Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

La théorie microéconomique antidote de l'économie du café du commerce


Michel Mougeot, professeur d'économie, université de Franche-Comté

Je considère l'économie comme une science de l'action qui permet de comprendre et de faire des choix de politique économique. La microéconomie analyse les réactions des agents économiques face aux variations de l'environnement. Je pense que l'enseignement actuel de la microéconomie à l'université permet une meilleure compréhension des phénomènes économiques.

Du café du commerce…

Le café du commerce, terme péjoratif en lui-même, se situe à l'opposé de l'analyse théorique. Il caractérise un jugement, une attitude qui se réfère à un ensemble de raisonnements de premier degré, éventuellement fondé sur l'introspection. De ce point de vue, l'analyse microéconomique aide à comprendre que les résultats de l'analyse introspective ne sont pas forcément exacts ; elle souligne la complexité et la subtilité des situations. La théorie microéconomique permet d'éviter les erreurs d'interprétation des décisions économiques et de mieux comprendre des éléments de la vie courante. D'une manière générale, cet enseignement contribue à former des citoyens responsables et la référence à quelques exemples devrait éclairer une telle affirmation.

Le cas de la publicité

Un certain nombre de distributeurs d'appareils électroménagers justifient leur publicité sur le thème du contrat de confiance, selon l'argument du meilleur prix : si un client trouve moins cher ailleurs le même article que celui qu'il a acheté, le magasin lui rembourse la différence. Ce système paraît favoriser la baisse des prix, mais dans la plupart des villes, la concurrence est imparfaite car il n'y a que quelques distributeurs pour un même produit. Des ententes entre magasins peuvent garantir des prix de vente identiques mais le respect de ces accords est difficile et coûteux. Le système du contrat de confiance constitue alors un moyen pour que les clients dénoncent eux-mêmes les entorses à l'accord. Ce système peut finalement être considéré comme un facteur de maintien de prix élevés. La réflexion théorique sur les ententes dans les marchés de concurrence imparfaite permet de comprendre que la publicité est mensongère.

Il existe des phénomènes similaires sur internet. Certains sites permettent de comparer les prix d'un même produit. L'information est gratuite et immédiate, il ne peut plus y avoir de déviations de l'entente.

Le cas de la pollution

Autre exemple, depuis les accords de Kyoto, les concepts de marché et de permis de pollution sont privilégiés. Dans nombre de médias, j'entends dire que ces principes permettent aux seules entreprises riches de polluer. Après analyse, il me semble que cet argument n'a pas de sens. L'objectif est de réduire la pollution au coût le plus bas. Dans le système d'un marché des permis de pollution, les entreprises comparent le coût de la dépollution avec le prix du permis de polluer. Le problème n'est pas distributif, la même question est posée aux entreprises riches et aux pauvres.

Les manuels d'économie

Ils ne sont pas forcément rédigés par les meilleurs économistes. Je pense que les étudiants doivent prendre du recul par rapport à ces ouvrages. L'exemple du financement du déficit budgétaire est caractéristique. Ce financement se fait par l'intermédiaire des obligations du trésor vendues par adjudication par la Banque de France. Cette procédure en vigueur en France consiste en ce que chaque acteur achète les titres au prix qu'il a proposé. La procédure alternative dite concurrentielle considère que ceux qui proposent le taux d'intérêt le plus bas paient le prix marginal. Dans plusieurs ouvrages de finance, je lis des raisonnements faux qui confortent la procédure française. L'hypothèse de base est que selon les procédures, les offres sont les mêmes. En réalité, les banques arbitrent entre le prix qu'elles vont proposer et la probabilité d'obtention des titres. Les offres seront donc différentes selon les procédures.

La politique de santé

Dans ce domaine, les années 1990 ont vu la mise en place d'une procédure de fixation des tarifs appelée politique de l'enveloppe. Il s'agissait de remédier aux effets néfastes des prix fixes qui favorisaient l'accroissement du nombre d'actes médicaux. L'administration a donc souhaité fixer un plafond. Le prix unitaire était déterminé en divisant l'enveloppe par la somme des actes effectués dans une région donnée. Des rapports administratifs ont souligné que cette politique risquait d'accroître le nombre d'actes en raison de phénomènes dits de passager clandestin. Du point de vue théorique, le prix résulte de la division du montant de l'enveloppe par le nombre d'actes médicaux. On aboutit au système d'équilibre d'Antoine-Augustin Cournot et John Nash. Chacun peut avoir intérêt à réduire la quantité d'actes. Dans les faits, les conclusions des rapports administratifs se vérifiaient. Le montant de l'enveloppe était toujours dépassé et les quantités augmentaient. Pourquoi ? Parce que la politique n'a pas été appliquée. En revanche en Allemagne, l'application de ce type de politique a été respectée, le nombre d'actes a donc diminué.

…à l'analyse théorique

Ces quelques exemples se réfèrent à des questions d'ordre pratique ou théorique et renvoient à des situations diverses mais dans tous les cas, l'analyse théorique prouve que le raisonnement simpliste est toujours faux. La compréhension des problèmes économiques contemporains exige une réflexion beaucoup plus sophistiquée. La microéconomie met l'accent sur les questions d'arbitrage, de stratégie ou de comportements des acteurs et son enseignement s'oriente de plus en plus vers des questions concrètes. D'un point de vue méthodologique, la microéconomie repose sur l'hypothèse d'une rationalité limitée des agents. Il faut prendre en compte les équilibres car ils assurent la coordination des choix. L'avantage de la modélisation est de faire souvent apparaître des structures logiques communes à des problèmes apparemment disparates. Ainsi des questions qui mettent en jeu des variables différentes comme le prix et la quantité, l'efficacité et l'équilibre peuvent avoir la même réponse. Par ailleurs, des modèles différents relèvent peut-être formellement du même. Par exemple, les problèmes de l'impôt optimal, du financement des biens collectifs, de la discrimination optimale par un monopole ou celui du choix d'une enchère optimale relèvent en réalité du même modèle. L'analyse théorique permet de mettre en évidence des résultats qui peuvent être transposés à d'autres domaines.

Les enjeux actuels de la microéconomie

Autrefois, la microéconomie était perçue comme ésotérique. Dans les années 1970 et 1980, je pense que c'était assez exact. L'enseignement était très technique et éloigné des préoccupations concrètes. Il était marqué par l'étude de la théorie de l'équilibre général walrasien. Cette référence reste importante pour les théorèmes de l'économie du bien-être. Elle considère qu'un gouvernement efficace doit maîtriser la mise en place d'un marché concurrentiel et opérer des redistributions, mais du point de vue de la formation des prix, l'analyse ne fonctionne qu'en situation de concurrence ou de planification parfaite. C'est à partir des résultats et des limites qu'une telle théorie que s'est construite la microéconomie actuelle. Nous traitons aujourd'hui des situations dans lesquelles les hypothèses de la théorie de l'équilibre général ne se vérifient pas. L'arbitrage est nécessaire pour répondre aux questions. Les agents ont des stratégies et il s'agit d'en tenir compte pour définir les politiques économiques. Le rôle de l'État doit aussi être mis en cause, il n'est pas être considéré comme un agent exogène. Il est constitué de fonctionnaires qui prennent des décisions en fonction de l'intérêt général mais également parfois de leurs intérêts particuliers. La science économique doit tenir compte de la complexité de la société. Ses résultats doivent être confrontés au réel. Les questions d'asymétrie de l'information jouent un rôle important dans les analyses contemporaines. Les contrats entre les agents se retrouvent au cœur de l'analyse. La manière dont est rédigée le contrat a une influence sur le partage des gains de l'échange.

Ce type de questions est très présent dans les débats sur les politiques économiques. Un Haut Conseil est ainsi chargé de proposer des réformes pour le système d'assurance maladie. Pour évoquer rapidement les problèmes du secteur de la santé, examinons le cas des hôpitaux. Pendant longtemps, ces établissements ont été payés sur la base d'un prix à la journée. Ils avaient la possibilité de compenser leurs coûts en allongeant la durée de séjour des patients. Rien n'incitant à la réduction des coûts, les charges ont augmenté. Il n'y avait pas de sélection des patients, ni de baisse de qualité des soins : voilà pour l'aspect positif de ce système. Il est actuellement remplacé par celui de la tarification à l'activité et un prix par pathologie est fixé. L'hôpital peut alors être tenté de réduire les coûts ou de sélectionner les patients. J'ai connu un étudiant hémophile qui rencontrait des difficultés pour se faire soigner. Ce patient était trop coûteux pour les établissements hospitaliers. Dans le système de la tarification à l'activité, le risque est supporté par l'hôpital. Il existe encore le risque de voir diminuer la qualité des soins. À l'avenir, je pense qu'il sera nécessaire de prendre en compte le partage du risque par des contrats mixtes.

La théorie microéconomique permet de fournir des instruments d'analyse pour mieux comprendre et envisager ces débats.

Échanges avec la salle

Jean ÉTIENNE
Michel Mougeot nous a montré comment la nouvelle théorie microéconomique rendait compte de problèmes de notre vie quotidienne. Je remarque qu'en desserrant les hypothèses de départ de la microéconomie, la théorie appréhende mieux la complexité de notre société. Je pense cependant que cela aboutit à rendre cette théorie microéconomique complexe et plus difficile à aborder. Est- il est possible d'enseigner cette discipline à des élèves de l'enseignement secondaire ?

Michel MOUGEOT
Il y a quelques années, j'ai enseigné la théorie économique des contrats auprès d'étudiants en droit. Mon cours ne s'appuyait que sur des arguments d'ordre littéraire. J'ai expliqué comment il était possible d'analyser des contrats synallagmatiques. Mon but était de leur montrer que la forme même des contrats pouvait modifier la nature de l'échange. Je souhaitais faire la preuve que la théorie microéconomique peut aider à mieux appréhender des questions très concrètes. Dans les problèmes de formation des prix, il est également assez facile de partir d'exemples quotidiens.

Jean ÉTIENNE
Une partie des économistes considère que l'on peut partir de la théorie microéconomique pour expliquer les activités non marchandes. Je me demande si cette attitude est pertinente.

Michel MOUGEOT
Je n'appartiens pas à ce courant. J'estime pourtant qu'un certain nombre de raisonnements sur le comportement peuvent être transposés dans des situations non économiques, ainsi l'étude du choix de la personne qui travaille au sein du couple pourrait être concerné. Certes, les raisonnements qui motivent le comportement des agents ont une part microéconomique mais il est nécessaire de ne pas glisser vers la caricature. Seuls certains éléments d'explication sont pertinents. Certes, j'ai connaissance de travaux sérieux dans le domaine de la famille, mais je pense que ces raisonnements atteignent rapidement des limites infranchissables.

Jean ÉTIENNE
Je souhaiterais savoir si les progrès de la théorie microéconomique permettent de produire des propositions falsifiables au sens popperien.

Michel MOUGEOT
Je suis assez réservé sur cette question.

De la salle
Je souhaitais revenir sur l'exemple de l'hôpital. Le changement de tarification devrait aboutir à une baisse des coûts mais également à un risque de sélection. Je m'étonne de voir que le déficit de la sécurité sociale n'a pas connu d'amélioration majeure. Le système qui vise à réduire les coûts des hôpitaux n'est-il pas une mauvaise solution ?

Michel MOUGEOT
Permettez-moi de vous signaler que la nouvelle tarification n'est pas encore en place. Il est donc impossible de juger de ses effets. J'ai évoqué cette question pour envisager la question des contrats. Le débat autour du système de santé est complexe car il faut tenir compte de la médecine libérale et hospitalière. Les services offerts sont à la fois complémentaires et substituables. Il est impossible d'envisager des solutions sans traiter le système dans son ensemble.

En ce qui concerne la médecine ambulatoire, le problème est également posé. Les honoraires étant fixes, certains professionnels de santé multiplient les actes pour augmenter leurs revenus. J'ai lu dans un magazine que certains médecins pratiquaient jusqu'à 75 actes par jour. Le système est donc inflationniste. Nous pouvons poursuivre le raisonnement en évoquant le secteur de la santé au Royaume-Uni : les médecins reçoivent annuellement une somme fixe par patient inscrit. L'arbitrage est différent. Il existe une incitation à réduire le nombre d'actes. Avant de consulter un spécialiste, le patient anglais doit se rendre chez son médecin habituel.

 


Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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