Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

Le point de vue du paléontologue : quand peut-on parler d'homme ?

Pascal Picq, paléontologue au Collège de France

J'apporterai trois éléments de réponse à la question de l'unicité de l'homme. L'homme est une espèce unique parmi les autres espèces tout aussi uniques. L'homme est unique car notre espèce, Homo sapiens, est la seule du genre Homo. Enfin, l'homme est une espèce unique car, apparemment, elle est la seule à se poser la question de son unicité, c'est-à-dire de son ontologie.

Dans l'état actuel des connaissances sur l'évolution de l'homme au sens large, j'essaierai de conclure sur les enjeux et les implications pour l'enseignement des sciences de la vie et de la Terre et, plus particulièrement, de ma discipline : la paléontologie.

L'homme, espèce unique parmi les autres espèces uniques

L'homme est unique comme les autres espèces sont uniques. La situation se complique lorsqu'on introduit le fait que l'homme descend du singe, car le singe représente une biodiversité étonnante et méconnue. En effet, il existe 140 espèces de singes dont certains ressemblent bien plus à l'homme que d'autres. Que représente cette unicité de l'homme face à un "paquet informe pétri d'ignorance" qu'on appelle le singe ? Définir l'unicité de l'homme ne consiste pas à mettre en exergue les spécificités de l'homme de façon artificielle. Du point de vue des enjeux de l'enseignement, la systématique est une démarche scientifique simple qui consiste à observer, à comparer et à classer. Découvrir l'unicité de l'homme, c'est redéfinir sa place dans la nature. Il faut aborder la question au travers des faits dont nous disposons, quelles que soient les positions philosophiques ou religieuses. En effet, enseigner l'évolution de l'homme pose des problèmes évidents dans certaines classes. Définir le propre de l'homme consiste à s'installer dans le cadre de la systématique moderne car la systématique elle-même a évolué. La systématique évolutionniste était pétrie d'une certaine idée du progrès. Aujourd'hui, l'analyse des structures de parenté bénéficie à nouveau d'un a priori favorable au travers de l'anthropologie moléculaire notamment.

Enfin, il convient d'établir une distinction entre les taxons actuels sur lesquels interviennent l'approche moléculaire et les taxons de racines. La systématique ne peut s'inventer qu'à travers une démarche ouverte qui incite les élèves à aborder cette question de l'unicité de l'homme. Celle-ci ne deviendra cohérente que si on cesse de dissocier l'homme de la nature.

La seule espèce du genre Homo

Aujourd'hui, il n'y a qu'une seule espèce humaine sur cette Terre. Il y a un mois, Flora, une espèce d'homme de petite taille - moins d'un mètre - a été découverte sur l'île de Florès, à l'est de Java. Le nanisme insulaire est un processus d'adaptation phénotypique parfaitement connu chez tous les grands mammifères. En revanche, le phénomène n'avait jamais été identifié chez l'homme.

Il y a 40 000 ans, indépendamment des controverses sur Neandertal, trois ou quatre espèces d'hommes habitaient la Terre. Le fait qu'il n'y en ait plus qu'une aujourd'hui a donné l'impression d'une évolution dirigée, avec des implications sur notre vision de l'avenir et sur notre enseignement. Pour toutes les périodes pour lesquelles nous disposons de fossiles, plusieurs espèces contemporaines sont représentées dans notre arbre biogénétique. Les chercheurs ont, en général, tendance à placer tous les fossiles dans la lignée humaine. En effet, si les chimpanzés et les hommes sont les espèces les plus proches de la nature actuelle, c'est parce qu'ils partagent un certain nombre de caractères. Selon le principe de parcimonie, ces caractères sont ceux du dernier ancêtre commun. Dès lors, tout fossile du dernier ancêtre commun a des caractères qui évoquent à la fois la lignée humaine et la lignée du chimpanzé. L'anthropologue nourri à la mamelle de l'anthropocentrisme considère que les caractères qui évoquent la lignée humaine sont forcément dérivés et que ceux évoquant la lignée du singe sont nécessairement archaïques. La science situe ainsi le dernier ancêtre commun à 9 millions d'années. Il est probable que la découverte d'un fossile de 10 millions d'années fera remonter le dernier ancêtre commun à 10 millions d'années. Ce "refus du singe" témoigne d'une représentation archaïque de la relation de l'homme au primate.

Selon les connaissances actuelles, le temps des premiers hommes remonte à 2 millions d'années. Nous avons tendance aujourd'hui à multiplier le nombre de taxons car nous sommes confrontés à des difficultés liées aux connaissances parcellaires et à la variabilité. Il existe un consensus pour considérer que l'unicité qui est celle de notre espèce aujourd'hui se met en place il y a entre 1 et 2 millions d'années. Le vrai genre Homo apparaît avec les premiers grands hommes qui se sont affranchis de leurs liens avec le monde des arbres et peuvent vivre en milieu plus ouvert. Dans les âges glaciaires, la fréquence des variations climatiques s'accentue. Tous les grands singes, les hommes, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orangs-outans sont confrontés à une biodiversité croissante des singes à queue, les cercopithèques. Notre groupe est en voie d'extinction en termes de biodiversité. Les derniers représentants de la lignée des grands singes africains sont les orangs-outans. Les grands singes européens se sont éteints il y a 6 millions d'années quand la Méditerranée s'est quasiment asséchée. En Afrique, les grands singes subissent l'évolution et la biodiversité croissante des babouins, alors qu'en Asie, les orangs-outans subissent l'évolution des macaques. Ce phénomène s'est accentué au fil du temps et, il y a 1 million d'années, il ne reste plus qu'un rameau, le genre Homo, qui sort d'Afrique au moment où la biodiversité de notre lignée s'éteint, ce qui est paradoxal.

L'évolution du genre Homo est très mal connue dans la période allant de - 1, 5 million d'années à - 700 000 ans. Les petits groupes d'individus sont très dispersés et laissent peu de vestiges. À partir de 700 000 ans, on trouve beaucoup plus de données. De façon schématique, les néandertaliens peuplent l'Europe, le Proche-Orient jusqu'à l'Asie centrale et les Homo sapiens peuplent le Sud. En ce qui concerne l'Asie centrale, les écoles d'anthropologie chinoises et occidentales divergent. Les australopithèques et les pré-hommes disparaissent entre - 1, 5 et - 1 million d'années et le genre Homo se retrouve seul. Au moment où notre espèce occupe toute la Terre, les autres espèces disparaissent…

Pourquoi enseigner la paléontologie ?

Il existe deux façons de voir l'évolution. Certains parlent d'"hominisation" comme si l'évolution était dirigée vers l'homme. Au contraire, l'hominisation nous amène à reconsidérer notre place par rapport à la nature. L'hominisation est un concept scientifique de Teilhard De Chardin qui postule qu'une espèce qui prend conscience de sa place dans la nature va peser considérablement sur l'avenir de cette planète. L'espèce humaine a un poids géophysiologique considérable, et c'est ce qu'on appelle le développement durable !

Il existe une autre façon d'envisager l'évolution, une sorte de darwinisme caricatural qui consiste à considérer que la disparition des autres espèces n'a pas d'importance. Ce discours est cynique et laisse entendre que nous sommes les vainqueurs d'une nature marâtre dont il nous faut nous venger.

L'évolution continuera d'une manière ou d'une autre. La question qui se pose à nous est de savoir comment nous allons accompagner ce changement. Un des enseignements de l'évolution nous conduit à réfléchir sur l'avenir de notre espèce, sur nos rapports avec l'environnement et avec les autres espèces. Il s'agit d'un enjeu considérable. Enseigner l'évolution de l'homme ne doit pas être un plaidoyer pour le triomphe de l'espèce Homo sapiens. Je ne nie pas la place de l'homme dans l'évolution. La question de l'identité de l'homme renvoie à une autre spécificité. Nous avons cette capacité à réfléchir sur nos origines et nos devenirs. Il n'existe pas une seule culture humaine aujourd'hui comme hier qui ne se soit posé la question de la relation de l'homme à l'univers, au cosmos. La paléontologie n'a pas pour mission de se substituer à cette culture. Nous nous posons les mêmes questions, mais avec un mode de raisonnement scientifique qui interroge l'état des données et valide ou refuse certains modèles. Ce qui est demandé à un modèle scientifique, c'est de fournir un état intelligible de l'ensemble des connaissances, d'avoir une valeur heuristique, de conforter ou réfuter des hypothèses.

Le sujet des origines et des devenirs est un sujet qui intéresse tout le monde. Cette question nous permet de confronter différents modes de questionnement du monde, celui des religions, celui des philosophies, celui des sciences. Les sciences n'ont pas un discours totalisant. Sur les origines et le devenir de l'homme, il n'existe pas de vérité dernière. L'interrogation scientifique est une interrogation d'ordre universel qui peut être appréhendée par toutes les cultures. Nous n'apporterons pas une réponse définitive, mais la réponse que nous apportons a une portée universelle. Le fait que nous ayons une origine commune, qu'elle se situe en Afrique ou ailleurs, nous amène à redéfinir l'arborescence de la diversité culturelle à partir d'un fonds commun qui, s'il est questionnable, est recevable par toutes les populations humaines.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent