Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

L'état des savoirs en sciences politiques


Jacques Lagroye, professeur émérite de sciences politiques, université Paris I

Je voudrais pour aborder la question de l'état des savoirs dans ma discipline présenter quelques interrogations d'ordre général et souligner combien les évolutions diffèrent selon les secteurs considérés.

Pour une définition de la science politique

On doit admettre que la science politique conserve encore une image floue. Dans les années 1970 et 1980, on a dit que cette discipline versait dans l'inflation de théories et cette appréciation se trouve encore sous la plume d'éminents journalistes ou - hélas ! - de "décideurs". Personnellement je m'élève contre cette critique. Le contenu d'une discipline, on le sait, ne se décrète pas ; il est le produit d'une série de jeux de concurrence, d'identification et de distinction. La construction sociale de la science politique a eu en fait pour résultat de valoriser le souci d'une articulation rigoureuse entre une solide base empirique et les exigences d'interprétation et de compréhension théorique. Voilà ce qui caractérise les meilleurs travaux en science politique, comme en toute autre science sociale sans doute. Les questions pertinentes sont dès lors la possibilité de constituer de solides bases empiriques et de faire un usage heuristique des théories. Nous disposons des outils qui permettent aujourd'hui de faire sérieusement du travail empirique, à condition de ne pas rester "crispés" sur les sondages et les seules données électorales ; en socio-histoire, par exemple, nous avons appris à utiliser les archives, les témoignages, et - bien sûr - les entretiens ; l'observation est également une source inépuisable de données de première main.

Quant à la question des théories, il me semble que la plupart des affrontements ne sont que des oppositions formelles ou linguistiques. Une forme de scepticisme profond se manifeste d'ailleurs à l'égard des théories générales du social, au profit d'une sorte d'éclectisme éclairé. Il en résulte un usage des grands auteurs comme "inspirateurs" pour mieux poser les questions incontournables qui servent à la recherche. Le problème n'est pas tant de discuter de la supériorité d'une théorie sur l'autre, mais de travailler sur les approches des faits que proposent ou suggèrent les auteurs de référence. Le plus important est de (se) poser de bonnes questions.

Une critique veut pourtant que la science politique ne soit pas une véritable science sociale. Théoriquement, je ne peux me prononcer, car il me semble difficile de définir et la science sociale et la science politique. Sur le plan pratique, je peux apporter quelques éléments de réponse. On tend à présenter parfois la science politique comme une hybridation du droit, de la philosophie et du behaviorisme. Cette conception me paraît dépassée. La science politique est devenue une véritable science sociale, si l'on s'intéresse à des indices matériels, à des méthodes et à des savoir-faire qui ne trompent pas. Parmi les auteurs dont se réclament nos jeunes collègues, il y a certes des sociologues, des historiens, des juristes, voire des philosophes ; mais la question est de savoir quel usage ils en font. Idoles dont on répète les propos ? ou "facilitateurs" de pensée ? C'est sur cette base qu'on peut aborder la question de la pluridisciplinarité : ce que tentent de faire les chercheurs en science politique, c'est de combiner - tant bien que mal - ce que les auteurs de référence, en chacune des disciplines voisines, propose comme mode d'approche du social ; c'est un type de travail, bien plus qu'un problème théorique. Il est vrai que la raideur des frontières institutionnelles reste un obstacle. Mais il n'est pas douteux que les problèmes méthodologiques sont devenus plus importants que les proclamations de principes. La "manière de travailler" en agrégeant les acquis économiques, sociologiques, historiques pose essentiellement des questions de méthode, car l'interdisciplinarité exige un accord sur la démarche. La science politique a fait en ce domaine des avancées décisives, au prix d'un écartèlement qui est son seul véritable atout.

J'évoquerai maintenant l'état de la discipline dans deux secteurs, pour illustrer brièvement deux types d'évolutions parmi tous ceux qu'il faudrait analyser, si on en avait le temps.

Les études électorales et les partis politiques

Ce domaine est le plus ancien et le plus solidement constitué. Les élections sont un matériau qu'il est tentant et naturel d'utiliser, quoique les tentatives de modélisation se soient soldées, dans ce domaine, par bien des déceptions ! Les dernières élections espagnoles de mars 2004 le prouvent : le Parti populaire de José-Maria Aznar a subi une défaite qui paraissait impossible sans sa gestion catastrophique des attentats de Madrid, tant ce qu'on pouvait prévoir en considérant les "électorats", le type d'élection, le système des partis, et ainsi de suite, rendait improbable une victoire socialiste - que les sondages d'ailleurs excluaient. Actuellement, nous assistons à une remise en cause du travail qui a été fait pendant des décennies de "sociologie électorale". Certes, le principe même des déterminations sociales du vote reste valable, mais il faut reprendre et affiner l'étude de ces déterminations, et tenir compte de multiples facteurs qui contribuent à une dissociation des pratiques et des représentations. Une question s'est imposée aux chercheurs : qu'est-ce que voter ? Question posée non pas abstraitement ou normativement, mais en s'attachant à la signification que prend cet acte pour ceux qui sont incités de diverses manières à l'accomplir. La "réalité" du vote n'a dès lors qu'un lointain rapport avec les représentations qui en sont données ; apparaît une fondamentale dissonance entre la pratique et la représentation du vote.

En étudiant l'instauration du vote et ses dispositifs d'encadrement, la science politique a permis des avancées de premier plan. La compréhension des phénomènes électoraux et du fonctionnement des partis politiques en est améliorée. Nous découvrons notamment le poids de l'institutionnalisation. Des études récentes de la dernière élection présidentielle américaine ont montré l'importance fondamentale des méthodes de vote, c'est-à-dire des dispositifs institués, sur les résultats et sur la manière d'envisager le vote. La logique de la pratique, qui pour partie en résulte, est totalement différente des représentations qu'on en a "spontanément" ; la compréhension des actes de vote doit inclure l'ensemble des facteurs sociaux et institutionnels qui pèsent sur eux.

En ce qui concerne les partis politiques, des études prometteuses sont en cours ou viennent d'être achevées. J'en évoquerai deux, l'une sur le parti socialiste dans le Nord et l'autre sur l'UDF. Elles explorent, chacune à sa manière, la rencontre entre l'objectivé (l'héritage institué d'engagements antérieurs) et l'investissement des acteurs. Ce point me paraît essentiel, non seulement pour la science politique mais pour l'ensemble des sciences sociales. On s'interroge moins aujourd'hui sur les motivations et les raisons subjectives d'agir, et davantage sur les dispositifs et les technologies. Dans une remarquable étude sur les sans-papiers, l'auteur montre que les Turcs mobilisés ont importé le seul mode d'action politique qu'ils pouvaient utiliser dans les prisons de leur pays : le recours à la grève de la faim est en quelque sorte un transfert de technologie. La mobilisation, l'adhésion, le militantisme posent des problèmes de ce type : que font les êtres sociaux des objets, des cadres, des savoir-faire que les institutions mettent en quelque sorte à leur disposition ?

Si les évolutions perceptibles dans ce secteur de recherche sont considérables, elles procèdent d'une interrogation croissante sur la pertinence des méthodes de travail antérieures et des outils théoriques utilisés.

L'État

Du côté de la philosophie politique, il existe, selon moi, un problème de déficit. Les chercheurs de cette branche des sciences sociales sont très peu nombreux. Pour la définir, je tiens à faire une distinction entre deux types de travaux. D'une part des études sérieuses, trop confidentielles encore, introduisent dans la pensée politique des travaux de réflexion philosophique. D'autre part, je constate le développement d'études peu rigoureuses et peu crédibles, qui attirent l'attention médiatique en se faisant passer pour philosophie politique. En réalité, ces dernières sont présentation des états d'âme de quelques essayistes friands de concepts à la mode, tels que la globalisation, la mondialisation, la gouvernance ou la sécularisation. La philosophie politique doit rester une affaire sérieuse.

La sociologie de l'action publique a apporté des avancées décisives dans ce domaine d'étude de l'État. Il y a une dizaine d'années, on parlait davantage d'analyse des politiques publiques. Sous diverses influences et contraintes (financements, postes de chercheurs, découverte de travaux américains ou anglais, colloques, expertise, etc), ce secteur s'est rapidement développé ; la sociologie de l'action publique est son dernier avatar. Nombre d'études de cet ordre tentent de répondre à des questionnements intellectuels pratiques. Par exemple, comment échapper à la "sectorisation" ? Comment améliorer le fonctionnement des institutions ? Comment analyser une décision et ses effets ? etc. On en est logiquement venu à s'interroger plus largement sur l'action de l'État et de ses "partenaires" en ne la "pulvérisant" pas en autant de processus variés qu'il y a de domaines d'action. Les chercheurs se sont également posé la question de la comparaison entre des modes de pilotage repérables en certaines politiques publiques, ou d'un pays à l'autre. Des modes communs de régulation ont été mis à jour, par exemple, dans les secteurs de l'environnement et de la culture, qui permettent de saisir à la fois les processus d'internationalisation de l'action publique et la persistance de voies spécifiques à telle ou telle nation dans le traitement de ces problèmes. J'entends dire parfois que la science politique française est limitée et fermée. Ce n'est pas mon analyse. Le domaine d'étude de l'action de l'État s'est particulièrement ouvert aux perspectives nouvelles venues de l'étranger, aux méthodes utilisées en d'autres pays, aux comparaisons raisonnées : acquis fondamental pour une science sociale, à condition bien sûr qu'on ne s'engage pas dans des débats abstraits qui restent vains. La sociologie de l'action publique retrouve en fait aujourd'hui de bien vieilles questions sur la manière dont s'exerce concrètement le pouvoir. La réponse varie selon les domaines. Une ample moisson de travaux peut ainsi renouveler la sociologie de l'État, la science administrative ou la sociologie des élites. Encore faut-il qu'on ne cède pas aux attraits des modélisations hâtives. Le modèle de la gouvernance, par exemple, est pertinent en certains cas ; on ne saurait le généraliser à tous les domaines, comme le budget de l'État ou les politiques d'armement ! Le comparatisme entre les différents types de politiques publiques est d'une grande richesse, parce qu'il engendre constamment de nouvelles questions.

L'utilité sociale de la science politique est d'apprendre à ne pas simplifier. Elle peut apprendre aux étudiants que, contrairement à ce qu'on leur dit généralement, le normatif ne détermine pas les conduites s'il peut parfois contribuer à les infléchir - ce qui est loin d'être négligeable. Il existe une logique des pratiques distincte de la logique de justification des pratiques. Il faut saisir comment, en chaque cas, s'articulent ces deux logiques. Je pourrais, de ce point de vue, définir la science politique comme la mesure des écarts.

 


Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent