Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

Conclusions


Jean Étienne, IGEN, doyen du groupe sciences économiques et sociales

Les débats de ce colloque ont été riches, variés, passionnants et parfois passionnés. Mes conclusions n'ont pas pour objet de fermer la discussion. Je souhaite seulement mettre en perspective divers aspects du débat qui m'ont paru personnellement importants.

Un de nos collègues qualifiait les sciences économiques et sociales de "discipline indisciplinée". Cette formule me paraît assez juste. Je pense que cette vision est à la fois partagée en interne et en externe. Cependant, je considère que cette expression a deux sens différents. D'une part, nos disciplines sont par essence critiques. Nous traitons de questions d'actualité et il est vrai que dans ce domaine la frontière entre science et idéologie est par définition poreuse. D'autre part, notre discipline a été longtemps dénigrée en raison de son manque de base et de références scientifiques solides. L'histoire même de l'enseignement des sciences économiques et sociales contribue à expliquer cette image. Notre discipline a été crée dans les années 1960 par des historiens de l'École des annales qui avaient pour projet d'établir une science totale dans le prolongement des travaux de Durkheim et de Mauss. En outre, pendant longtemps en université, l'enseignement de l'économie n'était pas autonome par rapport aux facultés de droit et la sociologie était liée à la philosophie. Les frontières disciplinaires étaient brouillées. La position de l'École des annales, au carrefour de l'histoire, de l'économie et des autres sciences sociales, était alors très séduisante.

Aujourd'hui, la situation est différente, nos disciplines se sont spécialisées. L'enseignement des sciences économiques et sociales au lycée a évolué en parallèle. Les premiers programmes analysaient des situations économiques contextualisées dans le temps et l'espace. Actuellement, ils font référence aux différents champs disciplinaires et ils sont construits sur la base d'une articulation de concepts. Nous avons donc vécu une mutation profonde qui n'est pas sans poser des problèmes. Les débats de ce colloque ont illustré les différentes positions sur ce point. Certains souhaitent revenir aux origines et aux fondamentaux de la discipline, d'autres veulent achever la mutation : vos débats montrent que la question reste encore ouverte.

Les programmes ont beaucoup évolué au cours du temps. On doit se demander si les changements successifs n'ont pas créé des phénomènes d'anomie. Depuis 1992, les programmes ont été pratiquement modifiés chaque année. Vous avez dû intégrer ces bouleversements en travaillant beaucoup et en vous investissant fortement dans les formations pour actualiser vos connaissances. En même temps, vous avez dû accueillir un public de plus en plus difficile. Je crois qu'il nous faut aujourd'hui stabiliser les programmes et ne procéder à de nouvelles modifications qu'après avoir évalué rigoureusement leur mise en œuvre. Dans les années à venir, les ajustements et les évolutions devraient donc être minimes. En ce qui concerne le programme de la classe terminale, l'Inspection générale a un point de vue nuancé. Nous constatons que des progrès ont été réalisés principalement au plan de l'analyse conceptuelle et que les documents complémentaires apportent des précisions utiles pour guider les enseignants dans leur progression de cours. Cependant, j'ai conscience que cette aide est parfois vécue comme une forme de contrainte et une atteinte à la liberté pédagogique, ce qu'elle ne doit pas être. Ce débat sur les indications complémentaires reste donc lui aussi ouvert.

L'Inspection générale est plus critique sur les conditions d'élaboration des programmes. Je relève ainsi trois problèmes majeurs. Le premier concerne la mauvaise articulation des programmes sur l'ensemble du cycle secondaire. Les modifications ont été faites sans aucune vision d'ensemble. Une réflexion sur l'articulation entre les programmes des classes de seconde, première et terminale est donc nécessaire. Le deuxième problème pose la question de l'évaluation. Je ne sais pas si tous les contenus du nouveau programme de terminale peuvent véritablement faire l'objet d'une évaluation pertinente. Il est regrettable de ce point de vue que l'élaboration des programmes et la réflexion sur l'évaluation n'aient pas progressé de concert. Le dernier point sur lequel je veux insister concerne l'articulation des sciences économiques et sociales avec les autres disciplines. Il n'existe pas de liaisons dans les programmes avec des matières telles que l'histoire, la géographie et les mathématiques. Ce phénomène provoque des effets de redondance ou d'omission. Ainsi, la démographie n'est-elle plus traitée aujourd'hui, ni par notre discipline ni par l'histoire ou la géographie.

Abordons pour terminer la relation entre l'enseignement secondaire et supérieur.

J'ai étudié de près les statistiques sur l'orientation de nos élèves. Comparativement aux élèves des sections littéraires et scientifiques, ils se dirigent davantage vers des études supérieures courtes, de type IUT ou BTS. Ce constat mérite réflexion. En revanche, moins de 5 % de nos élèves s'orientent vers les classes préparatoires. Il y a donc un déficit dans cette voie qui est pourtant considérée comme la plus élitiste. Je constate également que les élèves de la série sciences économiques et sociales se dirigent vers l'ensemble des filières universitaires : 15 % vont en faculté de droit et 9 % seulement en économie. Cependant, en ce qui concerne cette dernière filière, ils peuvent représenter de 40 à 60 % des effectifs d'un département universitaire à l'autre. La problématique des universitaires est donc très différente de celle des professeurs de lycée. De notre point de vue, le flux d'élèves qui se dirige vers des études supérieures économiques peut apparaître négligeable. Pourtant, il s'agit d'un enjeu important pour les professeurs d'universités. C'est la raison pour laquelle ils s'intéressent de plus en plus à l'enseignement des sciences économiques et sociales en lycée. Il me paraît effectivement souhaitable de multiplier les échanges entre enseignement secondaire et enseignement supérieur. Je suis donc favorable aux propositions de Bernard Belloc et de Jean-Luc Gaffard concernant la formation. Il est nécessaire de trouver des financements pour établir ces projets. Je pense également qu'une réflexion doit être menée à l'université en ce qui concerne la définition des formations et les approches pédagogiques. L'objectif est d'accueillir dans les meilleures conditions possibles les élèves de la série économique et sociale. Nous devons établir un dialogue constructif dont on peut attendre des bénéfices réciproques.

 


Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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