Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

La consommation de substances psychoactives chez les lycéens : difficulté de la prévention et stratégie d'action

Robert BALLION, Directeur de recherche au CNRS, centre d'analyse et d'intervention sociologiques ( CADIS)

Cette enquête reprend, pour l'essentiel, le contenu d'un questionnaire administré en 1997 à 9 919 lycéens répartis dans 85 lycées situés dans 6 académies métropolitaines. Des éléments nouveaux ont enrichi l'investigation ; ils portent sur :

  • une analyse plus approfondie de la consommation des boissons alcoolisées ;
  • l'apport d'informations concernant les sorties de loisir, le mode de déplacement qu'elles ont occasionné, la consommation d'alcool et de drogues illicites à laquelle elles ont pu donner lieu ;
  • des données touchant au cadre de vie du jeune interrogé.

L'échantillon a été construit en sélectionnant 21 sites d'enquête à partir de la combinaison des critères " région " et " degré d'urbanisation ". 6 231 lycéens ont été interrogés durant le premier semestre 2000, ils étaient répartis entre 33 lycées (14 lycées d'enseignement général et technologique, 10 lycées professionnels et 9 lycées polyvalents), situés dans 21 sites choisis dans 18 départements.

Principaux résultats concernant la consommation de substances psychoactives

Le tabac

45, 8 % des lycéens fument : 14, 7 % occasionnellement et 31, 1 % régulièrement. 45, 4 % des garçons fument et 46, 9 % des filles. La prévalence de l'usage augmente de 15 ans (40 % de fumeurs) à 18 ans (52 %). 14 % des lycéens ont déjà fumé mais se sont arrêtés.

Parmi les fumeurs réguliers, 63 % déclarent qu'ils ont déjà essayé d'arrêter de fumer. Concernant leur prévision quant à l'avenir, seuls 27 % d'entre eux pensent qu'à 30 ans, ils auront cessé de fumer, 14 % prévoient que, vraisemblablement, ils continueront de fumer et 59 % sont dans l'expectative. Les filles ne sont pas plus nombreuses que les garçons à être persuadées que, jeunes femmes, elles auront cessé de fumer (27 % pour les deux sexes).

La dangerosité du tabac est reconnue quasiment par tous : l'usage du tabac peut provoquer de graves troubles de santé (91 % oui), peut entraîner une dépendance (82 % oui) ; mais, d'une part, 80 % des individus avancent que c'est une affaire personnelle, chacun étant libre de faire comme il veut et, d'autre part, parmi les mobiles mis en avant par ceux qui fument régulièrement, le fait que l'on ne peut pas se passer de cet usage est souligné (63 %) et que cela calme (82 %).

L'alcool

29, 4 % des lycéens ne boivent jamais de boissons alcoolisées. 59, 3 % en boivent de temps en temps. 10, 4 % régulièrement. 0, 9 % de non réponse.

70 % des lycéens consomment de l'alcool.

L'ivresse

4, 2 % des lycéens déclarent que, durant leur vie, ils ont eu l'occasion de boire jusqu'à se sentir ivres (non réponse : 4, 1 %) ; 45, 3 % au cours des 12 derniers mois (NR : 6, 1 %) ; 27, 2 % au cours des 30 derniers jours (NR : 6, 7 %).

Il faut noter le taux élevé de non réponse qui tient au caractère subjectif de la notation de l'état d'ivresse : entre se sentir " bien " et se sentir " ivre ", il peut y avoir hésitation chez le jeune buveur.

Prévalence de l'état d'ivresse (en %)

73, 4 % des garçons consomment des boissons alcoolisées (15, 3 % régulièrement) et 67, 1 % des filles (5, 4 % régulièrement).

L'ivresse est un état plus fréquemment expérimenté par les garçons, en particulier pour les ivresses répétées.

Etat d'ivresse durant l'année en fonction du genre (en %)

Entre 15 et 18 ans, la prévalence de la consommation d'alcool s'accroît. A 15 ans, 66 % des lycéens déclarent consommer de l'alcool (5 % régulièrement), 39 % se sont enivrés durant l'année (3 % 10 fois et plus) ; à 18 ans, le pourcentage de consommateurs s'élève à 73 % (13 % régulièrement) et l'ivresse durant l'année a touché 56 % de l'échantillon (10 % 10 fois et plus).

32 % des lycéens boivent du vin, 50 % de la bière, 53 % des alcools forts mais, pour la moitié de ces consommateurs, d'une manière exceptionnelle ; 19 % boivent des alcools de type " alcopops " ou " premix " (54 % d'entre eux exceptionnellement).

La bière est la boisson la plus fréquemment consommée par les lycéens qui prennent de l'alcool : 44 % le signalent, puis viennent les alcools forts (33 %), le vin (13 %) ; les autres alcools (10 %) ne sont la boisson alcoolisée la plus fréquemment consommée que pour une minorité de consommateurs.

Par ordre d'importance, les trois mobiles le plus fréquemment avancés par les consommateurs d'alcool sont :

- c'est agréable lorsqu'on est avec des amis, le plus souvent cité (au premier rang pour la bière et l'alcool, au troisième pour le vin) ;
- c'est un plaisir pour le goût (cité en premier pour le vin) ;
- cela permet de faire la fête (rattaché le plus souvent aux alcools forts, puis à la bière et, en dernier lieu, au vin).

Les dérivés du cannabis

39, 6 % des lycéens ont fait usage de haschich durant leur vie, 32, 3 % durant l'année et 23, 1 % durant le dernier mois.

Usage du haschich en fonction du genre (en %)

Usage du haschich durant l'année en fonction de l'âge (en %)

Les mobiles de l'usage du haschich se hiérarchisent ainsi quant au pourcentage d'individus qui les avancent :

  • 'est agréable quand on est avec des amis74 % ;
  • par curiosité71 % ;
  • ça produit un état de bien-être : ça calme, ça rend sûr de soi ;
  • ça fait oublier les problèmes66 %
  • je ne vois pas pourquoi je me priverais de ce plaisir54 %
  • c'est difficile de ne pas faire comme les autres19 %

66 % des lycéens déclarent qu'il leur est, ou qu'il leur serait, facile de se procurer du haschich, 19 % jugent que cela leur serait difficile et 15 % ne savent pas.

Phénomènes liés à l'usage de substances psychoactives

La polyconsommation

Plus un individu est engagé dans la consommation d'un produit, plus il l'est dans celle des autres, il y a une " synergie " des produits.

Ainsi, les risques d'avoir fait usage de haschich au moins 10 fois durant l'année sont multipliés par 22 quand on passe de ceux qui n'ont jamais fumé à ceux qui fument au moins 10 cigarettes par jour ; ils sont multipliés par 14 lorsque l'on passe de ceux qui ne se sont jamais enivrés durant l'année à ceux qui l'ont fait au moins 10 fois.

Par rapport à ceux qui n'ont jamais pris de haschich durant l'année, ceux qui en ont pris 10 fois et plus, ont :

  • 3 fois plus de risques de s'être enivrés durant l'année,
  • 4 fois plus de risques d'être des fumeurs réguliers,
  • 16 fois plus de risques d'avoir pris de l'ecstasy durant l'année.

Usage du tabac, de l'ecstasy, expérience de l'ivresse en fonction de l'usage du haschich (en %)

Les conduites délictueuses dans l'établissement

Ces diverses conduites - se battre avec un autre élève, faire du racket, voler, insulter un adulte, dégrader des matériels ou des locaux, faire du trafic - sont très souvent le fait des mêmes élèves, et ces élèves sont plus souvent que les autres consommateurs de substances psychoactives.

Considérons par exemple le cas de la violence physique : nous constatons que plus les élèves sont impliqués dans ce type de conduite, plus ils le sont dans les comportements de consommation.

Consommation de substances psychoactives en fonction de la variable " se battre avec un autre élève " (en %)

Les pratiques de loisir

Le sport

  • 46, 1 % des lycéens pratiquent régulièrement un sport en dehors du lycée,
  • 17, 7 % d'une manière irrégulière,
  • 34, 7 % n'ont pas d'activités sportives,
  • 1, 5 % NR.

La pratique du sport ne protège que modérément de l'usage du tabac et pas du tout de la consommation excessive d'alcool et de l'usage du haschich.

Les sorties

Plus les lycéens ont des activités de loisir hors de leur domicile, plus ils sont nombreux à faire usage de substances psychoactives. Le phénomène est valable pour tous les produits et pour tous les types de sorties (cinéma, café, soirée chez des amis, dancing, concert) mais il est particulièrement marqué pour l'item «Fêtes, soirées chez des amis».

60 % des lycéens qui font des sorties de loisir utilisent pour ce faire, toujours ou la plupart du temps, un véhicule à moteur ; cette proportion croît régulièrement avec l'âge : 50 % pour les 15 ans et 85 % pour les 20 ans.

La dernière sortie de loisir avec un véhicule à moteur s'est effectuée, pour 87 % des individus concernés, le week-end (56 % durant la nuit) ; 92 % étaient en compagnie d'amis, 37 % conduisaient le véhicule.

L'on note que, dans cette sous-population de conducteurs :

  • 52, 9 %n'ont pas consommé d'alcool durant cette sortie ;
  • 21, 5 %1 verre ou 2 ;
  • 11, 1 %3 à 5 verres ;
  • 5, 3 %6 à 9 verres ;
  • 9, 2  verres au moins.

L'alcoolémie maximale pour conduire un véhicule ne devant pas dépasser 0, 5 g/l, c'est-à-dire un peu moins de trois verres d'une boisson alcoolisée, c'est donc un quart (25, 6 %) des lycéens qui conduisaient un véhicule lors de leur dernière sortie qui étaient en infraction.

L'usage des substances psychoactives en fonction d'un certain nombre de facteurs

Le genre

Rappelons qu'à l'exception du tabac, les filles sont moins souvent consommatrices que les garçons en particulier pour l'usage répété.

L'âge

Pour les trois produits, la prévalence de consommation augmente de 15 à 18 ans et se stabilise à cet âge.

Le milieu social d'appartenance par la catégorie socioprofessionnelle du père

Pour tous les produits, la consommation des lycéens appartenant aux couches populaires (enfants d'ouvriers, de retraités et de chômeurs) est plus faible que celle des enfants de milieux favorisés, au premier rang les enfants de chef d'entreprise, suivis par ceux des cadres et professions intellectuelles supérieurs. L'écart est le plus marqué pour l'usage de cannabis.

 

Enfants de chef d'entreprise en %

Enfants d'ouvrier en %

Fument

54

43

Se sont enivrés durant l'année

56

43

Ont fait usage de cannabis durant l'année

43

26

Au moins 10 fois

21

12

 

Les élèves étrangers ou d'origine étrangère

6 % des lycéens sont étrangers et 1 élève sur 5 est, soit étranger, soit français mais enfant de père étranger. La perception des difficultés de l'école tend à faire voir dans certaines catégories d'élèves - ceux qui appartiennent aux milieux sociaux défavorisés et, en premier chef, ceux des familles immigrées - des individus qui cumulent tous les handicaps, qui sont en situation de difficulté sur tous les plans. Or, si en matière de conduites délictueuses, en particulier des comportements de violence physique et verbale, ces élèves étrangers ou d'origine étrangère sont plus souvent concernés que les élèves français de " souche ", il n'en est pas de même pour l'usage des divers psychotropes :

  • 34 % des élèves étrangers ou d'origine étrangère fument, 49 % des élèves français de " souche " ;
  • 40 % des premiers consomment de l'alcool, 75 % des seconds ;
  • 31 % se sont enivrés durant l'année, contre 50 % des autochtones ;
  • 25 % ont fait usage de haschich durant l'année, ce qui est le cas de 35 % des élèves français de " souche ".

Les facteurs scolaires

La filière

Les élèves de lycées professionnels sont plus nombreux à fumer (51 %) que ceux de lycées d'enseignement général et technologique (44 %). Ils sont un peu plus souvent consommateurs d'alcool (71 % des élèves de LP et 68 % de ceux de LEGT), ainsi qu'avoir été en état d'ivresse durant leur vie (56 % des élèves de LP et 53 % de ceux de LEGT).

L'usage du cannabis touche la même proportion d'élèves dans les deux filières, mais ceux de LP sont un peu plus nombreux à en faire un usage répété (au moins 10 fois durant l'année) : 17 % en LP et 15 % en LEGT.

L'absentéisme

C'est un facteur très efficient de différenciation des conduites déviantes des élèves. La mise à distance de l'école par des comportements d'absentéisme se traduit par un risque d'implication plus grand dans toutes les conduites délictueuses et dans toutes les consommations.

L'usage de substances psychoactives en fonction de l'absentéisme (en %)

 

Jamais
ou rarement absent
(sans excuse valable)

Quelquefois

Souvent
et très souvent

Fument

37

54

62

Fument régulièrement

22

39

49

Se sont enivrés durant l'année

37

58

60

Au moins 10 fois

4

10

20

Ont fait usage de haschich durant l'année

22

41

60

Au moins 10 fois

8

20

39

 

La qualité de l'expérience scolaire

Plus les élèves sont satisfaits des divers aspects de leur scolarité, moins souvent ils sont engagés dans l'ensemble des conduites déviantes, aussi bien les conduites délictueuses que les comportements de consommation des divers psychotropes.

Usage du tabac, ivresse, usage du haschich en fonction de la qualité de l'expérience scolaire de l'élève (en %)

Consommations

Opinions

Fument

Fument régulièrement

Enivrés durant l'année

10 fois et plus

Haschich durant l'année

10 fois et plus

Bonne opinion du lycée

Opinion médiocre

38, 7

52, 0

24, 3

39, 5

40, 9

52, 6

4, 7

17, 6

24, 6

42, 3

10, 3

25, 5

Font les études qu'ils souhaitaient

Leurs études ne correspondent pas du tout à leur souhait

43, 4

56, 0

28, 9

40, 8

46, 4

51, 5

6, 5

13, 4

29, 9

35, 6

12, 2

21, 7

Relations confiantes avec les adultes

Relations conflictuelles

42, 9

51, 0

29, 0

37, 4

44, 1

54, 1

5, 8

13, 6

27, 9

41, 5

11, 0

23, 7

Traités jamais avec mépris

Traités souvent

41, 3

55, 1

26, 6

39, 2

41, 1

57, 2

5, 5

13, 6

25, 6

47, 6

10, 5

27, 5

Traités jamais d'une manière injuste

Traités souvent

38, 8

52, 1

25, 4

38, 4

38, 6

54, 8

5, 1

14, 2

21, 9

44, 4

8, 5

26, 1

Ont une impression de liberté

Ont l'impression d'étouffer

45, 2

51, 3

29, 8

38, 3

45, 6

54, 1

6, 9

11, 1

30, 6

40, 6

13, 0

20, 7

Le tableau se lit ainsi :
38, 7 % des lycéens qui ont une bonne opinion de leur lycée fument,
24, 3 % régulièrement ;
52, 0 % des lycéens qui ont une opinion médiocre de leur lycée fument,
39, 5 % régulièrement.

L'effet " territoire "

Un effet contextuel de cadre de vie semble jouer quant à la consommation de substances psychoactives par les lycéens. Nous saisissons cet effet au niveau de la région : les prévalences sont plus élevées dans l'ouest et le sud-ouest ; par le degré d'urbanisation : les prévalences sont d'autant plus importantes que le nombre d'habitants de la commune est faible ; et par la qualité autoestimée du cadre de vie : les lycéens qui disent vivre dans " une zone qui ne présente aucun ou peu d'intérêt de fréquentation pour les jeunes ", sont plus souvent consommateurs que ceux qui disent vivre dans une " zone défavorisée " et surtout que ceux qui estiment vivre dans " une zone attractive par ses commerces, ses équipements de loisirs et de culture ".

Consommation de substances psychoactives en fonction de la taille de la commune (en %)

Consommation de substances psychoactives en fonction de la qualité autoestimée du cadre de vie (en %)

 

Consommation

Cadre de vie

Médicaments durant l'année

Fument

Ivresse durant l'année

Haschich durant l'année

Zone attractive

24, 9

40, 0

43, 4

29, 4

Zone sans intérêt

29, 7

49, 5

51, 2

4, 7

Zone défavorisée

24, 0

43, 8

45, 0

34, 2

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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