Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

Quel avenir pour les sciences économiques et sociales ?


Table ronde animée par :
Gilles Ferreol, professeur de sociologie, université de Poitiers
Jean-Luc Gaffard, professeur d'économie, université de Nice Sophia-Antipolis
Bernard Belloc, professeur d'économie, université Toulouse I
Alain Debrabant, IA-IPR de sciences économiques et sociales, académie de Dijon
Thierry Jeanmougin, formateur, IUFM de Besançon

Gilles FERREOL
Cette table ronde aborde deux questions. Quelle formation universitaire pour les futurs enseignants ? Quelles évolutions pour l'enseignement des sciences économiques et sociales en lycée ?

En ce qui concerne la première interrogation, plusieurs problématiques sont évoquées : la professionnalisation des études, les compétences exigibles, la préparation des concours ou le rôle de l'IUFM. Nous devons également garder à l'esprit l'évolution du contexte européen avec l'actuelle réforme LMD, ainsi que le contexte national et le mouvement de décentralisation des universités.

Concernant la deuxième question, plusieurs aspects doivent être abordés. Nous devons nous interroger sur la manière d'intégrer l'évolution des connaissances scientifiques dans l'enseignement et leur degré d'approfondissement par les élèves. Le problème de la didactisation doit également être pris en considération en relevant deux exigences : la rigueur conceptuelle et la maîtrise des apprentissages fondamentaux. Il me semble qu'il est également nécessaire de s'attacher aux évolutions nouvelles des missions de l'école. Face à l'affaiblissement des compétences générales traditionnelles, il s'agit de nous interroger, par exemple, sur la mise en valeur des nouvelles compétences des élèves. Au regard de l'offre universitaire, nous devons nous interroger sur les contenus actuels. Il serait par exemple envisageable d'intégrer à notre enseignement des développements relatifs au droit.

Bernard BELLOC
Le lien entre l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur est fondamental. Afin de traiter au mieux la question de la formation universitaire pour les enseignants, je traiterai de la formation initiale et continue.

La diversité disciplinaire impose de préserver la multiplicité de la formation initiale. La recherche est le seul domaine où ce principe n'est pas totalement valable. Les sociologues ou les historiens aident les économistes à poser des problèmes. Cela ne signifie pas que les méthodes, les démarches et les conclusions soient identiques. Je suis donc convaincu du bien-fondé du système actuel en matière de formation initiale. Cependant, selon la spécialité de chacun, l'appréhension des programmes et des concours est différente. L'évolution du système d'enseignement avec la réforme du LMD et le décloisonnement interne et externe des universités devraient permettre aux étudiants de valider des crédits dans une spécialité différente de la leur. Actuellement, il est encore souvent difficile pour un étudiant en économie qui se destine à l'enseignement de valider des cours de sociologie dans son cursus.

La formation continue est également au cœur de notre sujet. Certains universitaires aimeraient que leurs universités jouent un rôle plus important. Une partie de cette formation se déroule dans les laboratoires de recherche, où se crée le savoir. Il y a un foisonnement intellectuel propice à l'acquisition de nouvelles connaissances. Cette mesure serait très enrichissante pour les professeurs.

J'illustrerai mon propos par un exemple. En lisant des corrigés dans les annales d'épreuves d'économie, j'ai été surpris de voir le type d'approximation théorique que l'on pouvait y trouver. Par exemple on peut assez systématiquement lire que la théorie néoclassique enseigne que l'offre de travail augmente avec le taux de salaire. Or, des ouvrages comme ceux de Léon Walras, Joseph Stiglitz, ou Paul Samuelson font dans leurs conclusions une grande place au doute et sont très prudents sur la validité d'une telle proposition. Pourquoi de telles approximations pour ne pas dire erreurs dans des corrigés rédigés par nos collègues des lycées ? Je vous propose donc de débattre de ma proposition concernant la formation continue.

Je tiens à évoquer le système du LMD. En tant que responsable de la conférence des présidents d'université, j'ai participé à plusieurs débats avec des responsables de la conférence des directeurs d'IUFM. Le problème est de faire reconnaître le parcours d'étudiants qui se destinent à l'enseignement même s'ils n'intègrent finalement pas le corps des fonctionnaires. Je pense que ces étudiants ont un niveau de compétence de type mastère, cependant, il me paraît difficile de le leur reconnaître automatiquement. Pour répondre à cette question, il est nécessaire d'adopter un angle de vue plus général.

Le recrutement par concours de la fonction publique française est un système spécifique en Europe. L'intégration européenne risque de le remettre en cause. La Cour de justice européenne a donné raison à une personne compétente en matière de gestion hospitalière mais qui n'avait pas passé le concours de l'École nationale de la santé publique de Rennes pour exercer le poste de directeur d'un établissement hospitalier. Je pense que cette évolution va également gagner le secteur de l'enseignement. Les recrutements par vérification de compétences se développeront au profit de la voie des concours.

Les étudiants qui se destinent à l'enseignement des sciences sociales ont un parcours diversifié. À l'IUFM, ils reçoivent une formation pédagogique. Des liens devraient donc se créer entre les IUFM et les universités. Rien n'empêche l'université de délivrer un mastère à ces étudiants. Il convient alors de réfléchir à un montage pédagogique qui permette la validation des compétences de ces étudiants.

Je souhaiterais évoquer quatre aspects qui me semblent importants pour traiter de la question de l'évolution des sciences économiques et sociales au lycée :
les enseignements du secondaire et du supérieur sont liés : il convient de mener une réflexion large qui englobe les deux niveaux d'enseignement ;
il est nécessaire d'actualiser ses cours par la prise en compte de théories et d'évolutions récentes ;
les programmes sont trop lourds : je n'ai véritablement compris Keynes que deux ou trois ans après mon DEA. Il s'agit d'une pensée bien complexe au niveau des lycéens ;
la distinction entre micro et macroéconomie ne doit pas être abordée dès les premières années d'enseignement de l'économie. Par ailleurs, un enseignement en première année de DEUG économie gestion, peut s'appuyer sur les Principes d'économie moderne de Joseph Stiglitz. Il ne contient pas une seule ligne de calcul. Ce style d'ouvrage conviendrait à des classes de seconde ou de première voire pour des enseignements d'économie en section littéraire ou scientifique où se pose la question de la place des sciences économiques et sociales.

Jean-Luc GAFFARD
Il m'est difficile d'intervenir uniquement en tant que professeur d'université puisque j'ai été président du groupe d'experts, responsable de la rénovation des programmes. Les universitaires et les professeurs de lycée ont fourni un travail exceptionnel, parfois injustement critiqué. Ce groupe a été créé sur la base des principes de transparence et d'indépendance. Ma participation à ce groupe restera pour moi un excellent souvenir professionnel.

Avant d'aborder la question d'aujourd'hui, je dirai un mot très bref sur l'enseignement des sciences économiques et sociales. Je n'ai jamais douté de l'avenir de cette filière. C'est un enseignement qui ouvre sur le degré supérieur. La section sciences économiques et sociales rencontre le besoin de la société pour former des managers et des cadres. Ce constat de succès ne doit pas nous empêcher de mener une réflexion. Vous ne devez pas croire que mon point de vue sur l'enseignement secondaire est supérieur. Je suis tout à fait conscient des difficultés propres de l'université.

En tant qu'universitaire, je n'ai jamais considéré l'existence d'une rupture entre enseignement supérieur et recherche. Le plus souvent, cette dernière nous permet de nous maintenir à la frontière des connaissances et de conserver un haut niveau de formation. Je suis d'accord avec la proposition de Bernard Belloc sur une formation continue des professeurs de lycée en laboratoire de recherche. Cette démarche doit se faire dans chacun des champs disciplinaires qui structurent le domaine des connaissances. Je peux évoquer la pluridisciplinarité car j'ai moi-même écrit des ouvrages fondés sur ce principe. J'ai par exemple rédigé un livre sur l'épistémologie avec un collègue sociologue. Je pense que l'exigence pour réaliser un travail pluridisciplinaire est d'être bien ancré dans les protocoles propres à sa discipline de référence. La mise en contact des professeurs avec des unités de recherche implique des réformes structurelles fondamentales. L'évolution ne se fera pas au travers d'éternels débats sur les contenus des disciplines. Nous devons réfléchir à modifier nos modes de gouvernance. Actuellement, des mouvements de mécontentement traversent le monde de la recherche et de l'enseignement supérieur. Je souhaiterais que le sujet du mode de gouvernance des universités et des centres de recherche soit abordé. Je citerai trois conditions pour constituer une formation efficace.

Il conviendrait de disposer de documents d'orientation en matière de formation, établis par des experts indépendants. Les groupes d'experts pourraient avoir une fonction d'élaboration de textes de base.

Des sessions de cinq jours pourraient permettre aux professeurs d'être informés des avancées de la recherche en sciences sociales, et leur fournir des outils pour les transposer dans leur enseignement. Ce type de formation pourrait être efficace. Voilà une réforme possible. Une fois les thèmes fixés, un système d'appel d'offres serait souhaitable. Les laboratoires de recherche et les universitaires pourraient proposer leurs services sur ces thèmes donnés. Ce système positionnerait les universitaires dans le domaine de la formation. Les fruits de cette rencontre seraient partagés par tous.

La mise en place du système dépend de la volonté politique. Il est nécessaire de donner à un groupe d'experts la possibilité d'émettre des documents d'orientation, d'organiser de vrais contextes de formation et de sélectionner les équipes de formateurs.

Gilles FERREOL
Nous allons désormais aborder la question de l'évolution pour l'enseignement des sciences économiques et sociales au lycée.

Thierry JEANMOUGIN
Notre IUFM accueille des étudiants spécialisés dans différentes disciplines. Exception faite de ceux provenant d'AES, ils réussissent tous aussi bien les concours. Une adaptation des cursus est souhaitable. Par exemple, à l'université de Franche-Comté, une licence économie et gestion mention économie et sciences sociales va être mise en place. Sur les six semestres nécessaires pour la valider, deux semestres constitueront une préparation au concours. L'objectif est de combler les lacunes des étudiants qui préparent le CAPES et l'agrégation par la connaissance des grands auteurs de l'histoire de la pensée économique, les aspects factuels et la pensée sociologique.

Le problème de la prise en compte des acquis de nos étudiants est également fondamental. Pour continuer à attirer ceux qui souhaitent préparer les concours de l'enseignement, nous devons agir pour faire reconnaître leurs compétences, même dans le cas où ils échouent.

En préambule, je dirai que nous croyons tous en l'avenir des sciences économiques et sociales. L'approche plurielle et interdisciplinaire actuelle est essentielle mais cette approche pluridisciplinaire ne doit pas remettre en cause les spécificités de chacune des disciplines des sciences économiques et sociales. Notre histoire prouve une grande capacité d'adaptation. Dans le domaine des programmes, de l'évaluation et de la prise en compte des nouveaux enseignements, nous avons su évoluer. J'évoquerai cependant deux problèmes majeurs.

Premièrement, il est nécessaire de s'interroger sur la prise en compte de l'évolution du profil des lycéens. Le rapport à la culture scolaire a changé ces dernières années. Nos élèves ont une approche différente de l'écrit. La culture informatique s'est développée. Cette situation induit même de nouveaux mécanismes cognitifs voire de nouvelles structures mentales. Nous avons à réfléchir à la pédagogie et à l'évaluation.

Deuxièmement, je suis d'accord avec Marc Montoussé : il existe des savoirs fondamentaux. Par exemple, je considère que les principes de la comptabilité nationale constituent un savoir fondamental pour une étude économique sérieuse. Il est souhaitable d'interroger nos pratiques. Les manuels n'ont pas toujours la même approche des notions essentielles de nos disciplines. Un collègue a comparé la définition de la notion d'emploi dans divers ouvrages de la classe de terminale. Ce concept était, au pire, absent ou, au mieux, traité de façon partielle. Les concepts d'universalisme et de communautarisme, aussi, sont difficiles à définir. L'amélioration de la rigueur conceptuelle de nos élèves passe par une réflexion des notions clés.

Alain DEBRABANT
Les deux aspects que nous considérerons d'emblée sont dans le prolongement des deux premières interventions. En premier lieu, l'avenir des sciences économiques et sociales passe par le recrutement des professeurs. La proposition d'articuler la préparation au CAPES par rapport à la hiérarchie des diplômes est très intéressante. Les besoins de recrutement de professeurs de sciences économiques et sociales vont augmenter fortement dans les prochaines années. Or, les IUFM sont confrontés aujourd'hui à une réduction du nombre d'étudiants qui préparent les concours de l'enseignement. Ces candidats suivent une formation exigeante qui leur donne des compétences pédagogiques et intellectuelles mais qui n'est pas reconnue par un diplôme. Beaucoup d'étudiants préfèrent poursuivre une formation diplômante en maîtrise, en DESS ou DEA, plutôt que de consacrer une ou plusieurs années à une formation dont les résultats sont perçus comme hautement aléatoires.

Les responsables des personnels dans les académies sont également confrontés à la question des recrutements hors concours, qui représentent de fait une part non négligeable des embauches initiales de professeurs. Il est à l'heure actuelle difficile de décider de ces recrutements faute de candidats auxquels seraient reconnues des compétences de base d'ordre professionnel. Ce type de recrutements est fondé pour l'instant sur l'obtention de diplômes qui ne correspondent qu'à des contenus académiques. La difficulté serait atténuée sensiblement si les préparations au Capes devenaient plus attractives.

Pour ce qui concerne la formation continue, la proposition est séduisante mais elle conduirait à une remise en cause de toute l'architecture actuelle du système de formation continue des professeurs. Les propositions faites précédemment supposent de plus l'existence de moyens conséquents. Je suis partage l'idée que la prise en charge de la formation soit notamment faite par des universitaires. Au regard de ce qui se passe aujourd'hui, il est toutefois nécessaire que les prestataires constituent une véritable ingénierie de la formation continue. Leur réflexion doit être dirigée vers les contenus mais aussi vers la pédagogie et la didactique.

L'avenir des sciences économiques et sociales ne tient toutefois pas qu'à des questions de public ou de formation des professeurs. Sont également interpellées les pratiques propres à la discipline ainsi que l'appréciation des apports de cette discipline aux élèves.

La réalité des pratiques pédagogiques est extrêmement hétérogène. C'est notamment le cas pour le recours aux documents, principe de référence dans la discipline. Ce type de travail n'aboutit trop souvent qu'à la juxtaposition d'arguments épars. Souvent, le contenu d'un document est pris de façon exhaustive et détermine la trame des cours, sans que cela soit justifié. Normalement, pour véritablement aider à la formation intellectuelle des élèves, le document ne devrait être qu'une source de matériaux à partir desquels ceux-ci ont à construire leur réflexion et à alimenter les développements pressentis par le professeur. Cette voie fructueuse est pourtant rarement explorée. Parfois l'on se rapproche de cette forme souhaitable, mais alors les retours en cours d'exploitation un retour sur le document restent extrêmement rares.

Il est à remarquer que plus que la lourdeur intrinsèque des programmes, souvent invoquée, ce sont leur interprétation et leur application qui peuvent poser problème. Un effort de sélectivité, est nécessaire afin de permettre la pleine mise en œuvre d'une méthode de travail à préserver mais qui demande du temps. Ceci dit, reste posé le problème du questionnement, dont le rôle pédagogique est largement sous-estimé par les pratiques les plus fréquentes.

L'appréciation finale des acquis des élèves reste quant à elle encore trop incertaine. Certes, la fiabilité des résultats des élèves en sciences économiques et sociales au baccalauréat s'est probablement renforcée au cours des dernières années sous l'effet de l'évolution des programmes, de la formalisation des sujets et du renforcement de l'harmonisation des jurys. Les chiffres de réussite sont désormais bons, mais encore faut-il les considérer d'un point de vue plus qualitatif et s'interroger sur la capacité des épreuves actuelles à mesurer les compétences des élèves. Les enseignants universitaires constatent que les étudiants de niveau moyen sont rares ; les très bons éléments et surtout les très médiocres, voués à l'échec, constituent la majorité du public universitaire en première année. Or, il est difficile d'évaluer en fin de terminale les compétences effectivement acquises par les élèves moyens et médiocres. La dissertation est jugée formatrice mais trop difficile alors que la question de synthèse est souvent considérée comme trop peu exigeante. Ces constats appellent donc une réflexion sur l'avenir des épreuves de sciences économiques et sociales au baccalauréat, celui de leur nature et leur forme.

Gilles FERREOL
Je dirai d'abord que la filière sciences économiques et sociales est aujourd'hui bien établie dans le paysage scolaire et son avenir assuré. Trois points ont été principalement évoqués lors de ces interventions :
nécessité d'une interdisciplinarité bien pensée pour promouvoir la diversité des points de vue ;
nécessité de la formation continue ;
nécessité de l'adaptation : l'évolution du profil des élèves, la question de la pratique, le débat sur l'évaluation sont de nouveaux défis.

 

Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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