Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

Intérêts et limites des croisements disciplinaires : l'exemple de l'intégration européenne


Table ronde animée par :
Alain Michel, IGEN de sciences économiques et sociales
Jacques Le Cacheux, professeur d'économie, université de Pau ; OFCE
Olivier Galland, directeur de recherche en sociologie, GEMAS-CNRS
Yves Deloye, professeur de sciences politiques, Institut d'études politiques de Strasbourg

Alain MICHEL
Chacun des intervenants aborde le thème de l'intégration européenne du point de vue de sa discipline, ensuite un débat doit nous permettre de travailler sur la complémentarité des approches.

Olivier GALLAND
Sur le thème de l'intégration européenne, l'une des questions est de savoir si la convergence politique et économique de l'Europe se traduit par des rapprochements de valeurs. Nous disposons d'enquêtes européennes sur celles-ci, réalisées en 1981, 1990 et 1999 dans la plupart des pays d'Europe et les principaux résultats en ont été publiés dans le numéro de juillet-août 2002 de la revue Futuribles. Ils proviennent de l'exploitation d'enquêtes quantitatives. L'utilisation de telles méthodes est selon moi encore trop rare dans la sociologie française alors que l'interprétation des comportements individuels ne peut pas se fonder uniquement sur des enquêtes qualitatives. Contrairement à des idées reçues, ces études peuvent s'appuyer sur des modes d'interrogation sophistiqués et leurs résultats sont d'autant plus intéressants que des régularités sont mises à jour. Ces enquêtes quantitatives se développent rapidement en Europe, financées par exemple par la Commission européenne.

Le constat global à tirer de cette enquête européenne est que les valeurs des Européens évoluent dans la même direction, les écarts restant constants. La diversité culturelle européenne est toujours importante. La tendance générale est à l'individualisation. Cependant, je souhaite souligner la différence entre individualisme et individualisation. Ce dernier concept se définit comme le droit revendiqué de choisir sa manière d'agir et de penser, tendance lourde liée à l'affaiblissement de la dépendance institutionnelle des individus. Ce mouvement connaît une forte accélération depuis dix ans.

L'exemple de l'évolution des attitudes à l'égard de l'homosexualité à cet égard révélateur. Il y a vingt ans, cette orientation sexuelle était réprouvée par une large majorité de la population. Aujourd'hui, seul un Européen sur trois la condamne. Ce nouveau libéralisme des mœurs concerne tous les choix qui touchent à la vie privée. Cependant, la notion de vie privée est prise par la plupart dans son sens restrictif. La liberté individuelle trouve ses limites dès que d'autres personnes sont concernées. Ce plus grand libéralisme n'a donc pas pour conséquence une généralisation de la permissivité. La fidélité dans le couple est par exemple une valeur qui tend même à se renforcer.

Durkheim distingue deux formes d'individualisme : l'individualisme utilitariste et l'individualisme associé à la philosophie morale de Kant ou à la doctrine politique de Rousseau.

Ce dernier concept peut être illustré par la Déclaration universelle des droits de l'homme. Un tel individualisme ne repose pas sur l'égoïsme mais sur le respect de l'humain. Durkheim parle de culte de l'homme. Cette dernière forme d'individualisme, que nous appelons individualisation, connaît un développement croissant en Europe. Elle ne conduit pas à l'utilitarisme mais contribue à affaiblir le sentiment d'appartenance collectif. Ce que les sociologues nomment l'intégration sociale tend à s'affaiblir ce qui renvoie à la croissance de l'individualisme. Ce phénomène prend cependant des configurations variées selon les pays et l'on peut distinguer deux modèles.

Dans les pays du nord de l'Europe, l'individualisation de la société est avancée. Le sentiment d'appartenance sociale caractérisé par la richesse de la vie associative, le civisme ou la confiance dans les institutions ne connaît pourtant pas d'affaiblissement important. On peut y voir la trace de la matrice religieuse protestante dont parle Max Weber. L'appartenance à une Église y est plus forte que le sentiment religieux.

Le libéralisme des mœurs est moins avancé dans les pays du sud de l'Europe. Les Italiens et les Espagnols sont encore assez hostiles à ce mouvement. Le civisme reste élevé mais ses ressorts sont plus moraux que sociaux. Le sentiment d'appartenance collectif est faible. Les Espagnols participent peu à la vie associative et le degré de confiance entre les personnes est peu élevé.

La France représente un cas intermédiaire. Nous sommes un pays de vieille tradition catholique mais la sécularisation a été rapide et profonde. L'individualisation est un phénomène très avancé et le sentiment d'appartenance collectif est faible.

Jacques LE CACHEUX
Je vais évoquer les différents travaux économiques sur l'intégration européenne. Le département des études de l'OFCE que je dirige traite des questions européennes depuis plusieurs années. Nous sommes insérés dans des réseaux de recherche européens afin de mener des études comparatives. Nous travaillons en ce moment sur les choix de maternité et d'emploi des femmes européennes en prenant en compte les effets des différentes politiques. D'autres réseaux sont davantage engagés sur des problématiques fiscales ou sociales. Nombre de travaux sont en cours dans ce domaine.

Je souhaite m'appuyer sur nos travaux de l'OFCE et relever deux aspects qui me paraissent intéressants pour ce débat.

Tout d'abord la convergence économique ne va pas de soi. Les effets des politiques structurelles sont différents de ce que l'on peut imaginer. Nos travaux montrent que la convergence économique s'est davantage opérée au niveau des pays que des régions. Sur une période d'une vingtaine d'années, les pays membres en retard économiquement ont eu tendance à rattraper la moyenne européenne du PIB par habitant. L'Irlande l'a même dépassée. Cette convergence nationale masque cependant une divergence entre zones géographiques à l'intérieur des pays. Les régions riches des pays pauvres se sont mieux développées que les régions pauvres. Dans le cas de l'Espagne par exemple, le Pays Basque, la Catalogne et la région de Madrid semblent avoir mieux profité des politiques européennes que les régions plus pauvres. Le bilan des politiques structurelles européennes est donc mitigé. Ces résultats méritent d'être traités avec précaution afin de ne pas tirer des conclusions trop hâtives. Les politiques de fonds structurels européens sont montées en puissance au cours des années 1990, leurs effets n'ont donc eu lieu qu'à partir des années 2000. On ne peut donc pas conclure pour l'instant à l'inefficacité totale de ces politiques publiques. Les évaluations ne doivent pas en être prématurées.

Ensuite, on observe ces dernières années que l'intégration croissante des politiques européennes a engendré de nouvelles contraintes sur l'État et notamment sur son budget. Les travaux de l'OFCE s'intéressent au lien entre les institutions choisies comme la Banque centrale européenne et les choix des gouvernements. Les grands pays comme l'Allemagne et la France connaissent des difficultés économiques et se retrouvent en infraction avec les règles qu'ils ont eux-mêmes édictées. Les plus petits pays sont dans une meilleure situation économique et respectent les critères. Cela a des implications dans le choix des futures institutions. Dans le cas du débat autour de l'adoption d'une constitution européenne, il n'est pas surprenant d'observer que l'Espagne et la Pologne ont fait échouer le projet sur la question du seuil de majorité qualifiée. Cette question de la différenciation entre grands et petits pays est au cœur de la gestion économique de l'Europe.

Yves DELOYE
L'objet intégration européenne est à de nombreux égards paradoxal. Ces dernières années, beaucoup de travaux traitent de ce sujet ; des financements publics voire privés existent et stimulent ce domaine de recherche en expansion en science politique. Ainsi, l'évaluation du degré d'européanisation de nos modèles institutionnels et politiques ou l'étude des conséquences politiques de l'intégration européenne font l'objet de nombreuses études tant en France que dans d'autres pays européens. Cependant, nous sommes encore loin de posséder une théorie complète et fiable sur l'intégration européenne. Il est très difficile notamment de modéliser ou d'établir une explication des conséquences de ce processus. Ce constat n'est pas grave au vu du caractère encore récent de la construction européenne.

Un deuxième paradoxe concerne davantage le contenu de cette intégration. L'histoire de la construction européenne est avant tout politique. Cependant, l'intégration a principalement été d'ordre économique et monétaire. Cette convergence matérielle devait être la première étape d'une intégration plus large. Le paradoxe est donc que l'objet, politique à l'origine, est devenu économique et monétaire. Le renversement de cette dominante économique n'est pas encore réalisé. Malgré cette apparente faiblesse politique de l'Europe, ce domaine d'étude reste très intéressant.

L'objet intégration européenne est aussi incertain ; Jacques Delors parlait des institutions européennes comme d'un objet politique non identifié (OPNI). Il est, en effet, très difficile de qualifier l'Union européenne au travers des catégories traditionnelles de la discipline (État ? , Fédération ? Confédération ? ). En conséquence, deux types d'attitudes préjudiciables à la connaissance voient le jour.

L'Union européenne n'étant pas classable, le sujet est souvent écarté. Je suis parfois inquiet car cette question n'est pas au cœur des préoccupations dans l'enseignement secondaire et supérieur. Ces dernières années, j'ai assisté à différentes soutenances de thèses qui tentaient de mesurer le degré d'européanisation des connaissances diffusées par les systèmes éducatifs. J'ai été très surpris de constater que ce degré n'augmente pas, diminue même dans certains cas.

L'Union européenne n'étant pas classable, on peut être aussi tenté d'inventer de nouvelles catégories pour en rendre compte. Certains philosophes parlent ainsi d'un ordre post-étatique ou post-national. Ce vocabulaire normatif est gênant car il empêche de penser les continuités et les résistances historiques. On s'éloigne alors d'une réflexion empiriquement nourrie. Il est nécessaire de comprendre le mouvement de notre système politique vers un autre.

L'objet intégration européenne est enfin crucial, en ce qu'elle produit des conséquences politiques majeures qu'il faut identifier. Cette variable permet de mieux comprendre différents champs comme les politiques publiques ou les comportements électoraux. La question européenne porte le débat sur la place du "politique" dans nos sociétés contemporaines développées. L'interrogation commune de nos trois disciplines est celle de la contribution de l'ordre politique, culturel et économique à la production d'un ordre de croyances et de représentations susceptible de fonder un vouloir-vivre collectif. Au cours de notre histoire moderne, l'ordre politique a occupé une place déterminante dans la communalisation de nos sociétés. Il a eu pour vocation d'homogénéiser l'ordre culturel et il est resté assez indifférent à l'économie à l'exception de la période qui s'ouvre avec la crise de 1929 et qui prend fin sous nos yeux. La place du "politique" se pose aujourd'hui de façon radicalement nouvelle. La contribution de l'ordre politique est en retard par rapport à celle de l'ordre économique et culturel. Nous vivons peut-être la fin d'une période de forte politisation des sociétés. C'est bien la question centrale posée aujourd'hui par l'intégration européenne.

Échanges avec la salle

Alain MICHEL
Lors des débuts de la construction européenne, la question était de savoir s'il fallait traiter prioritairement l'intégration politique, économique, monétaire, sociale ou culturelle. Personnellement, j'ai parfois le sentiment que l'éducation n'est pas prise en compte. Même Jürgen Habermas n'évoque jamais les systèmes éducatifs.

Jacques LE CACHEUX
Le recul de l'histoire me semble nécessaire pour porter un regard éclairé sur les questions que nous abordons. En effet, un grand nombre d'études sur l'intégration européenne manquent de perspective historique et l'exemple du débat autour de l'adoption d'une constitution européenne illustre bien mon propos Ne l'oublions pas, en juillet 1787, les États américains ne se sont pas mis immédiatement d'accord sur le projet de constitution. Le débat opposait les grands États aux petits et ils se sont finalement entendus, en adoptant le système bicaméral. En ce qui concerne l'Europe, l'histoire nous apprend qu'une économie européenne existait bien avant les perspectives ouvertes par Jean Monnet. Chacune des disciplines que nous enseignons devrait intégrer la dimension historique.

Olivier GALLAND
Sans doute faut-il également évoquer le recours à l'anthropologie. Les travaux réalisés en ce domaine et ayant pour objet la culture méditerranéenne sont très intéressants et permettent de repérer des influences sur les modèles familiaux européens actuels.

Jean-Luc GAFFARD
Je souhaite, en tant que président du groupe d'experts souligner qu'il me paraît intéressant que chaque discipline réponde à la question de l'intégration européenne en recourant à ses propres méthodes d'investigation et d'analyse. Jacques Le Cacheux et Olivier Galland nous rappellent qu'il est indispensable de maîtriser des aspects d'autres disciplines que la sienne pour pouvoir réfléchir dans sa propre discipline, il me semble cependant primordial d'avoir une capacité de réponse dans son propre domaine.

De la salle
Concernant le programme de la classe de terminale, je m'interroge sur la façon d'envisager l'articulation entre l'union économique et monétaire et l'union politique.

Jean-Luc GAFFARD
Cette question est pertinente et à cet égard, je souhaite demander aux intervenants s'il est opportun de fixer un seuil de dette publique de 3 % du PIB dans un traité international.

Jacques LE CACHEUX
De nombreux travaux de recherche traitent de ce sujet. Peut-on imaginer une union monétaire qui impose des règles et des contraintes sur les politiques sociales ou budgétaires sans développer simultanément un projet politique ? La démarche qui a prévalu jusqu'à alors consiste à privilégier l'intégration économique tout en niant l'importance de l'aspect politique. Les limites de cette démarche sont visibles dans l'absence de volonté de respecter les règles du pacte de stabilité. Le blocage actuel de l'Europe est symptomatique de l'échec de cette démarche. La règle des 3 % a été présentée comme purement technique alors que le choix des critères relève de la sphère politique.

Yves DELOYE
En tant que politiste, je ne répondrai pas à cette question. Notre discipline nous enseigne que seul importe l'usage qui est fait de la constitution. Les textes peuvent avoir une grande souplesse. En revanche, la volonté d'inscrire la règle des 3 % dans le texte de la constitution n'était politiquement pas neutre. Cela relève d'une technocratisation et d'une dépolitisation de l'Union européenne. Dans certains domaines, la démocratie est dépossédée.

Alain MICHEL
Pour revenir au thème de notre débat, je crois qu'il ne faut pas confondre la nécessité d'adopter des approches disciplinaires spécifiques et la perception du réel à travers des sphères disjointes. Il est faux de croire que les sphères politiques et économiques sont totalement séparées.

Olivier GALLAND
Toutefois, la faiblesse du politique en Europe a des conséquences sur la conscience collective européenne.

De la salle
Je me demande si les différentes disciplines ne sont pas séparées uniquement par des constructions sémantiques qui ont pour conséquence d'appauvrir les savoirs.

Yves DELOYE
Nous avons tous des termes privilégiés selon notre discipline. Cela ne doit pas faire oublier que la réalité empirique sur laquelle nous travaillons est la même. Cependant, nos intérêts sont différents. Je m'ouvre aux impacts de l'économie dans mon domaine sans pour autant m'y intéresser spécifiquement. À partir d'un bagage disciplinaire donné, nous devons nous ouvrir à des dimensions diverses.

Olivier GALLAND
Il me semble que la production de connaissances a besoin de cadres conceptuels solides et éprouvés. Les grandes découvertes se font au cœur des disciplines.

Jacques LE CACHEUX
Même si elles travaillent sur un même objet, nos disciplines ne doivent pour autant pas être fusionnées. La question de l'intégration européenne, peut être abordée - et doit l'être - sous différents aspects. Cela n'impose pas de réduire nos disciplines à une seule. Il est utile d'ouvrir des dialogues et d'enrichir une culture disciplinaire quel que soit l'objet d'étude.




Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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