Colloque « Espace et éducation »

L'espace et ses enjeux

Luc Tytgat, chef de l'unité Politique et coordination de la recherche spatiale, direction générale de la recherche de la Commission européenne

L'Union européenne joue un rôle dans le secteur spatial. Cependant, il est nécessaire de coordonner et de mettre en commun des ressources pour amplifier et prolonger la recherche de solutions spatiales. Deux éléments sont à distinguer : les enjeux spatiaux pour l'Europe et la manière dont l'Europe peut apporter au domaine spatial, par l'intermédiaire de l'Agence spatiale européenne, de la Commission européenne et du Cnes, des innovations importantes.

J'aimerais d'abord rappeler que je travaille à la direction générale de la recherche, pour la Commission européenne qui est le moteur des initiatives de l'Union européenne. Cette direction construit la politique spatiale de l'Union européenne. Mon rôle est de coordonner les opinions des différentes directions générales de la Commission en évaluant les différentes propositions (lancement de nouveaux satellites, création de nouveaux services). Il nous faut mettre en relation la recherche spatiale avec la demande. En effet, il faut disposer d'utilisateurs qui garantissent la viabilité économique et technique. L'utilisation de l'espace dans le domaine météorologique apparaît comme un exemple clair et démontre qu'un programme peut vivre avec ses propres besoins financiers dès lors que les utilisateurs expriment leurs demandes. Nous essayons de fédérer et de mutualiser ces demandes de telle sorte que l'industrie soit capable de fournir une réponse à ces besoins.

L'Europe face aux enjeux de l'espace

L'outil spatial représente de multiples intérêts pour l'Europe ; l'envoi d'un satellite ne s'effectue plus au bénéfice d'un seul pays. Le domaine spatial est un moyen pour l'Europe de préserver son indépendance et son autonomie sur la scène internationale.

L'espace au service de l'industrie

Le secteur spatial contribue également à la prospérité commerciale de l'industrie. En effet, l'infrastructure spatiale mise à disposition permet aux industriels de vendre des services en dehors de l'Europe. Pour cela, l'Europe doit investir et consacrer des budgets à la hauteur des attentes des industriels. D'importants investissements ont déjà été réalisés aux États-Unis et permettent à l'industrie américaine d'intervenir à l'échelle mondiale grâce à une compétitivité naturelle. Cet enjeu stratégique implique de mettre en place des budgets à la hauteur des industries. Il nous appartient de mettre en œuvre les grands programmes spatiaux manquant à l'Europe pour permettre à l'industrie de s'organiser. Le programme Galileo a ainsi démontré que l'Europe, lorsqu'elle s'organise au niveau spatial, peut effectuer des applications civiles ambitieuses capables de contribuer à la définition de nouvelles normes mondiales. Dans ce sens, le GPS est devenu une norme dans un grand nombre de véhicules. La construction de grands programmes spatiaux montre aussi que l'Europe est en marche et peut se mobiliser autour de grands projets. Un débat doit avoir lieu entre les États membres pour montrer que chacun, même le secteur privé, peut et doit participer à ce mouvement.

L'espace au service de la défense

L'espace peut être mis au service de la défense et de la sécurité. Une opération militaire européenne ne peut aujourd'hui se concevoir qu'avec des moyens permettant de se déployer et d'obtenir des informations capables de faciliter l'envoi et le déplacement de troupes armées. L'Europe a un rôle à jouer au niveau de la défense, en termes de mise en place des forces d'intervention rapide. Au sein de l'Union européenne, ce domaine est davantage défini à l'échelle nationale. C'est pourquoi ces ressources doivent être mises en commun pour que l'espace permette de développer les capacités transfrontalières au niveau européen.

L'espace au service de la science

L'espace peut par ailleurs aider la science : la science est dans l'espace et peut se faire depuis l'espace. Il s'agit par exemple de trouver l'origine de la vie, de développer des processus industriels sans pesanteur et de trouver de nouveaux minéraux sur d'autres planètes. Tout cela participe au progrès de la connaissance, sujet cher à la Commission européenne. Le mariage entre l'espace et la science sera donc un fil conducteur de toutes nos activités dans le futur. C'est la raison pour laquelle la science spatiale joue un rôle central dans le programme européen, dans la mesure où elle est un signe de notre vitalité. Investir dans l'espace et la science revient aussi à attirer l'attention des jeunes sur les carrières scientifiques. Il faudra que le programme européen soit un travail de longue haleine, pour montrer aux jeunes qu'il y a un futur dans ce domaine. Il existe un certain nombre d'activités scientifiques attirant cette population en dehors de l'Europe, et nous allons devoir enrayer ce mouvement. C'est la raison pour laquelle un colloque comme celui-ci participe à l'action européenne tendant à favoriser un regain d'intérêt des populations, et plus particulièrement des jeunes, pour le domaine spatial.

L'espace au service de l'environnement

L'espace permet de développer les acquis scientifiques, de créer des vocations et de développer la connaissance. Dans une certaine mesure, il doit aussi aider à la protection de la planète ; l'Union européenne a un rôle important à jouer. C'est la raison pour laquelle nous souhaitons disposer des meilleurs instruments. J'aimerais m'arrêter sur quatre thèmes essentiels : les changements climatiques, les pressions environnementales, les catastrophes naturelles et le Global Monitoring for Environment and Security.

En termes de changements climatiques, il est urgent de mettre en place des instruments permettant de s'assurer que le protocole de Kyoto est respecté. Nous devons savoir si nous sommes prêts à investir des budgets communautaires dans cette matière et s'il s'agit d'une priorité par rapport à d'autres politiques telles que la politique agricole. Il existe en effet des pressions environnementales au sein de l'Europe ; il convient de savoir comment s'effectue le déploiement des villes et comment l'urbanisation est gérée par les États membres, avec la possibilité de réaliser une meilleure occupation des sols.

En ce qui concerne les catastrophes naturelles, il a été fait appel à plusieurs reprises à l'observation satellitale, notamment lors du naufrage de l'Erika. Cette catastrophe nous a interpellés au niveau européen, et nous a amenés à accélérer la mise en place de moyens d'observation pour la politique de sécurité maritime. Cette politique est fondée sur la capacité technologique à observer une mer à partir de l'espace et à sanctionner le pollueur. Dans ce sens, le programme naissant actuellement en Europe, intitulé Global Monitoring for Environment and Security, est un programme de surveillance de l'environnement et de la sécurité. Il doit nous aider, de manière coordonnée, à mettre les fonds en commun et à disposer d'une couverture de surveillance. Il s'agit d'une contribution importante de l'Union européenne avec l'Agence spatiale européenne.

L'espace au service du développement économique

L'espace est un moteur de développement économique. En décembre 2003, les chefs de gouvernements de l'Union européenne ont en effet considéré que les applications spatiales pouvaient permettre de relancer l'économie si elles étaient inscrites dans un calendrier européen. Le programme Galileo sera ainsi générateur d'innovation technologique et, par suite, d'emploi. Il existe donc une réelle possibilité de développement économique dans des domaines tels que les télécommunications et l'accès de chacun à Internet. Des capteurs sont déployés partout en Europe afin de disposer d'une photographie complète de la situation actuelle. Cela peut donner naissance à une activité nouvelle. Dans le même sens, le domaine spatial peut prendre part à l'aide au développement. Un grand nombre d'initiatives ont été prises avec plus de 120 États afin de contribuer à leur développement et à l'accès aux technologies.

L'espace au service de la sécurité des populations

L'espace est un enjeu stratégique de l'Europe dans la mesure où nous observons qu'il se situe au centre de notre vie quotidienne. Il nous influence tous les jours, nous permet de mieux connaître l'évolution de l'Univers et d'avoir une meilleure connaissance de nous-mêmes. Il faut donc investir dans cette dimension au niveau européen et privilégier l'utilisation scientifique de l'espace afin de favoriser la recherche et la dynamique scientifique européenne. L'espace est au service de la sécurité des populations. Il est ainsi possible de maîtriser davantage les incendies de forêt, de même que les troupes européennes peuvent agir dans d'éventuels conflits en disposant d'une meilleure information.

Nous souhaitons aussi mettre en avant l'idée que l'investissement consacré au lancement d'un satellite doit être mis au service de tous, avec comme vocation de pouvoir satisfaire les communautés civile et militaire. C'est en fédérant les besoins de l'ensemble des politiques européennes dans un même cahier des charges que nous pourrons partager les coûts d'investissement et lancer des satellites viables à la hauteur de nos besoins.

Panorama du potentiel spatial européen

Je souhaiterais souligner l'importance des infrastructures européennes participant au programme spatial.

Les différentes structures spatiales

L'Agence spatiale européenne est un modèle fonctionnant depuis 30 ans, fondé sur un accord intergouvernemental entre 17 États. Cette agence est capable de soutenir la recherche et le développement technologique qui doit être un instrument important dans la mise en place de la politique spatiale européenne. Elle est donc un partenaire privilégié de l'Union européenne, avec lequel un accord-cadre a été signé afin de définir des actions en commun.

Un autre atout de l'Agence spatiale européenne est sa capacité à mobiliser les États membres autour d'activités scientifiques et ce, de manière obligatoire. C'est un programme pour lequel il n'y a pas de discussion sur le retour industriel, ce qui nous posait un problème pour élaborer un programme efficace, d'autant plus que l'augmentation du nombre d'États membres ralentissait la prise de décision. La mission de l'Agence reste dans la logique de l'Union européenne, puisqu'un programme communautaire est toujours applicable de manière obligatoire au sein des États membres. La capacité de l'Agence spatiale à mettre également en œuvre des programmes facultatifs est une facilité non négligeable. Il s'agit dans ce cas de rassembler un groupe d'États engagés dans un projet commun sans attendre un consensus. C'est ce que l'on appelle la coopération renforcée qui, dans le cadre européen, trouve une fonctionnalité remarquable puisqu'elle permet de dépasser certains antagonismes freinant trop souvent la mise en œuvre de projets d'envergure. La manière dont l'Agence spatiale européenne fait usage du centre spatial guyanais est remarquable, dans la mesure où l'on utilise un site national avec des investissements européens.

L'exploitation opérationnelle de l'espace passe aussi par des structures telles que l'Eumetsat. Cette organisation lance des satellites européens ; elle prédit la météo et possède sa propre autonomie financière. Dans la même mesure, Arianespace a construit son propre succès à l'échelle planétaire. Elle démontre, par son autonomie financière, que l'Europe est capable de s'investir dans le domaine spatial. L'Union européenne doit structurer la demande pour aider le secteur spatial à apporter la réponse la plus appropriée. Le lancement de Galileo a été réalisé grâce à un cahier des charges impliquant un nombre maximum d'utilisateurs.

Les moyens d'intervention de l'Union européenne

En ce qui concerne la recherche, nous pensons que le domaine spatial ne pourra pas se développer sans une mise en réseau des différents laboratoires et agences spatiales européennes. C'est pourquoi l'Union européenne octroie des bourses afin de permettre aux chercheurs de pouvoir se déplacer en Europe. Ce qui explique qu'elle renforce les aspects éducatifs dans sa constitution. Le projet de traité adopté par les chefs de gouvernement souligne notamment cette dimension et l'article III-147 évoque la coopération entre les entreprises et les centres de recherche des universités en proposant le développement d'un pôle de recherche européen sur l'espace. Par ailleurs, l'article III-183 souligne la volonté de développer la dimension européenne de l'éducation par la mobilité des étudiants et enseignants, par la coopération entre les établissements, par l'échange d'information et par l'éducation à distance.

Le traité constitutionnel envisagé tend aussi à donner à l'Union européenne un rôle plus actif dans le secteur spatial en raison d'une décroissance des budgets octroyés par les États membres au secteur spatial. La Commission européenne devra ainsi effectuer des propositions de coordinations, en complément des interventions des États membres en essayant d'apporter son aide aux secteurs souffrant d'un manque technologique, et en amont de l'activité spatiale.

Ainsi la Commission lance de nouvelles initiatives en consultant le secteur concerné. C'est la raison pour laquelle un «livre vert» comportant douze questions a été créé en 2003 en partenariat avec l'Agence spatiale européenne. La question des vocations et compétences était posée au secteur spatial. À partir de cette consultation, nous avons pu tirer des conclusions et les réunir dans un «livre blanc», qui est notre plan d'action et reflète le projet de chantier initié. Dans le domaine de l'éducation, la Commission souhaite encourager les carrières scientifiques et technologiques, rajeunir la population scientifique, créer un environnement de travail international et faciliter la mobilité de la main-d'œuvre. Il faudra inscrire l'espace dans les programmes scolaires et universitaires pour montrer qu'il est au cœur de la vie des citoyens et intervient auprès de chacun d'entre nous. La Commission souhaiterait aussi contribuer à des programmes ciblés de promotion du domaine spatial. Un besoin de rêve disparaît aujourd'hui en l'absence de grands programmes spatiaux européens. Face à cela, plusieurs outils sont disponibles pour mieux sensibiliser la jeunesse : l'image des astronautes, un site Internet réservé aux plus jeunes ou encore la mise à disposition de canaux de télécommunication. On peut aussi imaginer une semaine mondiale de l'espace ou la création de concours entre établissements scolaires autour du secteur spatial.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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