte le rapport que les hommes entretiennent avec le milieu, physique ou naturel (atmosphère, eau, roches, biosphère).

Ces rapports sont complexes car ils intègrent une histoire longue, celle de la nature et des sociétés. L'anthropisation de la planète constitue pour nous une donnée centrale, qui impose de réfléchir à une série de termes et de concepts tels le temps zéro de la biodiversité, de la végétation ou l'effet de l'anthropisation. La notion d'histoire est centrale dès lors que l'on aborde la question de l'environnement : les géographes sont aussi des historiens. La dimension de l'espace s'avère également très importante pour les géographes. Travailler sur l'environnement, c'est également aborder la question de l'organisation de l'espace, de l'aménagement et du développement. La question de l'environnement s'inscrit finalement autour de quatre notions clés :

une réflexion sur les ressources (dont on conçoit l'importance en termes d'organisation de l'espace et d'aménagement) ;
la notion de contraintes (les données physiques peuvent être des contraintes à l'aménagement) ;
la notion de risques ;
la notion de paysage et de patrimoine.

Ces notions s'inscrivent dans le cadre d'acteurs très nombreux et de conflits. Il existe pour nous une forte dimension géopolitique dans la thématique de l'environnement.

Sylvain Allemand : Dans son introduction, Jean-Paul de Gaudemar évoquait la "transversalité" à laquelle conduisait la notion d'environnement. D'après la définition que vous donnez de ce concept, vous vous trouvez condamnés à une telle approche.

Yvette Veyret : La géographie a pour particularité d'avoir, dès ses origines, travaillé sur les rapports entre nature et société, selon des approches très diverses. Les conceptions déterministes qu'elle véhiculait au XIXe siècle ont été très critiquées depuis.

Les géographes adoptent une vision assez transversale pour aborder ces questions : nous avons besoin des juristes, des économistes et des sciences dures. Je pense que nous sommes tous ensemble au cœur d'une approche transdisciplinaire.

Sylvain Allemand : Vous êtes l'auteur d'un ouvrage intitulé Géo-environnement, un titre apparemment contradictoire avec vos propos précédents où vous vous faisiez l'apôtre de la transversalité. Alors que vous montrez l'importance de l'articulation avec les autres sciences sociales, vous militez pour une approche géo-environnementale…

Yvette Veyret : Je crois que le géographe est un peu un "passeur de frontières", un terme que je n'ai pas inventé. Il est de son ressort d'avoir une vision globale, intégrant les données physiques pour mener à bien une réflexion sur l'aménagement et l'organisation de l'espace. Mon ouvrage constitue, me semble t il, une tentative modeste d'initier cette transversalité, en ayant conscience de la nécessité de l'élargir par la suite. Ce petit ouvrage ne prétend d'ailleurs pas à l'exhaustivité.

Sylvain Allemand : En matière environnementale, l'économie est souvent accusée de tous les maux. On reproche aux économistes eux-mêmes d'aborder les questions de manière un peu étroite. Claude Henry, professeur à l'École Polytechnique, nous rappelle maintenant l'apport de l'économie à la compréhension des phénomènes environnementaux.

L'apport de l'économie à la compréhension des phénomènes environnementaux

Claude Henry : Il est vrai que le développement économique pose souvent problème pour l'environnement.

Ainsi, en Chine, de nombreuses centrales au charbon sont construites, qui minimisent les coûts de production de l'électricité. Aucun filtre n'est prévu pour les gaz nocifs ; le fait que le charbon émet beaucoup de gaz carbonique et contribue à l'effet de serre n'est absolument pas pris en compte. De même, de nombreux produits chimiques ont été mis sur le marché sans avoir été suffisamment testés au préalable. Ces produits ont donné lieu à plusieurs reprises à de mauvaises surprises.

Mais l'économie peut également représenter une solution pour l'environnement. Dans les années 1980, les économistes suédois ont proposé une forte taxe sur les émissions polluantes afin de réduire les pluies acides. Le gouvernement social-démocrate n'a pas donné immédiatement son accord, considérant que l'on ne vend pas la nature. En 1989, le parti des Verts a accepté le principe de taxes sévères sur les émissions polluantes, à condition que les sommes récoltées soient utilisées pour réduire d'autres taxes, portant notamment sur le revenu des personnes physiques. Les sociaux-démocrates ont adopté la même position et les élections de 1990 ont été conduites sur ce thème. Une loi a été votée aussitôt le nouveau Parlement réuni, qui introduit de manière systématique des taxes très dissuasives. En moins de dix ans, les émissions de SO2 ont été diminuées de 70 %. Le produit des taxes a effectivement été utilisé pour réduire les impôts sur le revenu. Les Suédois ont ainsi mis en pratique ce que les économistes appellent le "double dividende" : d'une part, les taxes sur les émissions polluantes réduisent celles-ci de manière importante, d'autre part, les effets de distorsion dus à des impôts trop élevés ont été en partie corrigés.

Je prendrai un deuxième exemple pour illustrer l'apport de l'économie à l'environnement. New York tire son eau de collines situées à une cinquantaine de kilomètres de la ville. À cet endroit, les sols constituent un bon filtre et permettaient d'offrir à la ville une eau de très bonne qualité. Pourtant, après des incitations économiques, les agriculteurs de la région ont fortement accru leur utilisation d'engrais. La qualité de l'eau s'en est trouvée considérablement réduite. Le coût prohibitif des installations de purification d'eau a conduit le maire Giuliani à chercher une autre solution : la municipalité a acheté aux agriculteurs du périmètre les droits à utiliser les engrais azotés et les pesticides. Ainsi, si l'économie est souvent destructrice de l'environnement, il est possible de bien la manier, en se demandant, comme Adam Smith, comment organiser la société afin qu'elle fonctionne le plus efficacement possible. Il est alors possible de parvenir à des résultats positifs.

Sylvain Allemand : Ces deux exemples prouvent que les outils conceptuels existent. La difficulté réside dans leur application : l'efficacité de ceux-ci dépend en effet du bon vouloir des politiques.

Un autre apport théorique des économistes consiste dans la notion d'externalité, qui traduit la prise en compte des effets (positifs ou négatifs) induits par les activités économiques dans le modèle explicatif du fonctionnement des marchés.

Claude Henry : Le terme "externalités" a été introduit par Arthur Seysipin, professeur anglais, dans les années 20. Il est d'ailleurs le premier à avoir pensé l'usage des taxes, pratiquées par la suite par les Suédois.

Si aucune réglementation n'incite des entreprises installées autour d'un lac à purifier leurs effluents, celles-ci rejetteront leurs produits dans le lac. La pollution qui en résultera sera considérée comme une externalité négative. En effet, s'il n'existe aucune incitation économique à internaliser dans la gestion de l'entreprise le fait qu'elle pollue le lac, les dirigeants ne feront pas d'effort en ce sens. D'une certaine manière, les entreprises volent la qualité du lac, une pollution qui reste externe aux mécanismes économique et géopolitique. Il est possible d'internaliser ces externalités dans les comportements des agents grâce à différentes réglementations (taxes, création d'un marché de droits à émissions de gaz polluants, comme aux Etats-Unis). Sur le plan moral et psychologique, les arrangements pour un marché de droits à émissions polluantes peuvent paraître inacceptables, mais il faut considérer l'efficacité globale de cette solution, une fois prise la décision de réduire les émissions.

Sylvain Allemand : Nous nous tournons maintenant vers les politiques, les élus, que vous évoquiez dans votre intervention. Nacima Baron-Yelles, vous êtes géographe mais surtout adjointe au maire de la ville de Saumur, où vous êtes en charge des questions environnementales. En quoi consistent concrètement les actions gouvernementales que vous menez à l'échelle d'une ville d'une telle taille ?

Les élus confrontés aux défis environnementaux

Nacima Baron-Yelles : La ville de Saumur compte trente mille habitants. Je présenterai donc, contrairement aux orateurs précédents, une approche microéconomique, plus terre-à-terre : celle d'un élu dans le domaine de l'environnement, de la démocratie participative et des espaces publics.

La municipalité de Saumur avait pris l'habitude de décharger les ordures ménagères au bord d'une rivière : en quarante ans, la vallée est devenue une petite colline, de huit mètres d'altitude ! La loi sur l'eau a conduit à l'arrêt du comblement des zones humides et à la recherche de nouvelles solutions afin de gérer les détritus. Il convient d'inventer de nouveaux systèmes pour trier, sélectionner et orienter chaque type de déchets (papier, bois, carton, etc) vers les filières de recyclage. À Saumur, nous ne négocions pas de contrats globaux avec l'entreprise qui gérera nos déchets, mais nous facturons la tonne entrante. Nous nous sommes donc engagés dans une démarche où nous réduisons les entrées de chaque type de déchets dans les filières d'incinération ou de retraitement. Un tri de qualité dans les foyers a pour conséquences des taxes réduites, donc des baisses d'impôts pour les habitants. Ce premier exemple montre l'importance d'une politique d'éducation au tri et à l'environnement, éducation dont dépend la qualité de vie et la fiscalité des habitants.

Dans un quartier HLM de Saumur, une chaufferie a été installée pour quatre mille logements : la municipalité achète du gaz et transforme ce carburant en chauffage ou eau chaude. Des travaux d'isolation ont été réalisés afin de réduire la consommation globale d'énergie, donc de faire baisser les charges locatives et d'améliorer le niveau d'endettement d'un certain nombre de familles. Une journée "Énergie" a également été organisée dans les écoles du quartier et un "ambassadeur de tri" a été nommé à l'échelle intercommunale.

Ces initiatives montrent le désir de la municipalité de se placer en situation de demande et d'écoute du monde de l'éducation pour qu'il vienne renforcer le travail mené par les élus.

S ylvain Allemand : J'ai l'impression que les municipalités sont condamnées à mener des actions ponctuelles, sans réelle politique globale. Le fait de s'attaquer aux questions environnementales révolutionne-t-il la façon de faire de la politique, au sens noble, à l'échelle d'une municipalité ? Suscite-t-il un bouleversement des clivages politiques locaux ?

Nacima Baron-Yelles : Je ne voudrais pas présenter les actions que nous mettons en œuvre comme un modèle. Celles-ci sont récentes. Je crois qu'il existe effectivement de nombreux défis à surmonter, qui ne sont pas inscrits systématiquement dans des oppositions de type politicien. Une ville travaille avec les écoles et, dans ce cadre, il conviendrait de passer d'une sorte de gestion des moyens à un pilotage par objectifs, donc de travailler avec les structures et d'entendre toutes les initiatives qui viennent du monde enseignant.

En ce qui concerne la dissociation des compétences aux différents échelons, il est vrai que nous nous trouvons confrontés à une sorte de "mille-feuille institutionnel", de la maternelle à l'université. À mon avis, les réformes réalisées depuis de nombreuses années ont été trop centrées sur le primaire (fin du cycle CM1-CM2). Il conviendrait de travailler à un panorama lisible, sans s'enfermer dans une seule forme d'éducation à l'environnement. En effet, les actions peuvent être liées au sport, au patrimoine, à la découverte de la nature ou des risques, par exemple. Il faudrait donc élargir les thématiques, comme le font les interlocuteurs de l'Éducation nationale.

Sylvain Allemand : Je vous remercie. Gérard Dorel, inspecteur de l'Éducation nationale et élu d'une petite commune est également confronté aux enjeux environnementaux. En quoi consistent ces derniers à l'échelle de votre commune ?

Les enjeux environnementaux à l'échelle d'une petite commune

Gérard Dorel : Bruyères-en-Héraut, une commune de l'Aisne dont je suis le maire depuis vingt-sept ans, compte mille cinq cents habitants. Les enjeux environnementaux sont ceux de la prise de conscience, dans une toute petite collectivité du monde rural, d'un problème immédiat, qui touche tous les habitants : celui de l'approvisionnement en eau.

Depuis une quinzaine d'années, nous avons engagé une action qui constitue un témoignage intéressant des problèmes concrets auxquels un élu peut être confronté. Il y a quinze ans, nos administrés, fascinés par le productivisme qui avait évité à la France une grande famine dans l'après-guerre, ne s'occupaient guère des conséquences de cette façon de produire sur l'environnement. J'ai reçu un jour une circulaire émanant de la direction départementale de l'Agriculture et de la direction des Affaires sanitaires et sociales, m'indiquant que des quantités supérieures à 50 mg de nitrate avaient été détectées dans l'eau de source provenant du plateau du Soisonnères (un plateau de grande culture où sont cultivés betteraves et blé). Le conseil général a estimé le coût d'un nouveau forage à 1 million d'euros, ce qui conduisait à doubler le prix du mètre cube de l'eau pour les habitants de la commune.

En réfléchissant avec le préfet, nous avons convenu qu'il était inadmissible d'abandonner une ressource naturelle. Nous avons alors pensé engager une concertation avec les agriculteurs afin de mettre en œuvre des pratiques agricoles pour réduire le taux des nitrates dans l'eau. L'application de ce principe de nature politique s'est avérée bien délicate. Il a fallu de nombreuses pressions, notamment sur les administrations, pour faire comprendre que nous nous engagions dans une démarche sur le long terme (les nitrates avaient infiltré la nappe depuis vingt ans). Nous avons finalement obtenu que les pouvoirs publics reconnaissent notre action.

Sur le terrain, nous avons mis en place une concertation. Un chef d'orchestre et une volonté politique forte étaient nécessaires. La parole du maire ne suffit pas : celui-ci doit également faire en sorte que l'opinion directement concernée accepte les contraintes imposées. Notre action a finalement été reconnue par l'Institut national de la recherche agronimique (INRA), par la chambre d'agriculture de l'Aisne et par l'Union européenne. Afin que l'opinion s'approprie celle-ci, nous avons mené une campagne annuelle intitulée "Bruyères, Eau Pure" dans les écoles. Nous sommes parvenus, par ce biais, à toucher les parents et à les mobiliser.

Sylvain Allemand : Cette étude de cas montre bien la pluralité des acteurs qui se trouvent derrière les problèmes environnementaux (INRA, Union européenne, etc) et qui doivent travailler ensemble.

L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie constitue un de ces acteurs et je demanderai à Michèle Pappalardo si elle entend le mot "environnement" dans le même sens qu'Yvette Veyret.

Les misions de l'ADEME

Michèle Pappalardo : L'ADEME, fondée en 1992, par la fusion de trois agences (l'AFME, Agence française de maîtrise de l'énergie ; l'Aqa, Agence pour la qualité de l'air ; l'Anred, Agence nationale de récupération et d'élimination des déchets), est compétente sur bien des sujets, qui vont au-delà de l'énergie. Ses missions ont évolué au cours des dernières années. Elles incluent la lutte contre les pollutions (en matière de bruit, de déchets mais pas d'eau), les économies d'énergie et la promotion des énergies renouvelables. Aujourd'hui, notre angle d'approche privilégie la lutte contre les pollutions (limitation des gaz à effet de serre, par exemple) à la protection des ressources naturelles.

Pour revenir à ce qui a été dit sur la transversalité, nous veillons à ce que nos actions empruntées à différentes thématiques soient transversalement cohérentes. En ce qui concerne les déchets, nous faisons en sorte de traiter également le versant de l'efficacité énergétique ou des énergies renouvelables : un incinérateur nous permet ainsi de produire de l'énergie.

Sylvain Allemand : Finalement, vous mettez en œuvre le principe de "l'écologie industrielle"…

Michèle Pappalardo : Il s'agit de résoudre les problèmes de manière plus globale, en incluant différentes facettes. Cela est relativement facile pour les déchets. En matière de maîtrise d'énergie et de bruit, nous devons examiner l'insonorisation des bâtiments en relation avec leur isolation et avec le thème de la qualité de l'air intérieur. Il est important d'apprendre à ne pas se focaliser sur un seul problème, mais d'envisager l'ensemble des problématiques : ces sujets très complexes sont étroitement imbriqués entre eux.

Sylvain Allemand : Votre action suppose une coopération avec une pluralité d'acteurs, notamment d'entreprises. Constatez-vous chez ces dernières un changement de mentalité en matière d'environnement ?

Michèle Pappalardo : Les entreprises sont confrontées en matière d'environnement à des obligations européennes et nationales croissantes. Elles peuvent aller au-delà de ces contraintes et le font de plus en plus souvent. Surtout, elles ont intégré la dimension de l'environnement, qui représente pour elles des contraintes de tous les jours. On considère ainsi, en ce qui concerne les gaz à effet de serre, que les industriels ont réalisé de gros efforts, alors que les émissions augmentent dans le bâtiment et les transports.

Sylvain Allemand : L'ADEME introduit des éléments qui relèvent de la logique de l'entreprise. Que signifie le principe de "management environnemental" dont vous assurez la promotion ?

Michèle Pappalardo : Il s'agit du même principe : tout organisme (entreprise ou collectivité locale) qui s'intéresse au problème de l'environnement doit examiner les questions de manière globale, en intégrant les différentes dimensions et des acteurs très divers.

Sylvain Allemand : Nous allons voir maintenant avec Valérie Drezet-Humez, qui participe au sein de la direction générale Environnement à l'élaboration des programmes et des directives, en quoi une approche européenne de l'environnement ajoute à la complexité de ce sujet. En effet, l'Union européenne agit sur un plan supranational, mais aussi local. Comment une telle action se met en œuvre, à ses différents niveaux ?

L'action de l'Union européenne en matière d'environnement

Valérie Drezet-Humez : Je voudrais tout d'abord rappeler que la notion de transversalité a présidé à la naissance même de la politique de l'environnement au niveau communautaire. Celle-ci, qui n'existait pas à l'origine, s'est mise en place, par le biais des impacts générés par d'autres politiques, d'où cette précoce approche d'intégration. Il y a trente ans, les premières actions de protection étaient réalisées dans l'urgence. La définition de seuils-limites de nitrates en est un bon exemple. Par la suite, l'Union européenne s'est attachée à attaquer les problèmes à leur origine, quels que soient les milieux et les sources d'impact environnemental ; cette approche plus globale vise à éviter le transfert de problèmes d'un compartiment à l'autre, au profit d'une réponse d'ensemble plus efficace et durable. Elle a défini la notion d'environnement de manière relativement large : elle couvre la qualité et la protection des milieux, les ressources naturelles, la santé des personnes.

En ce qui concerne la gouvernance environnementale, nous pouvons d'ores et déjà présenter de nombreuses actions qui intègrent cette dimension. Sa mise en œuvre suppose de retrouver la transversalité des différents acteurs (États membres, divisés en différents niveaux, entreprises, organisations, etc). En ce qui concerne nos moyens, nous essayons de ne pas légiférer trop systématiquement. Imposer des directives au niveau communautaire ne constitue pas la panacée. La politique environnementale n'est pas une compétence exclusive au niveau communautaire : lorsqu'un problème a été identifié dans ce domaine, la question des moyens et des parties se pose nécessairement.

La législation environnementale évolue ainsi de directives très prescriptives (posant un taux maximal de nitrates, par exemple) vers des textes-cadre, qui fixent des objectifs et laissent aux États membres le soin de définir la manière dont ils atteignent ces derniers. Les entreprises et les divers partenaires sont de plus en plus impliqués en amont, dans la préparation des politiques. En effet, la direction générale Environnement n'a pas la prétention de savoir résoudre tous les problèmes : elle considère comme très important de s'entourer d'acteurs locaux avant de prendre des décisions.

La notion de développement durable

Sylvain Allemand : Le "développement durable", notion popularisée par le rapport Brundtland en 1986 puis par les sommets de Rio et de Johannesburg constitue un mode de développement qui se propose d'articuler la recherche d'une croissance soutenue avec une équité sociale et un effort de protection de l'environnement. Il s'agit donc d'un pari assez ambitieux. En quoi représente-t-il davantage qu'un simple slogan ?

Yvette Veyret : La notion de développement durable m'inspire en effet un scepticisme relatif.
Premièrement, je rappellerai que le développement durable est une notion pensée par les mouvements écologistes à partir des années 1970, avant le rapport Brundtland, en raison des impacts négatifs de notre mode de gestion sur l'état de la planète et sur les sociétés. L'approche s'est bâtie sur des constats systématiquement catastrophistes et souvent globalisants.

Deuxièmement, une dimension éthique est présente au cœur même de la notion de développement durable. Il s'agit d'établir une correction des déséquilibres et une justice pour tous. L'approche s'appuie sur trois fondements : l'écologie, l'économie et le social.

Troisièmement, on ne peut dire que le développement durable soit un champ de recherche pour la science, car il ne comprend pas d'indicateurs scientifiques. Il se révèle en perpétuelle construction et est davantage politique que scientifique. Dès la fin des années 1980, peu après la popularisation du terme, il en existait déjà quarante définitions, qui correspondaient à différents types de position, en fonction de l'importance plus ou moins grande accordée au libéralisme.

Quatrièmement, le développement durable peut conduire à des approches très différentes dans les pays riches et dans les régions pauvres. Dans les premiers, les spécialistes et les chercheurs posent la question du maintien de l'évolution économique actuelle. Les réglementations y sont de plus en plus nombreuses, à tous les niveaux. L'idée d'une meilleure qualité de vie (au sens large, d'un meilleur état de la planète qui nous entoure) est assez facilement acceptée par les populations et de plus en plus prise en compte dans l'éducation.

Dans les pays en voie de développement se pose la question du choix d'un modèle économique. Faut-il transposer notre modèle de développement ? Peut-on concevoir que 1, 3 milliard de Chinois possèdent tous une voiture ? Doit-on envisager que les besoins de ces populations soient satisfaits, sans qu'un développement semblable au nôtre soit mis en place ? Un gouvernement mondial, qui veillerait sur la planète et sur la biodiversité, est-il concevable ? Celui-ci soulève la question de l'intégration du citoyen et de la gouvernance.

Le développement durable tel qu'il est préconisé dans les pays riches pose problème dans les pays en voie de développement : le souci de préserver la biodiversité conduit à l'établissement d'inventaires poussés, destinés davantage à la réalisation de brevets qu'à la protection des habitants. On peut dès lors se demander, de manière volontairement provocatrice, si une forme de "néo colonialisme" ne se met pas en place derrière cette terminologie. Le développement durable soulève en effet la question de l'ingérence. Celle-ci est prônée par certains acteurs et auteurs des pays du Nord envers des pays du Sud afin de gérer la biodiversité.

Je ne suis donc pas véritablement sceptique car je suis d'accord sur un certain nombre de points contenus dans cette notion. Mes recherches récentes m'imposent néanmoins une certaine prudence.

Sylvain Allemand : Claude Henry, partagez-vous ce scepticisme relatif en ce qui concerne la notion de développement durable ?

Claude Henry : En matière de biodiversité, il est vrai que nous assistons à un piratage systématique des ressources des pays les plus pauvres par les grandes sociétés pharmaceutiques occidentales. Cette attitude discrédite dans une large mesure l'idée qui avait été avancée d'une protection de la propriété intellectuelle traditionnelle des pays en voie de développement.

J'introduirai pourtant une nuance par rapport aux propos d'Yvette Veyret. Il me semble en effet que l'on peut de moins en moins parler des pays riches comme d'un bloc. Les efforts et les objectifs affichés par la plupart des pays européens ne trouvent absolument aucun écho aux États-Unis. Au Texas, en Illinois ou en Tennessee, le développement durable ne représente rien pour les agriculteurs. Hormis certains acteurs minoritaires, les Américains restent uniquement préoccupés par la prolongation du développement qu'ils ont suivi jusqu'à présent. Quant aux pays en voie de développement qui peuvent peser sur la situation géopolitique pour des raisons économiques et démographiques, la Chine et l'Inde, les enjeux environnementaux restent également lointains. Les Chinois vont introduire prochainement une loi qui augmentera les impératifs en matière d'efficacité énergétique des véhicules autorisés. Comme le gouvernement chinois l'a annoncé, il ne s'agit pas de veiller à préserver l'environnement mais de diminuer la dépendance énergétique de la Chine en matière pétrolière. Dans l'immédiat, les Chinois n'ont nullement l'intention d'utiliser un autre combustible que le charbon.

L'Inde entame, avec des taux de croissance presque aussi élevés que les taux chinois, un développement dual où une minorité significative adopte les trains de vie et les aspirations du modèle américain. Si ces tendances ne sont pas renversées, si les Américains ne changent pas de modèle de développement, il n'existe aucune chance que la planète connaisse un développement durable.

En dehors de tout raffinement, nous avons donc du développement durable une vision concrète relativement impressionnante, qui permettrait à la planète, d'ici cinquante ou cent ans, de continuer à être habitable.

Sylvain Allemand : Il me semblait que le développement durable ne constituait pas l'imposition d'un modèle défini à l'avance, mais un effort pour valoriser les initiatives, que celles-ci se manifestent localement, à l'échelle nationale ou internationale. Selon vous, Valérie Drezet-Humez, que représente le développement durable à l'échelon communautaire ?

Valérie Drezet-Humez : Comme il a été dit précédemment, le développement durable a été adopté comme l'un des principes de l'Union européenne, depuis 1989. Nous essayons maintenant, au niveau européen, de donner une substance à ce principe, par des actions pragmatiques. Ainsi, en 2001, nous avons lancé une vaste stratégie pour le développement durable, qui a été élargie l'année suivante à l'aspect mondial, afin de ne pas imposer un modèle mais de valoriser les aspects d'accès à l'eau, à la santé ou de promouvoir les énergies renouvelables, au cas par cas. Il s'agit donc de développer des partenariats concrets entre l'Union européenne et les États membres pour faire comprendre aux populations qu'il n'existe pas une théorie du développement durable, mais que les problèmes environnementaux peuvent être pris en compte au plus près d'eux.

En ce qui concerne la politique communautaire de l'environnement, il est important de souligner, au delà des effets d'annonce, le travail considérable de préparation réalisé en amont. Chaque année, les propositions majeures sont soumises à des analyses d'impact, qui évaluent leur effet sur les plans social, économique et environnemental.

Sylvain Allemand : Michèle Pappalardo, quelle part prend la notion de développement durable à l'échelle d'une institution comme la vôtre ?

Michèle Pappalardo : Je crois que la notion de développement durable a une triple signification pour l'ADEME.

Premièrement, elle conduit à passer toutes nos actions de protection de l'environnement et des ressources naturelles au crible d'un ensemble de critères de développement durable, afin de vérifier que nos approches transversales intègrent bien les piliers économique, social et environnemental.

Deuxièmement, elle nous conduit à mettre à la disposition de partenaires, collectivités locales ou entreprises, des outils pour les aider dans leurs démarches. Le "management environnemental" dont nous parlions tout à l'heure se trouve ainsi élargi. Nous aidons nos partenaires à adopter une démarche globale et à intégrer les éléments sociaux et économiques dans leurs propres actions. En matière de communication, nous leur fournissons des éléments pour diffuser cette problématique auprès de leurs salariés ou leurs administrés.

Troisièmement, notre organisation met en place "l'ADEME exemplaire", correspondant de "l'État exemplaire" institué par la stratégie nationale pour le développement durable adopté en juin 2003. Nous vérifions que le fonctionnement de l'ADEME est conforme aux conseils qu'elle donne à ses partenaires.

Sylvain Allemand : Je remercie tous les intervenants qui ont su mettre en évidence la pluralité des acteurs et des temps sociaux sous-jacents aux problèmes d'environnement. Vos propos constitueront autant de contributions aux prochains ateliers.

 

 

 

Actes du colloque - Éduquer à l'environnement, vers un développement durable 17-19 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent