Colloque « Espace et éducation »

Mars, planète rouge, mythes et explorations

Francis Rocard, astrophysicien, responsable des programmes d'exploration du Système solaire, Cnes

Toutes les agences spatiales du monde s'intéressent à l'exploration de la planète Mars et, au premier chef, les Américains dont le budget représente six à sept fois celui de toute l'Europe réunie.

Présentation de la planète Mars

C'est une planète qui impressionne et intrigue les chercheurs depuis toujours, notamment par le caractère original de son relief. Au centre de Mars se trouve par exemple un gigantesque canyon, la vallée Marineris (Valles Marinerirs), aux dimensions bien plus importantes que le canyon du Colorado. Sa longueur est de 6 000 kilomètres, sa largeur fait plusieurs centaines de kilomètres et sa profondeur atteint 8 kilomètres. Il existe aussi de gigantesques volcans sur Mars, comme le mont Olympe (Olympus Mons) et les trois volcans de Tharsis. On peut distinguer également un grand nombre d'écoulements qui tous suivent la pente naturelle de la surface du sud vers le nord.

Le gros défaut de la planète Mars est sa petite taille. En effet, les planètes telluriques ont accumulé un grand nombre de matériaux radioactifs de longue période qui se sont désintégrés pendant des millions, voire quelques milliards d'années, en produisant une chaleur interne qui se dissipera à leur surface. Plus une planète est grosse, plus elle aura accumulé d'énergie interne par ce processus et plus longtemps elle mettra à se refroidir. La planète Mars, dont le diamètre est deux fois plus petit que la Terre, a perdu ses éléments radioactifs et s'est ainsi refroidie plus rapidement que la Terre. Sa température actuelle est ainsi d'environ 0 degré Celsius le jour et -100 degrés Celsius la nuit, pour une pression de 6 à 10 millibars, ce qui représente moins d'un centième de la pression terrestre. À des températures si froides et avec une telle pression, l'eau n'est pas thermodynamiquement stable. Si l'on pose un verre sur Mars, le liquide se mettra à bouillir en quelques minutes et seul subsistera un peu de glace au fond du verre. L'histoire de l'eau sur cette planète intéresse les scientifiques et justifie les missions d'exploration qui y sont effectuées, car l'eau liquide est la condition nécessaire à l'apparition de la vie.

Historique du mythe

Le mythe de Mars prend naissance lors de la deuxième moitié du XIXe siècle lorsque Giovanni Schiaparelli publie une carte de Mars assez documentée avec une nomenclature des différents canaux. C'est ce terme de «canal» qui provoquera par la suite l'idée de constructions artificielles. À la même époque, Percival Lowell consacre sa vie à l'observation de la planète Mars, il dénombre plus de 400 canaux et développe la thèse de la gémellisation des canaux. Son idée est de démontrer que les Martiens vivent un cataclysme planétaire les obligeant à faire fondre les glaces polaires pour irriguer les cultures des plaines de l'équateur, grâce à ces canaux…Le mythe des canaux martiens perdure pendant 50 ans, bien que cette argumentation développe autour d'elle un grand nombre de débats et de polémiques.

En 1920, Antoniadi, utilisant la plus puissante lunette astronomique disponible (la grande lunette de l'observatoire de Meudon), affirme que plus l'instrument est performant plus les canaux se désagrègent en estompages irréguliers. Dès lors, la communauté scientifique abandonne cette thèse. Le mythe de la vie sur Mars reste cependant très ancré dans les esprits avec, dès 1950, l'apparition des premiers Ovni et des petits hommes verts dans les mentalités…

Les missions

Du mythe à la réalité

La réalité de Mars n'arrive que lentement. Il faut préciser que l'exploration de cette planète est très difficile, le bilan aujourd'hui est que seul un tiers des missions vers la planète rouge est couronné de succès. Ce faible taux de réussite se comprend aisément pour les premières missions car la technologie n'était pas encore au point, il est en revanche plus étonnant pour les échecs récents.

En 1965, la sonde Mariner 4 survole l'hémisphère sud de Mars et en rapporte 22 images d'une qualité médiocre représentant essentiellement des cratères, ce qui est une grande déception pour les partisans de la vie sur Mars qui découvrent une planète ressemblant à la Lune.

En 1972, Mariner 9 découvre l'essentiel des reliefs martiens tels que la vallée Marineris et le mont Olympe, qui est le plus grand volcan connu du Système solaire avec un diamètre de 700 kilomètres pour une altitude de 30 kilomètres. Le succès de cette mission est très vite occulté par les missions Viking, essentiellement dédiées à la recherche de la vie sur Mars, qui apportent des éléments très importants, comme les images de fleuves asséchés. Ces traces laissées par l'eau suggèrent que l'eau liquide pouvait exister à la surface et, par conséquent, que Mars devait posséder une atmosphère chaude et humide peu de temps après sa formation. En outre, on peut observer des «vallées de débâcle», qui sont des zones se retrouvant brutalement sous un flot d'eau considérable pendant quelques jours. Ces zones nous permettent de calculer la présence de gigantesques volumes d'eau qui semblent n'être restés en place que pendant une courte période. Ces événements se sont malheureusement produits il y a plus de 3 milliards d'années. Il est possible d'observer aussi un grand nombre de cratères d'impact, qui sont le signe d'une surface très ancienne. L'un de ces cratères, profond de plusieurs kilomètres, aurait mis en évidence la présence de glace souterraine, étudiée actuellement par un programme d'observation européen. En 2002, la publication d'une carte, basée sur les observations faites par Mars Odyssey, a confirmé la plupart des hypothèses émises sur la présence d'eau sur Mars. La concentration d'hydrogène est en effet bien réelle à certains endroits de la planète, notamment dans les zones polaires.

Mars est une planète «en pente», avec une dichotomie entre le Nord et le Sud. Le Nord est composé de basses plaines alors que le Sud comporte des hauts plateaux cratérisés. L'eau s'écoule donc du sud vers le nord, ce qui permet de croire à l'existence, au nord, d'un océan circumpolaire. Cette vaste plaine pratiquement dépourvue de reliefs, compatible avec la présence d'un océan, est un argument en faveur de cette thèse. Néanmoins, les problèmes thermodynamiques liés à l'eau peuvent aussi laisser penser que l'eau stagnante a plutôt tendance à geler.

Par ailleurs, il existe environ 200 sites sur Mars, sur lesquels on trouve des ravines (ou gulies en anglais) situées sur des flancs de cratères ou des falaises toujours orientés vers le sud et situés préférentiellement aux hautes latitudes sud. Cela est troublant, car ces ravines semblent géologiquement très récentes alors que le climat est censé être incompatible d'écoulements d'eau liquide depuis plus de 3 milliards d'années. La roche y est très peu érodée et les accumulations de débris viennent sur des dunes de sables, qui, à l'échelle géologique, sont certainement très récentes. Plusieurs thèses ont été développées pour expliquer ces observations. La première d'entre elles suggère la présence d'eau liquide à quelques centaines de mètres de profondeur. Un bouchon de glace sur le flanc du cratère bloquerait cette eau. Quand le bouchon fond, pour une raison qui reste à comprendre, l'eau se met à couler tout en s'évaporant en quelques minutes. Elle a néanmoins le temps de provoquer les effets de ravinement que l'on observe depuis l'orbite. En revanche, la thèse semblant la plus plausible souligne le fait que beaucoup de poussières riches en glace viennent s'accumuler sur ces flancs de cratères. Or, en raison d'un phénomène chaotique, l'axe de rotation de Mars, ou obliquité, a tendance à se coucher vers l'équateur sur une période de temps de 100 000 ans. L'axe de rotation de Mars peut donc se coucher jusqu'à 60 degrés, ce qui aboutit à ce que le pôle Sud soit exposé au Soleil pendant la moitié de l'année. Par conséquent, on peut comprendre la présence des ravines par la fonte des poussières riches en glace d'eau.

La mission Mars Express

Mars Express est la première et unique mission européenne d'exploration de Mars. Tous les autres programmes ont été effectués par les Russes et les Américains. Cette sonde dispose d'instruments de qualité avec une caméra en couleurs et stéréoscopique, qui permet de disposer d'images en couleurs réelles et non plus colorisées. Le volcan Olympe a ainsi été davantage observé. Son observation démontre que sa pente est faible, de l'ordre de 4 %, ce qui signifie que la lave y est extrêmement fluide. Il possède aussi la particularité de posséder de hautes falaises, sans doute provoquées par le ravinement d'anciens glaciers situés à l'ouest et au sud du volcan. Sa grande dimension suggère que ce volcan a perduré pendant plus de 2 milliards d'années, ce qui est extraordinaire. C'est un des arguments qui laisse penser qu'il n'existe pas de phénomène de tectonique des plaques sur la planète Mars. À la surface terrestre, la tectonique des plaques crée, dans son mouvement, des chaînes de volcans, comme c'est le cas à Hawaï. Or la situation du mont Olympe montre bien que l'activité volcanique s'est concentrée en un seul et même endroit, ce qui explique ses proportions gigantesques.

Oméga est un instrument français de spectro-imagerie visible et infrarouge. Oméga a observé la calotte polaire sud en été, lorsque le givre de gaz carbonique, qui peut s'étendre jusqu'à 50 degrés de latitude, s'est pour une grande part sublimée dans l'atmosphère. On pensait auparavant que cette calotte était constituée essentiellement de gaz carbonique. Selon ces observations, il existe en fait une épaisse couche de glace d'eau sous-jacente à la fine couche de glace carbonique plus volatile. Il s'agit là de la première découverte, sans aucune interprétation possible, de l'existence de l'eau sur Mars.

Bilan des missions d'exploration de Mars

Pour ce qui est de l'exploration au sol de Mars, deux rovers, baptisés Spirit et Opportunity, ont été envoyés à la surface de la planète. Il s'agit d'engins d'environ 200 kilogrammes dotés de six roues motrices qui se déplacent grâce à l'énergie électrique fournie par des panneaux solaires. Ils sont dotés d'antennes multidirectionnelles pour communiquer avec la Terre et les satellites, et d'un bras télescopique afin d'analyser directement des échantillons de la surface de Mars.

La mission Spirit Spirit a atterri le 4 janvier 2004 dans un cratère alimenté par une vallée de débâcle. L'objectif est de savoir si ce cratère a été un lac au moment où la vallée de débâcle l'aurait rempli d'eau. Si tel est le cas, les roches du cratère devraient avoir conservé les traces de cet événement, comme la présence d'accumulation de sédiments ou de roches hydratées. Il s'agit donc de les rechercher avec cet engin spécialement dédié à l'étude géologique.

Spirit a apporté la quatrième vision du sol de Mars après les deux sondes Viking et Pathfinder. La caméra de descente a permis de déterminer, au mètre près, son lieu d'atterrissage. Cela permet d'enrichir l'objectif scientifique de ce type de mission. Il semble que la température soit finalement moins froide que ce que l'on pensait, s'établissant à -85 degrés Celsius la nuit. Ceci est important pour la durée de vie de la mission dans la mesure où la batterie de l'engin est très sensible au froid. Grâce à un cadran solaire (ou plutôt un gnomon) qui permet de mesurer la grandeur et la direction de l'ombre que crée le Soleil sur le style, il est possible de diriger le robot par rapport au nord géographique. Ce dispositif fait office de boussole dont l'utilisation n'est pas possible sur Mars faute de champ magnétique dipolaire. Par ailleurs, en observant le Soleil, on s'aperçoit que son éclat est atténué par la présence de poussières en suspension dans l'atmosphère.

Vers le sud-est, nous apercevons des collines situées à environ 3 kilomètres, elles sont baptisées du nom de chaque astronaute décédé lors de l'explosion de la navette Columbia. En revanche le site d'atterrissage se révèle être extrêmement rassurant, un paysage plat et dépourvu de rochers, sur lequel il n'est pas difficile de manipuler le rover.

Dès son atterrissage, Spirit a analysé la composition du sol à l'aide de ses différents instruments. Le premier est une ponceuse, nécessaire à l'analyse du sol et permettant d'obtenir un matériau pur n'ayant pas été altéré par les poussières et la présence d'eau. Le deuxième instrument est un spectromètre à rayons X, envoyant des ions énergétiques dans le sol qui émet à son tour des rayons X dont l'énergie est caractéristique de la nature des atomes du sol. Ce détecteur va ainsi mesurer la composition élémentaire du sol, en termes de silicium, d'oxygène, de fer... Cette analyse doit mener à la composition minéralogique des cristaux composant la roche. Un autre instrument spécifique à Mars est un spectromètre Mössbauer particulier permettant de mesurer la quantité de fer dans le matériau, et son degré d'oxydation. La couleur rouge de la planète Mars est due en effet à la présence de grandes quantités de fer oxydé. Enfin, le dernier instrument est un microscope donnant des images sur une dimension au sol de 3 centimètres. Il a permis de constater que le sol est composé d'une poussière très fine et de petits cailloux de quelques millimètres. C'est cette poussière que l'on retrouve dans l'atmosphère de Mars et qui la rend opaque.

L'analyse du sol a permis de détecter de l'olivine, ce qui est une mauvaise nouvelle, puisqu'il s'agit d'un minéral disparaissant en présence d'eau liquide. Il n'est donc pas possible que l'eau ait existé dans chaque lieu où l'on trouve de l'olivine.

Le spectromètre à rayons X donne, quant à lui, une concentration typique de basalte correspondant à une roche volcanique quelconque, alors que la recherche s'orientait davantage vers l'étude d'une roche sédimentaire. Il n'est donc pas encore prouvé que ce cratère ait été un lac, et la recherche doit se poursuivre.

Spirit a donc commencé de nouvelles analyses mais un événement catastrophique s'est produit : le rover n'a plus envoyé aucune image pendant 10 jours en raison d'une saturation de sa mémoire « flash » de stockage des informations, le contraignant à relancer constamment son calculateur. Heureusement, le Jet Propulsion Laboratory (JPL), responsable de la mission, est parvenu non sans mal à formater cette mémoire. Dix jours plus tard, une nouvelle image est parvenue à la Terre et le robot a pu repartir. Par ailleurs, le système de communication de Mars Global Surveyor permettant de communiquer avec le rover a été fourni par le Cnes.

La mission s'est alors déplacée dans une autre direction, vers un nouveau cratère. L'environnement a changé brutalement et la situation est devenue périlleuse pour le rover en raison d'un sol plus rocailleux. Le robot utilise un mode de déplacement sophistiqué et doit mobiliser toute son intelligence pour repérer les obstacles rocheux et les éviter. Néanmoins, il avance très lentement car il est limité par l'énergie ; c'est Espace et éducation le problème de l'énergie solaire sur Mars qui s'illustre par le fait que le rover a mis 60 jours pour parcourir 300 mètres. Le risque est que le robot se retrouve sur le flanc, même si plusieurs senseurs immobilisent l'engin dès que celui-ci est incliné de plus de 20 degrés. Finalement, le cratère Bonneville ne s'est pas révélé très intéressant en l'absence de roches affleurantes. En revanche, le bouclier largué par le rover au cours de la descente a été retrouvé et fera sans doute l'objet d'une étude, dans la mesure où son impact avec le sol a pu créer un petit cratère.

Faute de pouvoir descendre dans le cratère, Spirit s'est donc fixé pour objectif les collines Columbia, distantes de 3 kilomètres, alors que l'engin n'a été fabriqué que pour un parcours de 600 mètres. Cela signifie que tous les systèmes doivent fonctionner mieux que prévu. Nous nous sommes rendu compte que nous jouissions certains jours d'une visibilité extraordinaire. En effet, il est possible d'apercevoir au loin un certain nombre de falaises, qui se situent à plus de 80 kilomètres. Indépendamment du fait que Mars est plus petite que la Terre et que son horizon disparaît par conséquent plus rapidement, ces falaises sont tellement hautes qu'on peut les apercevoir. Ces falaises lointaines sont en fait les flancs du cratère Gusev. Le rover se dirige ainsi vers les collines Columbia. Une image prise par Mars Global Surveyor met en évidence des traces sombres linéaires qui se révèlent être les traces laissées par les roues du rover. Ces traces sont visibles car la poussière claire est soulevée partout où les roues de l'engin sont passées laissant apparaître la roche sous jacente plus sombre.

Pourquoi les collines Columbia sont-elles particulièrement intéressantes ? L'image prise par le spectromètre infrarouge thermique de Mars Odyssey au début de la nuit met en exergue la présence de roches sous-jacentes sur les collines alors que la poussière domine partout ailleurs. Or ses roches pourraient confirmer l'existence d'un lac ancien dans le cratère Gusev.

Au bout de 155 jours, le rover parvient au pied des collines Columbia et doit monter avec ses panneaux solaires orientés en permanence vers le Soleil. L'équipe américaine a passé une semaine à étudier le rocher Clovis, se trouvant à flanc de colline, pour tirer enfin des conclusions intéressantes. On peut y constater, en effet, la présence de sel de chlore, de brome et de soufre, ce qui est la caractéristique d'une roche sédimentaire. La thèse de l'existence d'un lac au cœur du cratère se voit donc relativement confirmée.

Il se trouve que nous sommes actuellement en période de conjonction. Cela signifie que Mars, le Soleil et la Terre sont alignés. Cela est très défavorable en termes de communication spatiale. Les échanges vont donc être impossible pendant une dizaine de jour. Le rover Spirit va ralentir sa progression pendant une grande partie de l'hiver et continuera son ascension dès lors que les températures augmenteront, si sa roue avant droite, qui commence à s'éroder, le permet. Il devrait donc terminer sa vie sous peu, à proximité des collines Columbia. Enfin, la thèse de la présence d'un lac au fond du cratère Gusev a été rendue plus complexe par le fait qu'un gigantesque volcan se trouve à proximité et pourrait être à l'origine de la concentration de basalte retrouvée sur un grand nombre de rochers. Il faudra donc analyser ces données afin de s'assurer de la présence d'un lac et de sa durée de vie.

La mission Opportunity
Dans le cas d'Opportunity, le rover s'est posé près de la zone de Meridiani Planum, qui se situe au croisement du méridien zéro et de la latitude zéro. Ce lieu est riche en un minéral appelé «hématite» qui se forme généralement en présence d'eau. L'objectif d'Opportunity est d'identifier véritablement, sur le terrain, la nature de l'hématite et des minéraux alentour, ce qui pourrait révolutionner nos connaissances sur Mars.

L'engin s'est posé à 7 kilomètres du point visé, ce qui est remarquable de précision et nécessite des techniques très avancées. La première image envoyée par Opportunity confirme le bon atterrissage du rover qui, bien que placé sur le flanc, est parvenu à redresser sa position. Pendant la phase de rebond sous airbags, la sonde a roulé dans le cratère de la même façon qu'une bille dans un bol avant de se stabiliser au fond.

Pour la première fois sur Mars, l'équipe d'Opportunity a trouvé des roches affleurantes et non plus uniquement des cailloux posés. L'analyse de ces roches garantit la certitude de la composition du sol et de son histoire passée. Par conséquent, ce doit être l'objectif immédiat du rover. En se rapprochant, on voit déjà que ces roches sont constituées de strates supposant la présence d'un phénomène de sédimentation.

La découverte de sel en quantité considérable est probablement le résultat le plus important de l'ensemble de ces missions. La quantité de sel augmente jusqu'à 50 % au fur et à mesure que l'on creuse la roche, ce qui n'a jamais été constaté sur Mars et ne peut s'expliquer que par la présence d'eau liquide, probablement acide et très riche en sel, qui s'est évaporée par la suite et a provoqué la cristallisation du sel que l'on retrouve sur ces roches.

Après avoir analysé plusieurs roches et la poussière du sol pendant plusieurs semaines, le rover Opportunity se dirige ensuite vers le cratère Endurance. Ce cratère est beaucoup plus intéressant dans la mesure où il possède la taille d'un terrain de football ainsi que des roches affleurantes. La descente s'est révélée très difficile, à la limite de ce que le rover peut faire sans déraper ou basculer. Cela signifie aussi que la remontée ne sera pas forcément possible. Il s'est donc agi de déterminer l'endroit le plus intéressant scientifiquement et le moins dangereux pour le rover, avec l'espoir de pouvoir sortir du cratère. Deux mois ont été ainsi nécessaires pour descendre 50 mètres. L'analyse des sols a confirmé la trace d'hématite contenue dans les roches sédimentaires qui ont tendance à s'éroder avec le vent. L'intérêt de sonder géologiquement la surface en allant en profondeur, en descendant dans le cratère, est d'effectuer ainsi un saut dans le passé, et ce davantage que dans le petit cratère Eagle. Actuellement, après 240 jours d'exploration, le rover a pu mesurer la variation des traces de sel en fonction de la profondeur. Ces résultats seront bientôt publiés.

Pour terminer, j'aimerais ajouter qu'il est possible de s'intéresser aux éclipses du Soleil par les satellites de Mars, Phobos et Déimos, ce qui nécessite beaucoup de savoir-faire et de connaissances sur les éphémérides. Cela permet de préciser les coordonnées de l'orbite de Phobos avec une très grande précision. De même, On a pu observer pour la première fois, depuis Mars, un astre qui nous est cher : la Terre.

Les missions à venir

Que va-t-il se passer maintenant dans le domaine de l'exploration de Mars ? On peut mentionner trois missions d'envergure. La première est une mission à très haute résolution spatiale appelée Mars Reconnaissance Orbiter, qui consiste en la mise en place d'un satellite doté de panneaux et de caméras gigantesques. L'objectif est d'envoyer par la suite des missions très ambitieuses grâce à des images de haute résolution afin de connaître parfaitement le relief de la planète. Ce sont les échecs du passé qui ont justifié cette mission, qui devrait se dérouler en 2005.

Le mouvement Terre-Mars permet de lancer des engins en direction de la planète rouge uniquement tous les 2 ans. C'est la raison pour laquelle la mission suivante sera lancée en 2007, avec l'atterrissage d'un engin fixe à proximité du pôle Nord. Cet engin consistera seulement en un bras manipulateur doté d'instruments d'analyse géochimique, l'objectif étant de comprendre la nature des strates que l'on observe près des pôles. Chaque couche géologique peut correspondre à des variations climatiques à l'échelle de 100 000 ans. Il ne s'agit pas de creuser en grande profondeur, mais d'identifier les volatils contenus dans ces couches.

Enfin, en 2009, une dernière mission projette d'envoyer un rover de troisième génération de la taille d'une petite voiture ayant une masse d'environ 600 kilogrammes. Les chercheurs souhaitent mesurer la présence de carbone et de molécules organiques complexes. C'est une mission extrêmement ambitieuse et très coûteuse qui utilise une alimentation nucléaire. La distance que pourra parcourir l'engin est officiellement de 30 kilomètres mais nous pouvons penser qu'elle sera dix fois plus longue. Un tel engin explorera donc réellement Mars à une échelle régionale, ce qui est tout à fait passionnant. Le système d'atterrissage, très original, posera le rover à l'aide d'un câble et de rétrofusées.

Pour finir, la mission que les scientifiques attendent depuis 15 ans est le retour d'échantillons de Mars, qui devrait se produire vers 2015. Cela suppose de décoller de Mars avec une fusée et un rover. Ce rover collectera les échantillons et les placera au sommet de la fusée de remontée. Il faudrait l'équivalent d'Ariane 1 à la surface de Mars pour que la fusée se dirige directement vers la Terre. C'est la raison pour laquelle un rendez-vous en orbite devrait avoir lieu. La sonde Genesis est ainsi revenue récemment sur Terre. Ce qui importe, c'est que le conteneur ne se brise pas lors de son impact avec la surface terrestre.

Rien n'est encore décidé pour le moment. Par conséquent, l'avenir de l'exploration de Mars est encore très incertain. Le scénario de l'exploration humaine de Mars ne semble pas pouvoir intervenir avant 2025, si les Américains, qui comptent plutôt passer par la Lune pour aller sur Mars, poursuivent ce projet ambitieux.

Échanges avec la salle

De la salle : Pourquoi la mission Opportunity a-t-elle été appelée ainsi ?

Francis Rocard : Pour baptiser les missions spatiales, la Nasa lance un appel d'offres ouvert à tous par l'intermédiaire d'Internet. L'histoire d'Opportunity est assez émouvante, dans la mesure où le nom a été trouvé par une petite orpheline qui affirma que l'esprit (Spirit) et l'opportunité (Opportunity) de la conquête spatiale lui donnait le goût de vivre.

De la salle : Pourriez-vous revenir sur la question des carbonates ?

Francis Rocard : Les carbonates se forment par dissolution du gaz carbonique dans l'océan. Par conséquent, si l'on trouve des carbonates, c'est qu'il y a eu des océans par le passé. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas trouvé de carbonates, ce qui pose un réel problème. Certains chercheurs sont convaincus qu'il n'y a pas de carbonates sur Mars et, de fait, l'instrument Oméga de Mars Express, le plus sophistiqué dans la recherche de carbonates, n'en a pas trouvé sur Mars. Des études récentes montrent qu'en milieu acide, ce qui semble être le cas sur Mars, les carbonates ne se forment pas. En revanche, Oméga a trouvé des quantités importantes de sulfates, au même titre que Spirit et Opportunity. Cela va poser aussi le problème des sels. Néanmoins, la surface de Mars est recouverte de poussières pouvant dissimuler les carbonates de même que l'intensité de l'activité volcanique qui a recouvert les terrains anciens de laves et de poussières. Il est probable que des analyses seront faites avec une meilleure résolution à l'avenir.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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