Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

L'état des savoirs en sociologie


Charles-Henry Cuin, professeur de sociologie, université Victor Segalen, Bordeaux II

Mes chers Collègues,

Vous comprendrez sans doute que je prenne d'emblée quelques précautions sémantiques avant de traiter - en trente minutes ! - le sujet qui m'est imparti : "L'état des savoirs en sociologie".

On peut en effet considérer qu'il s'agit de faire un état des connaissances et des savoirs, comme un huissier dresse un état des lieux, pièce par pièce, et jusqu'au moindre interrupteur. La tâche s'apparente alors un l'un des travaux d'Hercule, et je n'en ai ni la force ni le temps. Mais on peut aussi, dans un sens moins administratif et plus "médical" du mot état, entendre par là qu'il s'agit d'effectuer une sorte de bilan (de "check-up") de la discipline, de tenter d'en dresser un tableau clinique - bref, de dire sinon "dans quel état elle se trouve" du moins "dans quel état on la trouve". Dans cette deuxième alternative, on est évidemment conduit à s'écarter d'une description purement objective - analytique - pour étendre le propos à des évaluations, c'est-à-dire à des mesures de distances à des normes. Le danger est alors celui de la subjectivité qui guette tout énoncé normatif, tout du moins si l'on ne considère qu'une seule norme, ou qu'un seul type de normes.

Étant donné que, pour des raisons de brièveté mais aussi - je ne m'en cacherai pas - de goût sinon de véritable compétence, je vous propose de recourir à cette dernière acception de la notion d' "état des lieux", je vais donc me donner un cadre de présentation minimal.

Les demandes adressées à la sociologie, les attentes que l'on a plus ou moins explicitement à son égard, sont de plusieurs ordres :
il s'agit, d'une part, de décrire le monde social et ses phénomènes, d'en livrer des connaissances factuelles ;
il s'agit, d'autre part, de rendre ces phénomènes compréhensibles, d'en donner des interprétations ;
il s'agit, enfin, de fournir des clés théoriques et conceptuelles permettant d'expliquer, c'est-à-dire d'anticiper raisonnablement certaines occurrences sociales (je me garderai évidemment, pour être à la fois prudent et réaliste, de parler de "prévision"), c'est-à-dire encore de produire des savoirs. (Je vous propose en effet, pendant quelques instants, de distinguer entre les "connaissances" que nous avons des faits, même si ces faits sont évidemment construits, et les "savoirs" qui nous les rendent intelligibles - toute science étant faite des unes et des autres…).

Si l'on veut bien reconnaître quelque validité à cette grille de lecture toute simple, on peut alors tenter d'ausculter la sociologie actuelle pour juger de son état.

Mise au jour et description des phénomènes

Sur le point de savoir dans quelle mesure notre discipline et ceux qui la pratiquent répondent à la demande de connaissances factuelles qui leur est adressée, on peut, sans grand risque, affirmer que le succès est complet. Si, bien des phénomènes échappent encore à notre connaissance empirique, ce n'est pas principalement pour des raisons technologiques ou méthodologiques. La sociologie dispose en effet d'instruments et de méthodes extrêmement puissants pour mettre au jour, décrire et analyser empiriquement les phénomènes sociaux les plus divers. Non seulement les méthodes d'enquête et d'observation sont rigoureuses, les instruments efficaces et adaptés, mais on dispose aussi d'un corps d'opérateurs hautement qualifiés dans leur maniement.

Pour aller un peu plus loin que ce diagnostic assez banal, je dirai que c'est sans doute dans le domaine des méthodes dites "qualitatives" que l'on a le plus progressé. Je n'entends pas là des innovations technologiques (car ces méthodes sont, pour la plupart, aussi anciennes que la sociologie ou, pour lui rendre toute justice, que la première École de Chicago) ; j'entends plutôt l'utilisation plus fréquente par les sociologues de techniques qui étaient encore considérées, avec peut-être un certain dédain, comme réservées à l'ethnologie. Je crois en effet que le recours - et, souvent le retour - à la description "épaisse" (pour parler comme C. Geertz) ou encore à l'observation dite "participante" a permis de nous rendre plus attentifs aux conduites des acteurs et à leur accorder un vrai statut empirique, à côté des discours d'acteurs que la sociologie contemporaine avait tendance à privilégier de manière excessive.

Dans certains cas, et lorsque les opérateurs sont particulièrement aguerris et compétents, ces méthodes d'investigation font merveille et leurs produits apparemment les plus sociographiques livrent des interprétations d'une très grande richesse heuristique. Aussi, je crois que les distinctions académiques entre ethnologie, anthropologie et sociologie sont de moins en moins pertinentes et que toutes ces disciplines font à peu près la même chose, même si leurs objets de prédilection peuvent encore être distincts. (Je ne résiste pas, à cet égard, au plaisir de mentionner la belle étude ethnographique d'un centre de tri postal et de la place qu'y tient la consommation d'alcool, qui orne la dernière livraison d'une de nos revues les moins suspectes de favoriser l'impressionnisme ou l'exotisme…)

Évidemment, ces compétences cognitives de la sociologie contemporaine sont inégalement sollicitées en fonction des intérêts sociaux du moment, ou de la période. Ainsi, on voit apparaître de nouveaux champs et objets de recherche tandis que d'autres connaissent des pauses, voire une régression, à moins qu'ils ne fassent l'objet de renouvellements aux plans de leurs problématiques ou de leurs méthodes. Sans prétendre le moins du monde être exhaustif, nous avons esquissé avec mon collègue O. Galland (dans le cadre de la MSTP) une ébauche grossière qui met en évidence quelques uns des nouveaux champs de recherche français.

On y trouve, pêle-mêle, la sociologie économique, celle des réseaux sociaux, celle des "risques", celle des politiques publiques ou encore celle des sciences.

Parmi les domaines classiques de la discipline ayant connu un certain "renouvellement" dans la période récente, il faut sans doute mentionner celui de la déviance (avec un accent nouveau mis sur l'étude des incivilités et des phénomènes dits de "victimation") ; celui de l'éducation (et une nouvelle attention portée aux phénomènes de violence scolaire et de ségrégations sociale et ethnique) ; celui de l'art et de la culture (en particulier dans l'étude des professions et des publics) ; celui de la stratification et des inégalités (avec des approches novatrices en termes de "générations") ; celui de la famille (avec, notamment, ses travaux sur le couple et la parenté) ; et encore celui de la connaissance (grâce à un rapprochement avec les sciences cognitives). On peut, enfin, accorder une mention spéciale aux développements extrêmement prometteurs de la problématique de l'argumentation et du débat public, ainsi qu'à celle de la justification morale.

Dans certains cas, comme on peut le voir, les raisons tiennent aux fluctuation de la demande sociale ; dans d'autres cas à des opportunités empiriques (en particulier à la disponibilité de données plus fiables et plus systématiques) ; dans d'autres encore, elles tiennent tout simplement à la productivité particulière d'un laboratoire et à l'énergie de son "patron"…

Bref, je voulais souligner dans cette première rubrique, que, dans sa dimension "informationnelle", la sociologie répondait pleinement aux attentes sociales et que, par là, elle restait pleinement fidèle à la vocation qui lui avait été fixée par ses premiers praticiens aux débuts de la révolution industrielle - les Villermé, les Quetelet ou les Le Play. Décrire les phénomènes sociaux, les mesurer et les comparer, c'est donner des outils à ceux qui agissent (des politiques et des entrepreneurs aux simples acteurs individuels). C'est donc permettre, si on le désire, de fonder la réflexion et l'action sur des faits autant ou plus que sur des représentations. C'est, aussi et enfin, par les seules vertus de la raison empirique (ou, pour parler comme Popper, de la "falsification") non pas encore atteindre à l'explication mais au moins, dans de nombreux cas, abattre des savoirs erronés. C'est donc bien grâce à la sociologie et aux sociologues à qui on reproche tant de ne pas vraiment "savoir" que l'on connaît un peu moins mal.

Problème de l'interprétation

Une deuxième dimension de la vocation de la sociologie est l'interprétation de ces phénomènes qu'elle parvient si bien à révéler et à décrire lorsqu'elle s'en donne (ou lorsqu'on lui en donne) les moyens. Interpréter, selon Aristote, c'est "dire quelque chose de quelque chose", c'est-à-dire lui donner un sens. Pour une discipline scientifique, la recherche de ce sens doit évidemment être méthodique (c'est-à-dire contrôlée) et elle se doit de déboucher sur des propositions sinon vérifiables du moins pouvant se prêter à une corroboration empirique réglée. En d'autre termes, interpréter, c'est produire des hypothèses "éprouvables" (si l'on veut bien me passer ce barbarisme…). Mais s'il n'est pas question, ici, de s'engager dans un débat épistémologique, je crois aussi qu'il faut souligner que de nombreuses interprétations sociologiques restent à l'état de conjectures plus ou moins inspirées : c'est le cas, bien sûr, des discours qui ont trait à des phénomènes de niveau "mégaloscopique", tels que les phénomènes trans- ou hyper-sociétaux de la modernité, de la post-modernité ou encore de la globalisation. S'ils sont stimulants par leur caractère synthétique ou par les tendances historiques qu'ils dessinent ou annoncent, ces travaux avancent des concepts et des énoncés que leur niveau d'abstraction et, souvent, leur flou sémantique rend peu opératoires.

Je voudrais plutôt accorder une attention toute particulière à une problématique qui me paraît tenir une place dominante dans la sociologie actuelle, du moins si l'on en juge par la quantité et la qualité des investissements intellectuels qui lui sont consentis. Il s'agit de la question de l'interprétation de l'action individuelle. Si cette question figure aux premiers plans de l'entreprise à la fois empirique et théorique de la sociologie contemporaine, ce n'est évidemment pas parce qu'elle est nouvelle mais bien parce que les réponses des paradigmes classiques sont largement obsolètes. Pour parler comme F. Dubet, l'acteur n'est plus le système : d'abord, on peut douter qu'il l'ait jamais totalement été (c'est-à-dire que la socialisation puisse épuiser l'explication des conduites), ensuite, la complexification de nos sociétés et des rapports sociaux qui s'y instaurent fait appel à une pluralité de ressorts et de logiques de l'action. Ainsi la sociologie classique, qui s'était construite en opposition avec le paradigme utilitariste, éprouve de plus en plus de difficulté à défendre un modèle qui ne rend plus compte des faits.

Une boîte de Pandore s'est donc rouverte qui, aux questions de savoir comment les acteurs prennent leurs décisions et pourquoi ils font ce qu'ils font, a permis de retrouver et d'éprouver toute la gamme des réponses possibles. Les conduites individuelles sont-elles guidées par des valeurs ou par des normes, par des routines ou par des affects, par des intérêts ou par des croyances ? Dans quelle mesure les croyances sont-elles liées aux conduites effectives ? Quel niveau de conscience les acteurs ont-ils de ce qu'ils font ? Ce qu'ils disent de ce qu'ils font ou des raisons pour lesquelles ils le font est-il explicatif de ce qu'ils font ? Comme on le voit, ces questions sont d'autant plus graves qu'elles engagent non seulement des hypothèses lourdes mais aussi des démarches spécifiques.

Les raisons du retour en force de cette problématique sont multiples. Il s'agit, d'abord, du reflux historique des paradigmes holistes au profit d'une conception individualiste de la sociogenèse : si l'action individuelle est reconnue, pour parler comme R. Boudon, comme étant l' "atome du social", il faut alors commencer par l'expliquer. Mais il ne faut pas cacher non plus que cet "individualisme" n'est pas seulement méthodologique - ou sociologique - et qu'il est concomitant d'une large diffusion d'un individualisme culturel, pour lequel le "souci de soi" (pour transposer une belle formule) prévaut largement sur le souci d'institutions collectives dont l'autorité tend à perdre de sa crédibilité et de sa légitimité.

Ainsi, dans les années quatre-vingt, on a assisté à un retour en force de l'hypothèse du choix rationnel aux côtés de celles, plus classiques, du déterminisme culturel ou encore du déterminisme structurel (ou situationnel comme chez P. Bourdieu). Il faut sans doute, à cet égard, rendre justice aux travaux de R. Boudon qui, dès avant ceux de J. Coleman dont la reconnaissance internationale est pourtant plus large, ont donné ses premiers fondements à une théorie générale du choix rationnel. Dans un premier temps, c'est la voie "utilitariste" qui a prévalu, et avec un succès certain. Puis, tandis que Coleman tentait d'intégrer à ce modèle le contrôle des ressources et le pouvoir, Boudon, de son côté, commençait à en montrer les limites : en cherchant à dépasser l'hypothèse utilitariste tout en essayant de ne pas verser dans un culturalisme ou dans un fonctionnalisme, il défend aujourd'hui - on le sait - l'idée d'une rationalité dite "cognitive" que, d'une certaine façon, il tente de substituer à la rationalité "axiologique" weberienne. Ainsi, nous agirions, dans de très nombreuses circonstances, non en fonction de forces sociales ou culturelles irrésistibles ou encore de l'utilité espérée de nos actes mais bien pour des raisons (de "bonnes raisons" dit-il) qui nous font adhérer à des représentations ou à des croyances dont nous avons la conviction, rationnellement établie, qu'elles sont vraies, bonnes ou justes.

Au passage, je remarquerai que, d'une certaine manière et quoi qu'en pensent les intéressés, nous ne sommes pas, là, si éloignés de ces autres interprétations théoriques de l'action que soutiennent les sociologies de l'individu ou, plus encore, du "sujet", qui font également florès dans la sociologie française actuelle. Toutes, à leur manière, tentent de dépasser le dilemme classique "agent-acteur", c'est-à-dire à ne réduire l'individu social ni à un "idiot culturel" (pour parler comme Garfinkel) ni à un stratège égoïste et cynique. C'est particulièrement net dans la "sociologie de l'expérience" de F. Dubet, qui cherche à montrer non seulement comment les acteurs peuvent "tenir les deux bouts" de l'intégration et de la stratégie mais aussi, et par là, à se construire en "sujets" émancipés susceptibles d'innover et de créer (H. Joas).

La sociologie actuelle nous donne donc à contempler ce que j'appellerai une "constellation individualiste" qui, selon la focale utilisée, peut prendre les formes de l'acteur rationnel, de l'individu, du sujet ou encore de l'homme pluriel - et, dans le champ empirique, les formes de l'intimité, du quotidien ou du "soi", à travers l'étude du sentiment amoureux, de la névrose sociale, de l'amitié ou des spiritualités contemporaines. Ce sont ces différents phénomènes qu'un "état des lieux" au premier sens du terme inclurait dans sa liste.

Difficulté d'une théorie générale

La troisième dimension du travail sociologique est la théorisation. On peut entendre par là - de façon très classique - la formulation d'énoncés permettant, par déduction à partir d'un certain nombre de prémisses acceptables, de rendre raison de phénomènes. (Je reste volontairement évasif sur la nature des "savoirs" qui sont ainsi produits. L'explication causale est sans doute la façon la plus satisfaisante de "rendre raison" d'un phénomène, mais elle n'est pas la seule : des démonstrations analogiques ou homologiques - par exemple à l'aide de modèles - peuvent fort bien tenir lieu de théorie…) L'intérêt de la théorisation est donc évident : elle permet de produire des "savoirs" (et non plus seulement des connaissances factuelles) ayant à la fois un certain niveau de généralité et un certain niveau de robustesse et de stabilité.

Quelles sont donc, à cet égard, les tendances actuelles de la sociologie ? Il me semble pouvoir en dégager deux principales : d'une part, le reflux de la théorie générale ; d'autre part, la disjonction des niveaux micro et macro de l'analyse.

Sur le premier point, je serai bref. L'ambition des premiers sociologues, qui était de formuler une théorie générale permettant de déduire la totalité des phénomènes sociaux d'un nombre fini de principes relatifs à l'essence du social et aux processus qui l'innervent, a visiblement fait long feu. En ce sens, Parsons, Luhman, Giddens, Elias et, en France, Bourdieu sont les derniers sociologues classiques. Mais ils restent tous plus importants pour certains de leurs travaux sur des objets spécifiques que pour leurs constructions conceptuelles sans doute magistrales mais faiblement opératoires et, donc, indéfiniment discutables. À côté des présupposés socio-philosophiques qui les sous-tendent, comme cela est bien normal, leur fragilité tient sans doute aux "boîtes noires" que ces théories générales introduisent dans leurs propositions - à l'instar de concepts tels que ceux de différenciation, de complexification, d'auto-poïèse ou encore d'habitus. En sorte que, dans beaucoup de cas, elles nous conduisent davantage à croire avoir compris qu'à pouvoir vraiment expliquer.

Mais ce reflux de l'ambition d'une théorie générale ne tient pas seulement à cet échec relatif des "suprêmes théories" (pour parler comme C.W. Mills). Il tient aussi, sans doute, à un certain renoncement des sociologues contemporains à un savoir cumulatif, c'est-à-dire ayant un certain niveau de stabilité et de généralité. Pour éviter d'entrer dans une discussion que j'aurais un certain goût à prolonger, je me limiterai à une hypothèse : je pense en effet qu'une accentuation sans doute excessive de ces traits évidents de la réalité sociale que sont son historicité, sa complexité et sa subjectivité a conduit les sociologues contemporains à se satisfaire peut-être un peu trop facilement d'une conception et d'une pratique disons "modestes" de la sociologie. Le contraste est en effet assez frappant entre, d'un côté, la grande richesse des moissons empiriques engrangées par notre discipline et, de l'autre côté, son relatif déficit théorique. Non pas que les sociologues aient renoncé à l'explication : ils s'efforcent de plus en plus, au contraire, de résoudre les énigmes qui se présentent à eux sous la forme de faits surprenants, mystérieux ou contradictoires avec les savoirs existants. Je dirais plutôt, d'une part, que les hypothèses qu'ils mobilisent sont assez peu indexées sur des savoirs plus larges et, d'autre part, qu'ils sont assez timides devant une élaboration de leurs résultats dans des synthèses théoriques de niveau un peu supérieur.

Bref, les savoirs sociologiques contemporains présentent un caractère assez accentué de discontinuité et de contextualité qui est sans doute la marque de l'expertise, mais qui déçoit un peu l'attente légitime d'un "savoir général sur le social". S'il est difficile de penser aujourd'hui la sociologie comme cette discipline "nomothétique" que nos ancêtres positivistes appelaient de leur vœux et à laquelle ils croyaient dur comme la physique newtonienne, il n'est pas interdit pour autant de regretter que la recherche de régularités empiriques - de niveau intermédiaire entre la singularité des faits et une universalité sans doute inaccessible - ne figure pas en meilleure place dans les agendas des chercheurs.

Ceci explique peut-être le succès croissant des démarches de nature anthropologique parmi les lecteurs des sciences sociales. Si l'anthropologie est aujourd'hui plus prudente dans sa recherche d'invariants structurels à l'échelle des sociétés globales et plus encore à celle de l'humanité, elle a le mérite, je crois, de n'avoir pas renoncé à la mise au jour de ces régularités structurelles (ou, mieux encore, "processuelles") qui, non seulement, parviennent à donner du sens aux phénomènes sociaux mais constituent aussi des bases utiles pour la formulation d'hypothèses plus spécifiques.

Enfin, et là c'est l'enseignant qui s'adresse à ses pairs, une telle conformation du savoir sociologique nous conduit à présenter à nos étudiants une image segmentée de la réalité sociale en champs et objets empiriques qu'il est souvent malaisé de relier et dont l'obsolescence est assez rapide - bref à dispenser des connaissances factuelles préalablement construites plus que des savoirs plus généraux que ces étudiants pourraient mettre à profit pour non seulement connaître le monde social mais aussi tenter de le comprendre. Peut-être, à cet égard, les enseignements de sciences sociales pourraient-ils faire une place plus large à l'anthropologie ou, plus généralement, à la présentation de "formes" (au sens de Simmel) et de processus générateurs permettant d'analyser des phénomènes qui ne sont pas nécessairement "au programme" ?

Un second trait de l'état actuel de la théorisation sociologique est relatif à la question de l'intégration des niveaux d'analyse - micrologique et macrologique. J'ai déjà souligné l'intérêt massivement porté à l'étude des ressorts des conduites individuelles. Je voudrais évoquer ici les problèmes de l'exploitation de ces acquis théoriques dans l'élaboration de savoirs sociologiques de niveau macroscopique - c'est-à-dire, l'apport de la sociologie de l'action à l'analyse des structures, analyse qui, en fin de compte, constitue bien le but de l'entreprise sociologique…

Dans ce domaine aussi, les progrès de la connaissance présentent un aspect ataxique. Pour le dire simplement, si nous sommes de mieux en mieux en mesure d'expliquer et de comprendre "pourquoi les acteurs font - individuellement - ce qu'ils font" (et, à cet égard, le savoir psychologique des sociologues a parfois peu à envier à celui des psychologues), notre connaissance théorique des phénomènes macrosociaux produits par l'agrégation de ces conduites reste assez déficitaire. (Pour prendre des exemples simples : nous savons mieux pourquoi des travailleurs se mettent en grève que pourquoi et comment éclate une grève ; ou encore : nous savons mieux pourquoi des adolescents suivent une mode vestimentaire que pourquoi cette mode est ce qu'elle est…) En d'autres termes, et pour rester dans le même paradigme, la connaissance théorique des processus par lesquels ces conduites s'agrègent pour produire des phénomènes collectifs est encore balbutiante. Or, ces processus sont d'une extrême complexité et leur maîtrise réclame l'élaboration de modèles où variables individuelles et variables collectives sont en interaction étroite. Si les architectures générales de ces modèles existent (chez Giddens, chez Archer, chez Elias, chez Bourdieu ou encore, plus récemment, chez Coleman) elles n'ont pas encore conduit de façon totalement satisfaisante à la spécification de démarches méthodologiques concrètes, et elles relèvent plus du spéculatif que de l'opératif. On peut ainsi affirmer sans grand risque que c'est dans ce domaine-ci que la théorie sociologique est appelée à mobiliser ses meilleures énergies.

Un des effets négatifs de cette lacune théorique et méthodologique réside dans la tentation de déduire les phénomènes collectifs des ressorts individuels de l'action, c'est-à-dire de s'en remettre parfois avec une certaine hâte aux discours des acteurs, voire à leurs motifs supposés, pour rendre compte des phénomènes collectifs auxquels ils participent - et de revenir ainsi à une vision subjective et atomisée du social. Certaines interprétations radicales (et, je crois, fausses) d'une "méthode compréhensive" où Weber, Simmel ou même Schutz auraient des difficultés à se reconnaître n'évitent pas cet obstacle et, dans quelques cas, revendiquent même une conception analytique du social entièrement fondée sur la subjectivité des acteurs.

Toutefois, on peut observer avec un intérêt certain l'émergence, parmi les domaines les plus novateurs de la discipline, d'une sociologie des réseaux qui prolonge et modernise les travaux pionniers de Simmel sur les "cercles sociaux" et, plus récemment, de P. Blau aux États-Unis. On a sans doute là un objet et une démarche qui dénotent l'intérêt des sociologues pour des niveaux d'analyse intermédiaires entre micro et macro, et qui permettent une prise en compte conjointe des individus et des structures.

Au total, puisqu'il faut conclure - et sans prétention aucune à l'exhaustivité ou, pire encore, au verdict - j'avancerai qu'un rapide et très superficiel examen de notre discipline la révèle en excellente forme sur sa capacité à nous informer sur le monde social, à nous le faire connaître empiriquement. C'est cette capacité, cette compétence, qui semblent d'ailleurs faire l'essentiel de son succès auprès de tous ceux qui ont besoin de connaître les faits pour agir. Avec la fin des grands paradigmes à prétention totalisante de l'ensemble des phénomènes et des processus du monde social, la sociologie tente de retrouver des principes positifs et opératoires d'intégration des niveaux du réel. Après avoir longuement exploré la voie des structures et des systèmes, elle est aujourd'hui revenue vers l'action et les acteurs. Si ce mouvement de balancier l'emporte pour l'instant vers des positions "individualistes" un peu exagérées, elle montre aussi qu'elle dispose d'une capacité de réflexivité qui ne lui fait jamais conserver trop longtemps des positions de déséquilibre. Qu'elle soit seulement un peu moins modeste dans ses ambitions scientifiques et elle progresserait sans doute plus vite encore.

 

 


Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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