Suivez-nous
Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Aimer Le Havre, une révolution culturelle ?

Fabienne Chevallier, présidente de l'association D.o.c.o.mo.mo.

Intervention préliminaire de Claude Loupiac

Fabienne Chevallier va évoquer l'architecture du Havre et le nouveau regard porté par les Havrais sur leur ville. Historienne de l'architecture, elle a publié plusieurs ouvrages. Je vous recommande particulièrement la lecture de celui qui porte sur les rapports entre l'identité nationale finlandaise et l'architecture d'Eliel Saarinen.

Elle achève actuellement son mandat à D.o.c.o.mo.mo. France, qui fait partie d'une association internationale qui s'intéresse au patrimoine du XXe siècle. Cette association œuvre pour la Documentation et la Conservation des édifices et des sites du Mouvement Moderne (D.o.c.o.mo.mo.). Elle a été fondée en 1988 à l'initiative d'architectes et d'universitaires hollandais et a très vite essaimé dans le monde entier. Il existe aujourd'hui 48 sections nationales qui conduisent d'abord un travail scientifique. Elle regroupe des universitaires et des architectes et cherche à dresser l'inventaire des édifices du XXe siècle qui mériteraient d'être conservés ou protégés. Un fichier des œuvres est ainsi instauré. Chaque fiche décrit l'historique du bâtiment concerné et apporte des arguments sur sa valeur patrimoniale.

Les sections nationales relaient également les demandes d'autres associations ou des particuliers qui œuvrent pour la protection d'édifices menacés. De nombreux édifices du XXe siècle sont détruits. Grâce à l'action d'associations comme D.o.c.o.mo.mo., certains peuvent être sauvés.

D.o.c.o.mo.mo. France a développé un fichier. Elle cherche également à promouvoir l'architecture du XXe siècle, à travers des actions de type éducatif. Vous pourrez mieux connaître les objectifs et les actions de D.o.c.o.mo.mo. France en consultant son site web, accessible depuis le portail www.archi.fr.

Comme vous le savez, la ville du Havre s'est portée candidate pour être inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. D.o.c.o.mo.mo. France a joué un rôle important en termes d'assistance et d'expertise pour le montage du dossier de candidature de la ville. Fabienne Chevallier a très largement contribué à ce travail, en jouant un rôle de conseil auprès de la Ville et en menant un ensemble d'actions qui ont pesé dans le changement du regard des Havrais sur leur ville.

Fabienne Chevallier

Le titre de mon intervention, quelque peu provocateur, souligne qu'aimer Le Havre n'est une évidence ni pour les spécialistes internationaux qui seront chargés d'examiner le dossier de candidature de la ville ni pour les Havrais eux-mêmes. Je vais m'attacher à expliquer les raisons de cette situation. J'essaierai aussi de montrer comment l'architecture du Havre peut devenir un élément incontestable du patrimoine du XXe siècle.


Faire aimer une ville de prime abord déconcertante

Une architecture singulière

À bien des égards, Le Havre est une ville déconcertante. Quatre exemples significatifs le montrent bien. Les immeubles d'habitation, de hauteur moyenne, sont incongrus par rapport aux doctrines de l'entre-deux-guerres. Ils n'ont rien à voir avec des gratte-ciel d'affaires, ni avec les immeubles d'habitation de très grande hauteur comme ceux conçus par Le Corbusier dans ses projets de l'Entre-deux-guerres. Le Corbusier proposait aussi de séparer nettement les fonctions de la ville, avec des zones de travail, d'habitation et de loisir.

Le Havre contient en outre des objets architecturaux déconcertants, dont la signification symbolique ne correspond pas à la fonction. C'est le cas du fameux volcan conçu par l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui est la Maison de la Culture de la ville. Cette construction ne se laisse pas appréhender facilement, en raison de son caractère fermé. Le Havre offre un spectacle minéral étonnant car le béton y est très répandu. Ce matériau était privilégié par Auguste Perret qui a été l'architecte en chef de la reconstruction de la ville. Même s'il était le maestro de l'utilisation du béton armé, Perret a laissé un univers quelque peu austère en raison de cette minéralité.

Le Havre a été très touché par la Seconde Guerre mondiale, qui a laissé 80 000 habitants sans-abri et a détruit la majeure partie des édifices. Après cette destruction, l'activité économique a changé. Avant la guerre, il existait une fusion entre la ville et le port. Le Havre était une ville industrieuse dont les marins animaient le centre. Après le conflit, la ville n'assiste plus qu'en spectatrice au transit portuaire. Le port a en effet dû être découplé géographiquement de la ville.

Comment mieux faire apprécier par ses habitants cette ville remarquable pour nous, historiens, mais qui ne peut être traitée comme une icône de salon ?

Faire aimer Le Havre

C'est la municipalité qui a été l'acteur principal de la revalorisation du Havre et du changement de regard de la population sur la ville. Son effort a d'abord concerné le maintien de la ZPPAUP qui avait été mise en place en 1995.

Pour faire aimer le patrimoine, il fallait le restaurer et le diffuser. Rue commerciale mal aimée par les habitants, la rue de Paris a été rénovée. Les espaces commerciaux situés au rez-de-chaussée des bâtiments, en pleine dévitalisation, ont été restaurés ; les entresols ont disparu. Le service "Ville d'art et d'histoire" s'est attaché à diffuser ce patrimoine. Pour faire aimer la ville, il convenait de conduire un travail de mémoire et d'appropriation collective autour du patrimoine. Les apports de D.o.c.o.mo.mo. ont été indirects concernant ces deux axes d'action de la Ville. L'association visait à contribuer à la connaissance de la ville grâce à l'éclairage des sciences humaines. Parallèlement, la ville a été valorisée sur un plan touristique. D.o.c.o.mo.mo. a identifié trois grands objectifs :
- resituer le Havre dans la contribution française à l'histoire des modernes ;
- choisir un laboratoire de recherche pour son impact citoyen (la rue de Paris) ;
- encourager une transformation urbaine respectueuse de l'histoire comprise et assumée.

Le petit patrimoine que constitue la Halle aux poissons du Havre est admirable. Dans cette halle en béton armé, l'ordonnance des voûtes et l'éclairage zénithal formant un véritable puits de lumière sont remarquables. Nous avons souhaité conduire un travail de va-et-vient permanent entre ce type de micro-architecture et la ville.


Resituer Le Havre dans la contribution française à l'histoire des modernités urbaines

Le patrimoine symbolique du "Paris de l'entre-deux-guerres"

La construction d'un lien entre Le Havre et l'histoire des modernités urbaines a un impact tant pour les historiens que pour les habitants de la ville.

Une certaine nostalgie est attachée à la rue de Paris telle qu'elle avait pu être avant sa dévitalisation. Nous nous sommes d'abord attachés à comprendre pourquoi cette forme urbaine existait au Havre. En fait, le visage urbain du Havre est à relier au patrimoine symbolique fourni par le Paris de l'Entre-deux-guerres. L'un des archétypes de ce patrimoine est la rue à arcades, développée par Fontaine au XVIIIe siècle et dont l'un des modèles est la rue de Rivoli. Cette forme urbaine constitue le cadre mémoriel de la pensée d'Auguste Perret. Elle a favorisé des formes de sociabilité spécifiquement parisiennes, qui se sont aussi diffusées dans le monde entier, comme à Milan dans la Galerie Victor-Emmanuel.

Le modèle du grand magasin a également été développé dans la capitale. Une modernité technique dissimulée sous des formes historiques y a également été inventée : le siège de la Société Générale, par exemple, constitue un chef d'œuvre en béton armé, caché derrière une façade rappelant celle du Louvre.

Le Paris de l'Entre-deux-guerres constituait également le cadre de l'utopie de Le Corbusier. Celui-ci a imprimé en 1929 la doctrine des CIAM. Son projet, le "Plan Voisin" de 1925, a adopté une approche centripète de la vie des affaires à Paris, en proposant des gratte-ciel d'affaires massés à proximité de l'île de la Cité. Pour cela, Le Corbusier a mobilisé l'historiographie, en particulier américaine. Ce laboratoire parisien de l'utopie était en même temps très complexe.

Les élus avaient d'autres préoccupations que l'architecture des immeubles d'affaire. L'insalubrité des logements était patente en 1925 dans la capitale. Les élus, notamment socialistes, ont activement défendu l'amélioration du logement des parisiens. Henri Cellier, lui, a promu les doctrines alternatives symbolisées par les grandes villes américaines. Il était très attaché au modèle anglais de la cité-jardin, qu'il aurait voulu faire vivre à Paris. En même temps, des architectes pionniers - comme Faure-Dujarric avec le magasin des "Trois-Quartiers" - dessinaient pour la capitale des nouveaux immeubles d'affaires, qui restaient inscrits dans un cadre haussmannien.

Dans ce panorama parisien, Auguste Perret a apporté une vision très forte : sa proposition architecturale et urbaine utilisait les gratte-ciel, comme Le Corbusier, mais, en les destinant à l'habitation, en renversait la typologie. Sa vision était à la fois traditionnelle et moderne. À l'image de Hendrick Petrus Berlage à Amsterdam, il défendait l'idée de conserver les monuments comme une force de trame dans la ville, tout en modernisant celle-ci. Cette orientation rejoignait les préoccupations des élus progressistes car elle prenait en compte le problème du logement et se démarquait par un américanisme critique et surtout national. Dans son célèbre article de 1922, Perret expliquait en effet que cette forme de tour n'avait rien emprunté à l'architecture américaine d'un point de vue technique, en utilisant le béton armé et non le fer.

Le fruit du laboratoire parisien

Le Havre ne peut être détaché de ce laboratoire parisien. Tout d'abord, les monuments y ont pour fonction centrale de scander la ville. C'est notamment le cas de l'église Saint-Joseph et de l'hôtel de ville. Les patrimoines ancien et moderne coexistent en toute harmonie : la cathédrale Notre-Dame, par exemple, est cerclée par une architecture moderne. Par ailleurs, le zoning n'existe pas : la vie des affaires n'est pas séparée des lieux d'habitation. On se situe ici dans l'héritage de la pensée du XVIIIe siècle français.


La rue de Paris, un laboratoire de recherche à impact citoyen

Cette artère du Havre accueillait dans les îlots construits par l'atelier Perret des commerces au rez-de-chaussée et des logements aux étages supérieurs. Malheureusement, les étals des boutiques n'ont pas répondu aux promesses de Perret. Il s'agissait d'une rue reconstituée. La doctrine de la reconstitution, qui avait déjà porté ses fruits après la Première Guerre Mondiale, consistait à réintégrer les boutiques dans la nouvelle architecture. C'est ce qui s'est passé dans la rue de Paris. Ce fait n'était pas connu ; il a été découvert par une des nos étudiantes, Annabelle Lauvray.

Nous avions également pensé que la rue de Paris avait probablement connu une histoire plus glorieuse et que les commerçants avaient pu l'aimer ou tout au moins faire de leurs boutiques des objets de décoration pour retrouver leur niveau d'affaires d'avant la guerre. Nous ne nous sommes pas trompés sur ce point. La rue de Paris a été une actrice incontestable des Trente Glorieuses. Nos recherches iconographiques ont montré l'image d'une rue où le confort ménager, l'esthétique des boutiques et le soin apporté au graphisme étaient très présents dans les années 1960-1970. Les boutiques apportaient également activité et ambiance festive à la ville. L'inauguration des nouvelles galeries, par exemple, a donné lieu à une fête des personnels des boutiques sur le toit-terrasse.


Encourager les transformations urbaines dans le respect de l'histoire de la ville

Le patrimoine havrais : atouts et difficultés

Comme d'autres, nous avons songé que la transformation de la ville serait porteuse de patrimoine. Cela s'est déjà vérifié au moment où Oscar Niemeyer a construit son fameux volcan, œuvre aérodynamique et organique, comme celle des Nordiques, qui apporte un contrepoint à l'architecture orthogonale de la ville. Par cette action, il a œuvré pour le patrimoine tout en créant une forme d'architecture moderne. Il s'agissait de transformer la ville sur plusieurs plans, et ce faisant de résoudre certaines difficultés. L'activité commerciale a posé problème dans la rue de Paris à partir du moment où l'activité portuaire s'est découplée de celle de la ville à la fin des années 1960. À cette époque, la Chambre de commerce a songé à construire un gratte-ciel à l'emplacement où se trouve actuellement le volcan. L'américanisme intégral était conçu comme le remède aux maux du Havre. Depuis, le volcan a été construit. Il a cependant connu un mouvement de désaffection. La place située en contrebas est totalement vide. Les activités disparaissent, faute de clientèle suffisante. On peut se demander si les solutions à ce problème sont d'ordre seulement architectural.

D'autres patrimoines sont beaucoup plus reconnus. C'est le cas de l'église Saint-Joseph, merveille d'architecture de béton armé, qui a été restaurée. Par ailleurs, le magnifique parc urbain situé sur la place de l'Hôtel de Ville, en face d'immeubles d'affectation individuelle, représente un pôle d'attractivité très fort.

Une transformation urbaine consciente du legs de l'histoire technique havraise

Deux constructions représentent bien la modernité technique mise en œuvre au Havre. Le tunnel Jenner, d'abord, est un chef d'œuvre technique dans l'histoire de la ville. Nous venons de découvrir que son auteur est François Vital. Les briquettes en verre aménagées à l'entrée du tunnel acclimatent progressivement l'œil au passage de la lumière naturelle à l'obscurité du tunnel. Les fondations très profondes de l'Hôtel de Ville symbolisent aussi la modernité technique du Havre. Il s'agit de pieux d'acier spécialement conçus pour ce chantier.

Une transformation qui restitue les qualités du projet d'origine sans figer la ville par des fonctions désuètes

À nos yeux, la transformation de la ville devait aussi mettre en valeur les qualités originelles de l'architecture havraise. Le parc urbain de la place de l'Hôtel de Ville, par exemple, a pris une allure anglaise alors que le projet paysager initial de Perret était beaucoup plus sobre et se rapprochait d'un parc du XVIIIe siècle à la française. Il ne fallait pas pour autant maintenir dans la ville des fonctions qui n'y avaient plus leur place. L'édifice de la Chambre de commerce, construite par un disciple de Perret, Otello Zavaroni, va ainsi être transformé en casino. La Chambre de commerce va se rapprocher des activités portuaires actuelles. Cette évolution nous paraît tout à fait légitime, à partir du moment où l'architecture et ses espaces intérieurs ne sont pas détruits, ce à quoi nous veillons avec beaucoup d'attention.

Le site de notre association (www.archi.fr/DOCOMOMO-FR) contient des ressources scientifiques. Nous l'avons conçu notamment pour des enseignants. C'est pourquoi nous apprécierions beaucoup vos retours sur le contenu de ce site.

Débat avec la salle

Claude Loupiac
Je te remercie pour cet exposé synthétique et très dense. Je pense que c'est par modestie que tu as indiqué que ce n'était pas D.o.c.o.mo.mo. qui avait contribué à transformer le regard des Havrais sur leur ville. Certes, la municipalité a joué un rôle central dans cette évolution. Le fait de voir des architectes et des historiens s'intéresser à l'architecture havraise a également constitué un facteur important. Les habitants ont ainsi pu se rendre compte que Le Havre n'était pas une ville froide, éventée, uniforme et faite entièrement de béton. Telle était en effet l'image du Havre qui a dominé pendant longtemps à l'extérieur comme parmi la population de la ville.

Comme l'a indiqué Monsieur Toulier tout à l'heure, il suffit aujourd'hui de prendre un taxi à la gare du Havre pour recevoir une leçon magistrale d'architecture. Le regard sur le Havre a évolué, parmi ses habitants, mais aussi à l'extérieur. Certes, Le Havre n'est pas encore une destination aussi touristique que les Châteaux de la Loire ou la Côte d'Azur, mais sa fréquentation se développe de plus en plus. Je pense que le travail scientifique réalisé par D.o.c.o.mo.mo. et ses contacts avec la population ont réellement contribué à la prise de conscience par les habitants de la richesse patrimoniale de leur ville.

Fabienne Chevallier
Il n'y a pas de malentendu sur ce point. J'ai souhaité insister sur la nécessité de relier le patrimoine du Havre à une histoire nationale de l'architecture française. Une association comme D.o.c.o.mo.mo. ne peut pas se situer seulement dans le champ de l'appropriation du patrimoine par la population locale. Lors d'une conférence donnée au Havre sur le même thème des modernités urbaines, j'ai pu faire comprendre aux participants que leur architecture quotidienne se rattachait à une histoire nationale de longue durée. Ils m'ont beaucoup remerciée pour cette prise de conscience. Nous ne sommes pas des historiens locaux ; nous ne pouvons pas agir sur le travail de mémoire au quotidien, mais seulement y contribuer. Tel a été le sens du recueil de témoignages oraux sur la rue de Paris que nous avons constitué. Cette action a permis d'impliquer la population et de lui donner une vision plus positive de son patrimoine.

De la salle
Depuis quand la ville a-t-elle reçu le label "Ville d'Art et d'Histoire" ?

Fabienne Chevallier
Depuis quatre ou cinq ans. L'obtention de ce label a été très difficile pour la municipalité, qui n'y croyait pas du tout au départ.

De la salle
Par le passé, ce souci de valorisation de la ville a également existé. J'ai été enseignante en Basse-Normandie. À l'époque de l'inauguration du Pont de Normandie, nous avons eu l'occasion de visiter la ville du Havre en autocar, avec la Chambre de Commerce pour guide. Nous visitions le centre reconstruit, la ville antérieure aux destructions, avec ses éléments Art Nouveau et Art Déco, Saint-Adresse et les bassins François Ier.

Par ailleurs, on peut signaler l'article publié dans un des derniers numéros du Moniteur sur le projet d'aménagement des docks. Ces lieux, qui sentaient le café et la banane, produits de commerce traditionnels au Havre, étaient très singuliers. Ils ont connu un déclin récent. Leur réaménagement va de pair avec la revalorisation du centre reconstruit. Enfin, le musée André Malraux du Havre, situé à l'entrée du port, contient des collections très intéressantes et offre une vue superbe sur les bateaux entrant dans le port.

Fabienne Chevallier
Le centre reconstruit est proposé pour l'inscription au patrimoine mondial de l'Unesco. C'est cette partie de la ville qui a été plus ou moins mal aimée par les Havrais.

La question des relations des habitants à la ville reconstruite me semble devoir être dépassée. Une ville reconstruite ne peut être aimée par l'ensemble d'une génération, car elle est associée aux drames de la guerre et aux deuils qu'elle provoque. La méthode de la reconstruction, utilisée à Varsovie, constitue sans doute la manière la mieux à même de répondre à ce traumatisme. Ce n'est pas ce qui a été fait au Havre. La souffrance liée à la reconstruction dépasse de beaucoup la question de l'architecture. Celle-ci a en fait été une cible et un alibi pour exprimer cette souffrance. Ces aspects me paraissent à prendre en compte et peuvent donner lieu à des approches comparatives intéressantes.

Pour ce que vous disiez sur l'aménagement des docks, je voudrais souligner que les transformations urbaines sont longues à mettre en œuvre. C'est pourquoi la municipalité s'attache plutôt à revaloriser les pourtours de la ville, avec les projets relatifs aux docks ou à la création d'un Centre de la mer. Ajouter des activités autour de la ville est une façon de réinsuffler de la vie au centre reconstruit.

Il n'est pas simple d'agir dans une ville comme Le Havre. Cela nécessite des choix de programmes qu'il faut pouvoir soutenir dans une ville qui est très cohérente et qui offre peu d'espaces de vie. C'est pourquoi les axes doivent être très finement déterminés. Dans cette optique, nous avons accentué nos exigences en matière de recherche historique. Il est par exemple important de savoir que le parc urbain était plutôt un espace versaillais dans les premiers projets de Perret.

De la salle
Je souhaiterais recommander à mes collègues la visite guidée du Havre organisée par le service "Ville d'Art et d'Histoire". J'y ai emmené mes élèves. Le thème que nous avions choisi portait sur la période de la reconstruction, qui est au programme en histoire des arts. Après avoir été accueillis par la Mairie, nous avons été pris en charge toute la journée par des personnes très qualifiées. Le Havre nous est apparu comme une ville facile à aimer, très éloignée d'une image triste et froide. J'ai été très surprise de voir mes élèves s'intéresser autant à la restauration des constructions en béton. En outre, le prix de la journée est seulement de 24 euros par personne. Vous pourrez trouver la référence à cette visite ainsi que l'adresse e-mail de la personne à contacter dans la lettre de diffusion de janvier ou février.

De la salle
À la demande de qui l'association D.o.c.o.mo.mo. intervient-elle ? Comment travaille-t-elle sur le terrain ?

Fabienne Chevallier
D.o.c.o.mo.mo. a commencé à s'intéresser au Havre en 1992. Je crois que c'est Gérard Monnier, président de l'association à l'époque, qui a parlé le premier de la candidature de la ville pour l'inscription au patrimoine mondial. Dans ce domaine, les historiens ont précédé les élus. Les travaux de Joseph Abram et de Gérard Monnier ont contribué à une véritable prise de conscience de la richesse patrimoniale de la ville.

L'élément déclencheur de la coopération entre D.o.c.o.mo.mo. France et la Ville a été la tenue de la septième conférence internationale de D.o.c.o.mo.mo. à l'Unesco, en 2002. Cette conférence, qui va bientôt être publiée, devait proposer un programme de visite international. Nous avions le choix entre la région Rhône-Alpes, marquée par l'architecture de Le Corbusier, et le Havre. Nous avions sélectionné Le Havre car cette ville, mal connue à l'étranger, représentait une autre modernité architecturale à défendre. Les Havrais ont alors vu de nombreux scientifiques internationaux visiter leur ville.

À cette époque, les travaux de Joseph Abram pour la préparation du dossier de candidature du Havre pour l'inscription au patrimoine mondial avaient déjà débuté, à la demande de la nouvelle municipalité. La convention entre D.o.c.o.mo.mo. et la Ville a été mise en place dans la foulée de cet événement international. Notre association devait réaliser un travail de recherche et de documentation pour servir le dossier de candidature de la ville et accompagner scientifiquement et culturellement cette candidature. Aujourd'hui, pour faire partie du patrimoine mondial, les biens remarquables doivent aussi être gérés de façon remarquable, avec la coopération éventuelle d'un partenaire scientifique.

De la salle
Pourriez-vous nous donner des informations sur les éléments de gestion du patrimoine havrais ?

Fabienne Chevallier
L'exemple de la transformation de la Chambre de Commerce en casino est significatif dans ce domaine. Il convient de faire évoluer l'édifice, tout en respectant les espaces intérieurs nobles qu'il contient. Un autre exemple de gestion du patrimoine concerne la rue de Paris. Notre travail dans ce domaine a visé à sensibiliser les commerçants au patrimoine, en leur faisant connaître la beauté passée de la rue et en leur conseillant de s'en inspirer pour restaurer leurs boutiques avec l'aide de techniciens du patrimoine de la Ville.

Dans d'autres domaines, nous n'avons pas besoin d'intervenir. C'est le cas de la restauration de l'église Saint-Joseph, qui est un chantier prioritaire pour la Ville. Son coût - plusieurs millions d'euros - est très élevé car des technologies de pointe sont utilisées pour la restauration du béton armé.

Enfin, le réaménagement éventuel de la place de l'Hôtel de Ville va soulever le problème de la façade centrale. Depuis l'extension du bâtiment, l'accès à l'Hôtel de Ville se fait par l'arrière. La façade centrale ne communique donc pas avec la place.

De la salle
La suppression des entresols dans la rue de Paris a-t-elle fait l'objet de controverses ?

Fabienne Chevallier
Elle n'a pas du tout été contestée. De l'avis de tous, cette suppression, qui étire la rue vers le haut, correspond à une adaptation nécessaire. Dans la rue de Paris, le fait que les cadres en béton soient cachés par les matériaux nouveaux est insupportable.

De la salle
Cette opération représente pourtant une petite perte par rapport à la galerie.

Fabienne Chevallier
Oui. Elle est toutefois très positive en termes d'adaptation aux besoins d'aujourd'hui.

Claude Loupiac
La fonctionnalité est également améliorée : les entresols étaient en effet très sombres


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article