Séminaire « L'enseignement des sciences économiques et sociales »

L'état des savoirs en économie

Jacques Le Cacheux, professeur d'économie, université de Pau, Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

La tâche qui m'est confiée aujourd'hui est à l'évidence, difficile : il s'agit de dresser le tableau de l'état des savoirs en sciences économiques. Après un moment d'hésitation, j'ai finalement accepté de relever ce défi. En effet, j'ai eu la chance de travailler de nombreux mois au sein du groupe d'experts qui a élaboré les nouveaux programmes des classes de première et terminale de lycée, ce qui me donne quelques idées sur la question. En outre, je travaille avec Jean-Paul Fitoussi à l'observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et je suis, à l'université de Pau où j'enseigne, en contact avec des étudiants de première année, issus de la filière sciences économiques et sociales des lycées.

Nul ne prétend embrasser l'état des savoirs en économie et mon exposé risque d'être à la fois encyclopédique et incomplet ! Cela dit, je me propose, après l'étude des avancées de la théorie, d'aborder le domaine plus empirique des laboratoires de l'économie.

Les avancées de la théorie économique

Aujourd'hui, ces avancées sont très nombreuses. Dans les années 1970 et 1980, on a successivement parlé d'une nouvelle théorie macroéconomique, de la croissance et du commerce international. On pourrait donc voir dans ces années un renouvellement complet de la théorie économique. Ce n'est pas le cas. Je voudrais toutefois décrire le changement de paradigme opéré alors. Le mouvement s'est produit dans le sens d'une plus grande exigence d'unité épistémologique en sciences économiques et notamment en microéconomie. Je considère pourtant que ces nouvelles théories économiques se sont trop souvent appuyées sur d'anciens fondements et que par conséquent elles n'ont qu'une portée limitée.

Nouvelle macroéconomie et nouvelle microéconomie

À partir de la fin des années 1960, le développement de la macroéconomie a été à la fois réactionnaire et novateur en matière épistémologique. Un certain nombre de théoriciens américains comme Milton Friedman ou Robert Lucas ont remis en cause la pensée macroéconomique dominée à l'époque par les théories keynésiennes. Ils voulaient reconstruire la macroéconomie sur des bases différentes, notamment sur des fondements microéconomiques. Dans les années 1970 et 1980, cette évolution a eu pour conséquence la mise en place de modèles néo-monétaristes. Les conclusions de ces théories étaient toutes assez similaires et énonçaient que les politiques économiques étaient au mieux inefficaces, et au pire, nuisibles. Cette pensée a donné le jour à des recommandations mises en œuvre en Europe. L'instauration de la Banque centrale européenne en est un exemple. Il s'agit de contraindre les politiques économiques et de les confier à des institutions indépendantes afin de les soustraire au pouvoir politique. Ces conclusions s'opposent à la théorie keynésienne d'un interventionnisme public actif.

Selon moi, cette nouvelle macroéconomie a l'inconvénient de s'appuyer sur d'anciens fondements microéconomiques. Ses conclusions ne sont recevables que dans un environnement parfaitement équilibré tel que le décrit la théorie microéconomique néoclassique. La révolution de la macroéconomie des années 1970 et 1980 me paraît donc aboutir à un certain échec.

En revanche, il me semble que la microéconomie a connu un foisonnement et un renouveau radical grâce à la réflexion de chercheurs comme Joseph Stiglitz. Le renouvellement de la macroéconomie procède d'une analyse des imperfections du marché ; celles-ci sont de plusieurs ordres :

  • l'existence d'externalités
    Il existe des interdépendances hors marché qui jouent un rôle fondamental dans différents domaines comme la croissance ou la localisation des activités. La vision économique est transformée par ces apports théoriques qui prennent enfin en compte les dimensions d'espace et de temps.

  • l'imperfection de la concurrence
    Dans la plupart des secteurs, la concurrence est imparfaite. Cela avait finalement été peu pris en compte dans les fondements microéconomiques de la macroéconomie.

  • l'imperfection de l'information
    Le marché est aussi un système de production et de transmission de l'information. En reconnaissant l'importance de l'information pour les marchés, on constate son caractère coûteux et asymétrique. Les grands débats actuels sur la gouvernance d'entreprise et de marché, sur la régulation et les institutions, touchent à cette problématique de l'information.

  • les limites de la rationalité des agents
    Un certain nombre d'analyses récentes se fondent sur cette imperfection de la rationalité et aboutissent à des conclusions différentes de celle de la microéconomie néoclassique.

Je voudrais évoquer trois domaines dans lesquels des progrès importants ont, de ce fait, ont été réalisés.

  • la prise en compte de l'hétérogénéité des agents
    La macroéconomie fondée sur des principes microéconomiques se contente de la notion d'agent représentatif. Cela revient à résumer la macroéconomie en une microéconomie. Les problèmes de coordination et d'inégalités sont évacués. La prise en compte de l'hétérogénéité des agents permet de reconstruire une véritable macroéconomie.

  • la banque et la finance
    On est aujourd'hui mieux en mesure de construire des théories macroéconomiques dans lesquelles la finance et la banque jouent un rôle. Pour cela, il faut abandonner la notion d'agent représentatif et mettre en question l'hypothèse d'information parfaite.

  • les institutions
    Grâce aux théories des jeux, des incitations ou des agences, de nombreux progrès ont été réalisés sur la compréhension de l'influence des institutions sur l'économie. Les Français sont à la pointe dans ce domaine d'étude et nombre de travaux très intéressants sont effectués.

Les laboratoires de l'économie

L'empirique a un rôle fondamental pour des sciences économiques actuelles. Le développement des laboratoires de l'économie en est le signe :
les progrès dans la collecte de données
Dans les dernières décennies, le développement des données microéconomiques a été considérable. Nous disposons d'informations riches et détaillées sur le comportement des agents grâce aux grands échantillons. Cela permet d'effectuer des expérimentations, des exercices de vérification ou des falsification. En ce domaine, l'Europe est très en retard sur les États-Unis et de l'autre côté de l'Atlantique, les institutions ont compris l'importance de ces données pour stimuler la recherche en économie. Elles produisent une grande quantité d'études et les mettent gratuitement à disposition des chercheurs. En Europe, les efforts pour soutenir la production de données sont encore très insuffisants. De plus, les études sont mal diffusées.

Ces dernières années, l'économie a massivement développé des outils de simulation numérique, ce qui permet de mettre en place des laboratoires artificiels dans lesquels des expériences peuvent être menées. Le progrès de la connaissance en économie en dépend. Ainsi à l'OFCE travaillons-nous en premier lieu à l'élaboration de modèles de micro-simulation construits sur la base de larges échantillons. Développés en France depuis une dizaine d'années, ces modèles permettent la simulation des effets d'une politique fiscale, sociale ou autre. Ils peuvent éclairer la prise de décision politique en donnant des indications précises, par exemple, sur la variation de la consommation de tabac suivant le montant des taxes. Cet outil permet de répondre à une véritable demande sociale. Le domaine de l'éducation est également concerné. En second lieu, nous travaillons à l'élaboration de modèles d'équilibre général calculable. Ils construisent des représentations complètes du monde dans lesquelles tous les marchés sont interdépendants. En ce sens, la démarche est walrasienne.

Il en existe deux grandes catégories. D'une part, des travaux qui visent à analyser les conséquences du commerce international ; d'autre part, des études sur les modèles d'équilibre général calculable à génération imbriquée. Sur ce dernier type de travaux, les équipes de l'OFCE, en collaboration avec d'autres chercheurs, ont mis en place un modèle qui prend en compte les interactions dynamiques entre différentes variables ne relevant pas toutes de l'économie comme la démographie ou l'innovation technologique. Ainsi l'étude du vieillissement de la population est intéressante car le phénomène a des répercussions sur l'économie. De tels outils servent à simuler des scénarios cohérents et à en mesurer les effets.

Je voudrais conclure en rappelant que j'enseigne en première année à l'université de Pau et qu'en un semestre je me fixe comme objectif de donner des rudiments intelligibles et utiles d'analyse économique à un public très divers. Parmi tous ces étudiants, deux tiers au moins ne feront plus jamais d'économie : la question est de savoir ce qu'il convient de leur enseigner autant d'ailleurs qu'à ceux qui poursuivront dans cette voie. Au vu des nouveautés et des bouleversements que j'évoquais précédemment, on pourrait être tenté de croire qu'il faut revoir l'enseignement actuel de l'économie. Je pense qu'il est nécessaire d'enseigner les " savoirs " solides acquis depuis David Ricardo et Adam Smith comme la théorie des avantages comparatifs ou celle des rendements décroissants mais qu'il est souhaitable de tenir compte des évolutions. Il semble important d'insister sur les savoirs fondamentaux, en disant aux étudiants que des révolutions ont eu lieu. J'estime en ce sens que le manuel de Joseph Stiglitz 1 est exemplaire de ce qui peut être enseigné à l'heure actuelle et je crois possible d'appréhender des révolutions dans les savoirs en science économique dès la première année d'université voire dès l'enseignement secondaire.

 


  1. Stiglitz J., Principes d'Economie moderne, De Boeck Université, 2000.


Actes du séminaire national - L'enseignement des sciences économiques et sociales 19 et 20 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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