Colloque « Éduquer à l'environnement, vers un développement durable »

Réflexions sur une écologie à l'âge de la mondialisation


Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'Éducation nationale et de la recherche

Madame la Ministre, chère Tokia, Mesdames et Messieurs,

Je salue le rapport conduit par l'Inspection générale, par messieurs Bonhoure et Hagnerelle. Celui-ci rend bien compte de l'effort accompli depuis trente ans et, singulièrement dans les dix dernières années, dans le cadre de l'Éducation nationale afin d'inscrire, notamment dans les programmes, des points d'ancrage qui permettent à de nombreux professeurs, de nombreuses disciplines de participer ensemble à l'enseignement de l'écologie et à une prise de conscience touchant des problématiques aussi cruciales que celles du développement durable et du principe de précaution.

Je voudrais dire également que l'expérimentation mise en place cette année dans quatre-vingts établissements est appelée à être généralisée. Il s'agit là d'une bonne nouvelle pour tous ceux qui s'intéressent à ces questions. À ces considérations, j'aimerais ajouter quelques réflexions sur le contenu des expérimentations. J'ai le sentiment que nous avons besoin de construire ensemble une véritable pensée de l'écologie à l'âge de la mondialisation. À mon sens, cela n'est pas encore fait et le colloque auquel nous participons aujourd'hui constitue un pas important dans cette direction.

Un optimisme de la nature, un pessimisme de la science

En ce qui concerne les questions touchant à l'écologie, il me semble que nous vivons un renversement des perspectives depuis le XVIIIe siècle. Forçant un peu le trait, je dirai que l'idéologie des philosophes des Lumières était caractérisée par un optimisme de la science et un pessimisme de la nature. Cela apparaît de manière flagrante lorsque l'on considère les réactions des grands esprits au tremblement de terre de Lisbonne, un séisme qui dévasta la ville et fit vingt mille morts. Les philosophes pensent à cette époque la nature comme méchante mais espèrent maîtriser celle-ci grâce à la science.

Il est à peine exagéré de dire que nous nous trouvons actuellement dans une perspective inverse, face à un optimisme de la nature et un pessimisme de la science. Nous aimons tous la nature (surtout lorsque nous partons en vacances) alors que la science inquiète. Nous pensons que les risques majeurs proviennent désormais des retombées de la science et des techniques.

Les mythes de la dépossession (où une créature - l'apprenti sorcier, Prométhée, Frankenstein -, échappe à son créateur et menace de dévaster le monde) illustrent ce pessimisme de la science. Pour certains, la recherche scientifique et technologique constitue une créature humaine, qui nous échappe et menace de détruire la terre. Le débat sur les OGM tourne bien autour de cette question. Le retour de ces mythes pour décrire l'activité scientifique et les effets de la technique est très intéressant à analyser. Avec ce terme de "dépossession", nous touchons au cœur de ce qui relie aujourd'hui l'essentiel de l'écologie contemporaine avec la problématique de la mondialisation. En effet, nous pouvons également dire des marchés financiers qu'ils échappent à notre contrôle. Nous sommes ainsi renvoyés à cette problématique commune de l'écologie contemporaine à l'égard de la mondialisation. Je pense qu'il existe là un lien qui mérite d'être creusé.

Deux moments de la modernité

En abordant avec des élèves les questions relatives au développement durable (une expression très floue, qui suscite une multiplicité d'interprétations), il convient de réfléchir au type d'écologie que nous voulons enseigner à nos élèves. Un sociologue allemand, Ulrich Beck présente dans La Société du risque, un ouvrage paru en 1986 après la catastrophe de Tchernobyl, une réflexion remarquable sur les mutations de l'écologie contemporaine. Il oppose deux moments de la modernité depuis le XVIIIe siècle : une première modernité va du XVIIIe au XIXe siècle ; une seconde est caractéristique du XXe siècle, notamment de l'après-guerre. Ulrich Beck pense que la seconde modernité est terme à terme la contradiction de la première et en même temps, elle en est directement son résultat.

L'héritage des Lumières

La première modernité, héritage des Lumières, est caractérisée d'abord par un discours scientifique arrogant, dogmatique, dominateur, qui prend presque la place du discours religieux en termes d'argument d'autorité, par une science qui n'est pas auto-réflexive et qui n'hésite pas à se montrer tyrannique à l'égard de la nature. Je pense par exemple à un passage écrit par Claude Bernard sur la vivisection : pour ce savant, le résultat des sciences est infiniment plus important que les objets que la science est amenée à martyriser.

L'émergence de la démocratie, liée au cadre de l'État-nation et à la naissance de la science moderne, constitue une deuxième caractéristique de cette première modernité : rien n'est plus démocratique qu'une vérité scientifique. Dans le cadre de l'État-nation, les particuliers peuvent se reconnaître dans une classe politique censée incarner l'intérêt général.

Enfin, la problématique de cette première modernité dont parle Ulrich Beck est la dynamique de l'égalité, celle de la production et du partage des richesses, ce que disent Marx et Tocqueville. Malgré cette pensée de l'égalité, nous sommes encore dans une conception des rôles sociaux et sexuels très figés. Les différences de sexe et de classe sont encore perçues comme intangibles : les penseurs ont tendance à naturaliser ces différences et à les considérer comme indépassables.

Le second moment de la modernité : la société du risque

La seconde modernité décrite par Ulrich Beck touche directement à la conception de l'écologie que nous devrions, me semble-t-il, défendre aujourd'hui. Ce moment contredit point par point la première, en même temps qu'elle en résulte.

Premièrement, la science n'est plus tout à fait sûre d'elle-même et elle commence à se remettre en question. La bioéthique et les propos des scientifiques qui s'interrogent sur les retombées de leur travail en laboratoire fournissent des exemples de cette auto-réflexivité.

Deuxièmement, nous sortons du cadre de l'État-nation, notamment dans le domaine de la bioéthique et de l'écologie. Interdire le diagnostic préimplantatoire n'a aucun sens, si celui-ci est autorisé à Londres et à Bruxelles. Nous avons donc l'impératif de sortir des frontières et nous ne sommes plus sûrs que le cadre idéal de l'action politique soit celui de la nation. En effet, les termes de mondialisation et de démocratie d'opinion reviennent sans cesse dans le débat.

Troisièmement, il apparaît que, dans cette seconde modernité, la problématique fondamentale reste celle de l'égalité mais que celle-ci tend progressivement à être supplantée par la problématique du risque. Nous voyons se multiplier les peurs nouvelles. Hans Jonas, autre penseur de l'écologie en Allemagne pensait ainsi qu'il existe une heuristique de la peur, qui devient une passion politique fondamentale.

Enfin, nous voyons que les rôles sexuels et sociaux tendent à s'effacer progressivement. Même si beaucoup reste à faire, la parité est largement devenue une réalité. Souvenez-vous des réticences des Français envers la politique de discrimination positive aux États-Unis, il y a quinze ans. La France est aujourd'hui le pays le plus avancé du monde en matière de quotas.

L'écologie à l'heure de la mondialisation

À l'heure de la mondialisation, nous pouvons distinguer au moins deux écologies.

Il subsiste encore une écologie romantique, tournée vers la nostalgie d'un paradis perdu, d'un retour en arrière. Ce courant tend néanmoins à s'estomper, au profit d'une écologie auto-réflexive, qui s'ancre davantage dans cette deuxième modernité, qui devient de plus en plus scientifique et qui utilise les armes de la science pour convaincre. Je pense que c'est cette écologie qui doit être enseignée aux élèves.

L'essentiel de l'écologie présentée dans des pays très avancés dans ce domaine (Canada, Allemagne) est scientifique et réflexive, non nostalgique et fondamentaliste. Nous sommes confrontés ici à une évolution considérable, que je considère comme extrêmement positive. J'ai en effet envie de défendre et de promouvoir dans le cadre de l'enseignement une écologie humaniste et auto-réflexive.

Au-delà de ces remarques simples et schématiques, vous trouverez l'esquisse d'un projet auquel j'aimerais que nous participions tous, qui est celui de la construction d'une écologie à visage humain, qui se trouve au niveau des défis de la deuxième modernité.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite bonne chance pour vos travaux.

 



Actes du colloque - Éduquer à l'environnement, vers un développement durable 17-19 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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