Colloque « Espace et éducation »

Les bénéfices sociaux de l'observation de la Terre

Éric Vindimian, chef du service de la recherche et de la prospective au ministère de l'Écologie et du Développement durable

Je vais tenter de vous montrer pourquoi, pour notre ministère "observer la Terre" est important.

Que sont les politiques de l'économie du développement durable ?

En cinq ans, la connaissance du développement durable dans la population est un acquis.

Le développement durable est un mode de développement qui n'épuise pas les ressources naturelles, protège la biodiversité, protège la santé, prévient les risques naturels et industriels, assure le développement économique pour tous.

C'est une idée très généreuse, une sorte de "nirvana" de toute politique publique.

Ce concept s'entend dans le long terme. Nous ne léguons pas la planète à nos enfants, nous la leur empruntons. Nous devons considérer que la planète est un bien que nous empruntons à nos enfants et que nous devons rendre dans le meilleur état possible.

Le développement durable repose sur trois piliers : écologique (ressources, biodiversité, les relations des espèces et leur milieu), social (développement durable pour tous), économique (le développement durable ne prône pas le retour à l'homme proche de la nature).

Geoss (Global Earth Observation System of Systems) est un processus issu des travaux du G8 à Évian. Il a débouché sur un premier sommet à Washington, en juillet 2003, et a conduit à un sommet à Bruxelles en février 2005. Ce processus vise à faire converger les actions d'observation de la Terre de toute la planète et à construire un système ouvert intégrant toutes les observations des uns et des autres.

Lors de ce sommet de Washington, neuf bénéfices sociaux de l'observation de la Terre ont été définis :

  • réduire les désastres liés aux risques naturels et anthropologiques ;
  • améliorer et lutter contre les maladies de l'homme ;
  • étendre la capacité des sociétés à atteindre les objectifs de développement durable ;
  • comprendre le changement climatique ;
  • améliorer les ressources en eau et comprendre le cycle de l'eau ;
  • améliorer la gestion et la protection des écosystèmes marins ;
  • surveiller et gérer les écosystèmes terrestres et l'utilisation des sols ;
  • soutenir l'agriculture durable ;
  • comprendre, mesurer et arrêter la perte de biodiversité (au niveau international,
    l'objectif est d'arrêter la perte de biodiversité en 2010).

Ce sont ces points qui sont brièvement développés dans la suite de l'exposé.

Risques naturels : l'exemple de l'évolution des surfaces inondables

Je me suis fondé sur une carte de l'Ifen (Institut français de l'environnement) montrant l'évolution des surfaces favorables ou défavorables à l'infiltration de la pluie. Si l'on modifie la couverture des sols, on modifie le ruissellement et la pénétration de l'eau dans les sols. Par exemple, le parking d'un supermarché est nettement moins drainant qu'un sol sableux !

On constate une certaine évolution des surfaces imperméabilisées et une diminution importante des surfaces toujours en herbe. Quant à la forêt, les indicateurs sont relativement satisfaisants : la France ne souffre pas de déforestation. En revanche, la diminution des surfaces en herbe et l'imperméabilisation des sols posent problème. Elles peuvent expliquer en partie les inondations, même si beaucoup d'autres éléments entrent également en compte, comme par exemple les crues de grande intensité qui se produisent généralement dans des zones déjà gorgées d'eau.


Évolution régionale des surfaces très favorables (boisées ou en herbe) et défavorables (imperméabilisées) à l'infiltration de la pluie entre 1992 et 2003. Source : ministère de l'Agriculture, de l'Alimentation, de la Pêche et des Affaires rurales, Service central des enquêtes et études statistiques (enquête Teruti). © Cnes.

L'observation de la Terre permet de dégager des indicateurs intéressants pour la gestion de ce risque naturel important dans notre pays.

La lutte contre les maladies

Nous avons besoin de connaître et de prévenir les maladies, notamment leurs évolutions. En observant la Terre, on peut anticiper plus facilement l'apparition des maladies et prendre des mesures de prévention (déplacement de population, consommation d'eau, etc.).

En outre, on peut travailler aussi sur les maladies elles-mêmes. Les centres de surveillance épidémiologique fournissent ainsi des données en temps réel. Quand un médecin détecte une maladie, il peut immédiatement diffuser l'information dans des banques de données à travers des liaisons hertziennes. En intégrant toutes les données, il est possible de savoir où se trouvent les maladies. À l'aide de modèles, on peut déterminer si la maladie est isolée ou si l'on se trouve face à un phénomène d'épidémie. Dans le cas du Sras, on a traqué la maladie partout sur la planète et émis des mesures de protection pour détecter si, à travers les voyages, la maladie pouvait s'étendre. Cette maladie a fait beaucoup de victimes, mais elle aurait pu être encore plus mortelle s'il n'y avait pas eu, dans beaucoup de pays, des systèmes sanitaires performants sachant détecter très vite la maladie.

Atteindre les objectifs de développement durable

En quoi l'observation de la Terre peut permettre aux sociétés d'atteindre les objectifs de développement durable ? Prenons l'exemple de l'observation de géographies humaines ou économiques. La comparaison de la fiscalité environnementale dans les pays de l'OCDE permet de dresser une typologie des pays. Le groupe 1, dont la France fait presque partie, correspond aux pays à faible fiscalité environnementale. Le groupe 2 englobe les pays à fiscalité environnementale plutôt élevée. Ces comparaisons permettent de définir des politiques publiques et de connaître les ambitions de nos partenaires lors de négociations internationales.


Le poids de la fiscalité environnementale dans les pays de l'OCDE. Source : Medd, d'après les travaux de la OCEE pour la France et d'après les données OCDE (année 1999) pour les autres pays. © Cnes.

Le changement climatique : exemple de l'évolution de la hauteur d'eau

Vous constatez une augmentation de 24 centimètres de la hauteur d'eau dans le Pacifique sud qui signe l'arrivée du phénomène El Niño en 2002. Si l'on observe de manière très précoce cette augmentation du niveau de l'eau, il est possible de prévoir ce qui va se passer dans un certain nombre de régions dont on sait que le régime climatique est soumis au phénomène El Niño. Le fait de l'observer précocement permet de prendre des mesures de prévention.

Ressources en eau

La donnée d'observation que j'ai choisie n'est pas physique. On peut en effet choisir d'observer, par exemple, la préoccupation des hommes face aux problèmes de l'eau et des ressources en eau. Pour les Français, le premier sujet d'inquiétude est lié aux rejets des eaux usées industrielles. Le deuxième sujet est celui de la pollution des mers et des océans. Les Français évoquent ensuite l'utilisation des engrais et des pesticides dans l'agriculture, les inondations et les crues, l'assèchement des rivières, la disparition de certains poissons et le rejet des eaux usées des ménages.

Si l'on veut conduire une politique publique qui vise à protéger les eaux, on ne peut pas se contenter de préoccupations aussi faibles pour des phénomènes aussi importants. Prenons le cas des inondations. À chaque inondation, les journaux télévisés insistent sur les conséquences individuelles sur les populations et le sujet est médiatisé pendant 15 jours. Cependant, seuls 14 % des Français se disent préoccupés par les inondations. Comment alors convaincre les populations de ne pas habiter dans des zones inondables données, si, premièrement, elles ne savent pas qu'il s'agit de zones inondables, si, deuxièmement, c'est le seul endroit où elles peuvent habiter à des prix abordables et si, troisièmement, elles se soucient peu des inondations ? En termes d'éducation à l'environnement, si l'on veut mener une politique de protection contre les inondations, il faut avant tout sensibiliser les Français sur les risques liés aux inondations.


El Niño, 12/2002, hauteur des eaux. © Cnes.

Si l'on prend le sujet de la pollution industrielle, elle est probablement bien moins dangereuse que la pollution agricole ou même que la pollution de chacun d'entre nous, mais c'est le premier sujet de préoccupation des Français. Pour le Français moyen, l'industriel est le pollueur, pas lui.

Pour concilier développement économique et protection des écosystèmes, il faut changer les mentalités.

Écosystèmes terrestres : la quantité de carbone dans les sols

Le carbone qui se trouve dans les sols ne se trouve pas, par définition, dans l'atmosphère. En outre, sur le plan agronomique, les sols riches en carbone sont des sols fertiles. Connaître la quantité de carbone des sols contribue à la connaissance de la fertilité des sols et à la connaissance du cycle du carbone sur la planète (effet de serre et changement climatique).

Biodiversité : l'évolution de la qualité écologique des eaux

La mesure de la qualité écologique des eaux passe par la collecte d'invertébrés vivant au fond des eaux. On repère un certain nombre d'espèces clés pour déterminer un indicateur de richesse des eaux. Or, on sait que certaines espèces disparaissent si les eaux sont polluées. Au contraire, d'autres espèces apparaissent dans des stations de référence où les eaux sont peu polluées.

La modélisation

La prévention et la prédiction sont possibles à partir de la modélisation des phénomènes observés.

Pic d'ozone en µg/m3, prévision du 16/09/2004 pour le jour même. Pic d'ozone en µg/m3, prévision du 16/09/2004 pour le lendemain. Pic d'ozone en µg/m3, prévision du 16/09/2004 pour le surlendemain.
Cartes de prévisions du niveau d'ozone. © Cnes.

 

Avec des cartes de prédiction du niveau d'ozone, il est possible d'émettre des hypothèses sur les risques et de prendre des mesures de restriction de la circulation automobile, par exemple. On peut ainsi faire des simulations de l'impact de certaines mesures politiques. Cependant, pour qu'elles aient un effet positif, ces dernières doivent être prises au bon moment. Il ne sert à rien, par exemple, d'arrêter la circulation le jour où l'on constate un pic d'ozone. Il est préférable d'anticiper de quelques jours pour prévenir l'émission des précurseurs de ce gaz.

La surveillance de la qualité de l'air en France coûte entre 50 et 60 millions d'euros par an. Le réseau de mesure de la qualité des sols coûte environ 7 millions d'euros, ce qui est somme toute assez restreint au regard des informations que cette observation produit. L'Institut français de l'environnement, chargé de compiler toutes ces données et de les présenter sous forme statistique, dispose d'un budget de 7 millions d'euros. L'Institut de veille sanitaire a un budget de 31 millions d'euros. Globalement, les coûts sont assez limités.

Quel est le coût de la protection de l'environnement ?

En observant le graphique, on constate que les deux indices sont relativement corrélés. Il apparaît que ce sont les pays riches qui dépensent le plus pour protéger l'environnement. Cela démontre que le fait de dépenser de l'argent pour protéger l'environnement ne conduit pas à la catastrophe économique. Cela veut dire également que le développement durable est quelque chose de possible. Je ne dis pas que cela soit simple et qu'il puisse être généralisé à tous les groupes sociaux et à toute la planète, mais en tout cas, il n'y a pas à choisir entre protéger l'environnement et protéger l'économie. L'observation de la Terre représente des coûts, mais protéger l'environnement, ce n'est pas de l'argent gaspillé.


Dépenses des pays pour la protection de l'environnement. En abscisse : indice de la performance économique des pays ; en ordonnée : indice de la pression de la réglementation environnementale dans les pays. © Cnes.

Conclusion

L'observation de la Terre concerne de nombreux champs dont il est possible de tirer de grands bénéfices. L'observation de la Terre ne se limite pas aux observations depuis l'espace. Les données humaines ont leur importance et leur pertinence. Il faut donc coupler des observations diverses (données satellite, mesures in situ, données humaines) et des modèles.

Échanges avec la salle

De la salle : Vous avez présenté des cartes très intéressantes. Cependant, comment en faire des outils pédagogiques ? Comment les enseignants peuvent-ils expliquer aux élèves la façon dont ces cartes et graphes ont été réalisés ? Quels outils et moyens mettez-vous à la disposition des enseignants ?

Éric Vindimian : Les illustrations des exemples que j'ai choisis proviennent de différentes sources : le Cnes, l'Agence de l'eau, le réseau RMQS (Réseau de mesure de la qualité des sols), etc. Je vous conseille le site de l'Ifen qui est un bon portail pour trouver des informations. Si l'on reprend l'exemple de la qualité des sols, le site du réseau RMQS explique quelles observations ont permis de calculer des paramètres pertinents. En travaillant avec des spécialistes chargés d'intégration de mesures, vous trouverez des clés pour raccorder ces documents et ces métiers aux disciplines que vous enseignez. Vous pourrez en effet montrer comment ces disciplines conduisent à des connaissances qui peuvent contribuer au développement durable. À mon sens, il faut donc aborder cela par discipline et faire se rencontrer les élèves et les spécialistes, dans le cadre de travaux d'investigation.

Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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