Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

Conducteurs et consommateurs

Maryse HEDIBEL, Maître de conférences en sciences de l'éducation, IUFM Nord-Pas-de-Calais, Chercheuse au centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales.

Je vais vous présenter une partie des résultats d'une recherche que j'ai réalisée sur les usages de drogues illicites et les risques routiers (1). Je m'intéresse à la question des risques routiers depuis mes premiers travaux de recherche qui portaient sur le mode de vie de bandes de jeunes. J'ai étudié leurs relations aux voitures, aussi bien au niveau des vols que de la manière de les conduire, souvent sans permis, avec une perception des risques très faible par rapport à la moyenne, avec beaucoup d'accidents provoquant des morts ou des blessés graves. Une première partie de mes travaux de recherche était axée sur le lien entre déviance et prise de risques. Très peu de travaux de recherche portent sur cette question alors que les accidents de circulation sont la première cause de mortalité en France, en particulier chez les 15-24 ans. Nous savons qu'il y a un peu plus de 8 000 morts par an sur la route, dont environ 2 000 jeunes de 15 à 24 ans. Pourtant, pour un certain nombre de raisons, le risque routier reste minoré, comme s'il était une sorte de rançon du progrès, de sacrifice obligé, encore que les choses ont évolué depuis 30 ans.

La question de l'usage des psychotropes au volant est revenue plusieurs fois dans divers entretiens au cours de mes recherches et très peu de travaux ont été réalisés sur les contextes d'usage. J'ai donc souhaité en savoir plus, d'autant que je participais aux travaux de l'association GRECO (groupe de recherche et d'étude sur les conduites ordaliques), composée en majorité de psychiatres intervenant à l'Hôpital Marmottan de Paris. Ces derniers avaient remarqué qu'un certain nombre de toxicomanes, arrivant pour amorcer un programme de désintoxication, avaient des accidents de la circulation à répétition. Au cours de cette recherche, j'ai rencontré des polyconsommateurs, avec un produit principal : cannabis, héroïne, cocaïne ou drogues de synthèse.

Cette recherche s'intéresse aux représentations des risques par les consommateurs, en comparaison avec une synthèse des connaissances sur les effets constatés au niveau médical.

Nous avons volontairement rencontré des sujets ayant déjà une expérience de vie et de conducteurs. Nous voulions voir s'il y avait une évolution dans les consommations constatées et, au vu d'un certain nombre d'événements (accidents, etc.), des changements dans les conduites. D'où la volonté de contacter de jeunes adultes mais aussi des personnes ayant jusqu'à 45 ans, de manière à disposer d'un recul assez important.

C'est une étude de type qualitatif, avec des entretiens semi-directifs et des séquences d'observation dans des festivals technival, des discothèques, des raves et autres lieux festifs.

La distinction " usage, abus et dépendance " est apparue peu satisfaisante. L'abus est difficile à définir : à partir de quand quelqu'un est-il en abus ? Par rapport à quels critères ?

Une catégorisation basée sur la fréquence a été retenue :

Les consommateurs intensifs : consommation quotidienne de manière dépendante. Ces usagers sont principalement héroïnomanes et cocaïnomanes, à part une personne qui consomme du cannabis de manière très intensive, avec des réactions tout à fait proches de celles des héroïnomanes et cocaïnomanes. Nous avons essentiellement rencontré ces personnes à l'Hôpital Marmottan. Elles sont sans emploi fixe et ayant eu des épisodes délinquants. Ce sont des toxicomanes " classiques ", bien connus des centres de soins.

Les consommateurs réguliers : consommation quotidienne en petite quantité (parfois jusqu'à 5 joints), principalement des usagers du cannabis avec une activité professionnelle ou en formation.

Les consommateurs occasionnels : une fois par semaine, une fois tous les 15 jours, quand l'occasion se présente (cannabis, ecstasy). Ces personnes ont une activité professionnelle régulière.

Cette intervention traitera plutôt des consommateurs réguliers et occasionnels de cannabis, qui conduisent des véhicules. On connaît mal le nombre de consommateurs de cannabis. Certaines études annoncent environ cinq millions de consommateurs en France, d'autre un million... Il est logique que les chiffres varient de manière aussi importante puisque la consommation de cannabis est interdite et son évaluation ne peut donner lieu qu'à des estimations.

Les effets constatés des produits

Je vais présenter rapidement les effets constatés par des études médicales et ensuite les comparer avec ce que disent les usagers, en partant de l'hypothèse que les usagers ont effectivement construit des stratégies, qu'ils ne font pas n'importe quoi, qu'ils essaient de relativiser et de réguler leur consommation, ceci étant valable pour les consommateurs réguliers et occasionnels. En revanche, pour les consommateurs intensifs, la gestion de la consommation en situation de conduite s'avère beaucoup plus malaisée.

Le cannabis provoque une sensation de détente et d'euphorie, une intensification des perceptions, une sensation de ralentissement du temps. A forte dose, il peut provoquer une tachycardie, une sensation d'ébriété, une somnolence et, le cas échéant, des accès de panique. Nous retrouverons ce dernier effet dans certains témoignages. Les effets de l'alcool et du cannabis s'additionnent et provoquent, en général, une profonde torpeur. Plusieurs expériences montrent la détérioration des performances de conduite sous effet de cannabis.

L'héroïne, en phase d'intoxication aiguë, provoque un plaisir orgasmique, une phase d'euphorie suivie d'une période d'apathie, une altération de l'attention, un ralentissement du rythme cardiaque et une hypotension artérielle. La consommation de ce produit en situation de conduite est considérée comme dangereuse. Les personnes qui ont témoigné ont souligné qu'elles conduisent très peu sous effet de produit parce qu'elles ont, en général, une période d'assoupissement profond qui arrive rapidement après la période de grand plaisir. Le grand risque souligné par les usagers est la conduite en état de manque : elles cherchent alors leur produit et utilisent un véhicule. A ce moment-là, elles se considèrent elles-mêmes comme tout à fait dangereuses. Paradoxalement, ce n'est pas l'effet du produit mais le manque du produit qui provoquerait une situation de risque sur la route.

La cocaïne provoque une sensation d'euphorie, un sentiment de puissance très important d'où une augmentation des prises de risques "Je suis le maître sur la route", témoignage que l'on retrouve souvent, éventuellement des délires de persécution. Elle est considérée comme très dangereuse au niveau médical.

L'ecstasy provoquerait des effets excitants semblables à ceux des amphétamines, une hyperactivité, des distorsions légères de la perception, sans hallucination. Elle est également considérée comme potentiellement dangereuse sur la route.

Au niveau de l'échelle des risques repérés par les usagers eux-mêmes, à l'unanimité, l'ensemble des personnes, qui ont toutes une expérience par rapport à l'alcool, déterminent l'alcool comme le produit le plus dangereux au volant, du fait du sentiment de toute puissance qu'il provoque et des excès de vitesse, la cocaïne étant mise au même plan que l'alcool, pour les mêmes raisons.

Les usagers de cannabis considèrent la conduite sous l'emprise de ce produit comme potentiellement dangereuse du fait de l'euphorie qui peut les gagner, d'une distorsion de la perception de la vitesse et de l'assoupissement dont ils peuvent être l'objet.

Au niveau de la vitesse, les témoignages recoupent sensiblement ce que disent les médecins. Cependant, concernant le cannabis, il y a une distorsion repérée au niveau de la vitesse, c'est-à-dire que les personnes pensent conduire à 120 km/h alors qu'ils sont à 60 km/h ; c'est en quelque sorte une conduite " en excès de lenteur ". Une distorsion est également remarquée au niveau de la perception des distances. Pour les consommations importantes, les sujets observent une difficulté à coordonner leurs impressions et à gérer plusieurs actions simultanées.

L'ecstasy est considérée comme un produit relativement dangereux et déconseillé en situation de conduite.

La gestion des consommations

Quand et comment consomme-t-on un produit ? La question est d'importance. Je m'en tiendrai ici principalement aux usagers de cannabis. Tout d'abord, aucun des usagers réguliers ou occasionnels n'a dit que c'était un produit anodin.

Un premier point touche à la question de la responsabilité du consommateur par rapport à son entourage et à l'initiation. Si vous connaissez les travaux de Howard Becker, "Outsider", sociologue qui a travaillé sur les processus d'entrée dans les carrières déviantes, (la déviance serait dans ce cas la consommation d'un produit interdit), on retrouve les différentes étapes qu'il détaille. Sur la question de l'initiation, une alerte est donnée : attention, le cannabis ne rend pas forcément euphorique ; si on est triste avant, on est encore plus triste après. Le résultat pour le débutant peut être catastrophique. Il faut apprendre à consommer et apprendre à consommer sur la route. Des personnes essaient de conduire sous effet en imaginant que c'est possible. En l'absence de campagne d'information et de données vraiment fiables, comme nous les avons pour alcool, les sujets se "débrouillent" avec ce qu'ils ont, c'est-à-dire avec leur propre expérience et celle d'autrui. Certains disent "je me rends compte du moment où je conduis et quand je contrôle ou non". Ils ont, en même temps, un discours relativement contradictoire parce que, souvent, le récit de leur expérience est l'occasion d'une première élaboration sur cette expérience, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas vraiment réfléchi à cette question avant d'accepter un entretien. Ils tentent empiriquement de savoir où ils en sont et d'agir en conséquence. Certaines stratégies sont mises en œuvre, les mêmes que l'on retrouve chez les personnes qui luttent contre le sommeil au volant : ouvrir la vitre, se passer les mains sur le visage. En situation de conduite, après plusieurs années d'expérience émaillées d'incidents, les consommations baissent ou finissent par disparaître.

Les arrêts de consommation

C'est l'expérience des sujets qui peut provoquer l'arrêt de la consommation, tout comme pour certains aspects liés à la conduite routière. Il s'agit souvent d'une expérience effrayante. Nous avons recueilli le témoignage d'une personne ayant eu une crise de panique : "On n'avait pas déjeuné, on a bu quelque chose de liquide, tout au plus, on a fumé un gros joint d'herbe et on a pris le volant. Le tout se passait après une nuit de fête.". La personne prend le volant à jeun, n'a pas dormi, se retrouve sur une autoroute à trois voies avec des camions et des voitures de chaque côté et c'est la crise d'angoisse. Ces crises ont été décrites dès le XIXème siècle par des consommateurs de cannabis. Le conducteur a l'impression d'être complètement en dehors de sa personne, de sortir de lui-même, de ne plus être concerné tout en étant dedans. Cette expérience a été le point de départ de la régulation de ses consommations. Il aurait tout à fait pu avoir un accident : il n'était plus en situation de risque mais en danger car il ne contrôlait plus les événements.

Des éléments complémentaires nous sont fournis par des personnes dont les consommations ont évolué. Parmi ces consommateurs réguliers-occasionnels, certains, environ la moitié, ont été des consommateurs intensifs de cannabis quand ils avaient 18-20 ans. Au moment de l'entretien, ils ont une trentaine d'années. Auparavant, ils avaient un mode de vie festif, au sein d'un groupe très soudé autour de retrouvailles régulières, en particulier le week-end, avec des consommations quotidiennes, y compris en solitaire ou en comité restreint, sans attache affective particulière, avec une activité semi-professionnelle ou étudiante, les parents étant déjà "loin", sans plus d'impact sur leurs grands adolescents... Ensuite, ce qui est notable, c'est l'usure de l'expérience de consommation : ils expliquent qu'au bout d'un moment ils en ont eu assez. Ils commencent à s'ennuyer dans leur déviance et, dans le même temps, rencontrent des jeunes femmes non-consommatrices. Elles finissent par les entraîner vers d'autres horizons, vers la construction d'un couple et d'une famille. Une activité professionnelle s'est également construite progressivement. Ils se rendent compte alors que leur consommation est incompatible avec leur insertion sociale et professionnelle. Par rapport à la conduite routière, un sujet raconte "Lorsque je fumais, je ne me posais pas de question. J'habitais en banlieue ou à Paris, ça dépendait des instants et on pouvait rentrer en fumant des joints dans la voiture, pas de problème, même avec l'alcool dans la voiture". Le cannabis et l'alcool étaient présents et banalisés dans leur vie quotidienne.

Prévenir les risques routiers consiste à faire comprendre aux personnes qu'ils ont une vie quotidienne qui les regarde mais qu'en voiture ou en deux roues, ils sont en situation de risque, non pas par rapport à leur seule consommation, mais par rapport à la route. Il s'agit de créer une sorte d'automatisme de pensée "Je suis en train de faire quelque chose de différent de tout à l'heure" : une activité à risque est en train de se produire. Les sujets expliquent qu'en situation d'usage intensif, tout est plat, sans aucune perception du danger inhérent à la conduite. Au fur et à mesure que la consommation de cannabis a pris sa place dans le registre de l'envie, et non plus du besoin, ils se sont rendu compte que conduire n'est pas anodin et que conduire sous effet du cannabis l'est encore moins, du fait des distorsions observées. Ils ont commencé à mettre en place des stratégies de réduction des risques ; par exemple, ils désignent un conducteur, membre du groupe qui ne fume pas et ne boit pas, ou bien, s'il le faut, ils dorment sur place.

Plus les sujets sont dans une consommation intensive, moins ils arrivent à percevoir les risques. Des héroïnomanes, en désintoxication à l'hôpital Marmottan, banalisent les risques sur la route parce qu'ils sont aux prises avec tellement de risques dans leur vie sociale (risques d'arrestation, risques de santé) que le risque routier est finalement très minoré. Le consommateur intensif de cannabis est dans le même genre de pratique et de représentations.

En revanche, lorsque les usagers sont en mesure de pouvoir avoir du recul par rapport à leur consommation, ils sont favorables à des actions de prévention, à une réflexion et finalement, en arrivent à se dire "il va falloir cliver les deux", c'est-à-dire que, sans renoncer à leurs consommations, ils en viennent à distinguer différents moments : le moment où ils sont en situation de conduite, où il faudrait s'abstenir ou faire conduire quelqu'un d'autre, et le moment où ils peuvent réguler leur consommation de façon différente car ils ne conduisent pas.

Un dernier mot sur le rapport à la loi qui a été évidemment interrogé puisque ce sont des produits interdits. Les usagers réguliers-occasionnels de cannabis ne se sentent pas "délinquants" ; ils se considèrent comme "normaux" et ne se projettent pas dans l'éventualité d'une arrestation. Ils jugent leur consommation légitime et souhaitent une modification de la loi. Les forces de l'ordre sont parallèlement considérées comme incapables de distinguer un consommateur d'un non consommateur. La barrière de la loi et de ses représentants est elle aussi délégitimée ?

Débat

Un participant
L'éducation à l'usage, dont parlait Marie Bastianelli, qui différencie l'usage nocif ou abus de la dépendance, ne risque-t-elle pas de faire croire aux adolescents que certains produits, comme l'héroïne et peut-être crack, offrent un temps d'usage acceptable, avant d'arriver à l'usage nocif puis à l'usage de la dépendance.

Je suppose que la mission interministérielle a réfléchi à ces aspects avant de rédiger ce document. Cependant, je me demande si le discours général qui consiste à dépénaliser les drogues, parce que l'on sent bien que l'on ne peut pas tout réprimer à l'heure actuelle, constitue une fuite en avant ou un risque calculé ?

Marie Bastianelli
Sur le risque que les jeunes aient l'impression d'une possibilité d'usage de l'héroïne sans dépendance, je vous réponds que cela n'est pas un risque mais une réalité, même si on risque plus facilement et plus rapidement de tomber dans un usage dépendant d'héroïne que d'ecstasy, la dépendance physique de l'ecstasy étant quasiment nulle.

Cela dit, une majorité de fumeurs a une grande dépendante à la nicotine ; c'est mon cas, même lorsque j'ai une bronchite ; il n'empêche que je suis très impressionnée par les personnes qui arrivent à fumer une cigarette de temps en temps. Pour l'héroïne, comme pour d'autres produits, c'est la même chose. Tous les scientifiques vous le diront.

Il est vrai que la proportion de personnes susceptibles de réagir de cette façon est plus ou moins grande selon les produits. Elle dépend à la fois de la nature du produit mais également de la personnalité du sujet qui va consommer, une fois, pour essayer. Le sujet peut être dans un milieu socioculturel où il va avoir accès facilement à un produit d'une manière banalisée ou au contraire, cette consommation va représenter une transgression énorme et, à ce moment-là, est-il en mesure ou non de faire une transgression répétée à la loi, selon sa culture, selon sa personnalité ? Va-t-il avoir accès facilement au produit ou pas ? Aura-t-il les moyens financiers lui permettant de se procurer ce produit ? … de nombreux paramètres entrent en considération. Cela dit, quel que soit le produit, un usage unique, une prise unique, avec une quantité qui ne provoquera pas forcément des problèmes somatiques importants, est possible.

Maryse Hedibel
Cela dépend des produits. Il y a des produits pour lesquels l'accroche est plus rapide : le crack, la cocaïne, mais aussi le cannabis. On peut tout à fait fumer du cannabis de temps en temps sans être dépendant. Il est vrai que les consommateurs occasionnels sans aucune dépendance sont plus rares, toutefois ils existent. Cela dépend du contexte social.

Un reportage anglais a été réalisé sur le monde des mannequins qui sont filiformes en prenant des coupes faim. Il y était démontré qu'elles prenaient de la cocaïne et qu'elles étaient sans doute addictives, le contexte social faisant qu'il faut tenir toute la nuit et avoir un rythme hyper-intensif. Avec ce mode de vie, il est clair qu'elles auront tendance à être très accrochées rapidement ; ce ne sera pas une prise de temps en temps. Le cannabis n'aurait pour elles aucun effet, si ce n'est l'effet contraire à celui recherché.

Marie Bastianelli
La production de documents de ce type constitue une grande évolution : l'absence et / ou la rétention des connaissances ne feront pas avancer les comportements. Dans les pays où les études ont plus de recul et le discours beaucoup plus libre auprès des jeunes, nous nous sommes aperçus que statistiquement, par rapport au cannabis par exemple, davantage de jeunes essaient effectivement le produit pour tester les effets. En revanche, les études réalisées six mois à un an plus tard montrent que beaucoup moins de jeunes restent accrochés dans des consommations intensives ou régulières.

Yves Sirhener , responsable du groupe académique de soutien et de prévention pour adolescents à risques, rectorat de l'académie de Lille
Maryse Hedibel nous disait que les entretiens réalisés avec certaines personnes leur avaient permis de réfléchir sur leur comportement et d'évoluer. Cela ne nous renvoie-t-il pas, au niveau de l'Éducation nationale, à la nécessité de parler de ces sujets avec les élèves ? On avance de plus en plus vers l'idée que l'interdiction, le tabou, le rapport à la mort ne sont pas forcément les bonnes solutions ; en revanche, leur faire prendre conscience de leur consommation, des conséquences, autrement dit admettre qu'ils sont, à cet instant, dans une consommation particulière et qu'ils ont le droit d'en parler et nous de leur en parler. Ce qui a été dit me semble tout à fait important :"Qu'ils puissent se regarder à travers leurs paroles et regarder leur comportement". Pensez-vous que cela soit possible dans l'Éducation nationale ? Si oui, de quelle manière, quand, dans quel état d'esprit et avec qui ?

Maryse Hedibel
Dans l'absolu, je pense que c'est très important. Il est vrai que les entretiens réalisés portaient sur un thème dont les personnes n'avaient jamais eu l'occasion de parler ; c'est un tabou, même au niveau de la famille. Ils ont été très heureux d'avoir cette opportunité. Au fur et à mesure qu'ils parlaient, ils ont élaboré leur pensée. Tout entretien provoque ce genre d'attitude. C'est une des raisons pour lesquelles les personnes acceptent de le poursuivre même si, au départ, elles disent ne rien avoir à dire. Le chercheur qui réalise une étude n'est pas consommateur ; il fait un travail sur lui-même pour se dire "je n'ai pas de jugement moral à porter sur un dealer, un consommateur ou un délinquant. Je m'intéresse à son fonctionnement, son mode de vie, ses représentations". Dans la réalité, je ne sais pas si cela est possible.

En tout cas, il s'agit de produits interdits. Il est compliqué pour des membres de l'Éducation nationale, qui sont des fonctionnaires, de parler avec les jeunes de pratiques interdites. Comment vont-ils se débrouiller avec leur propre rapport à la loi, leur responsable hiérarchique pour arriver à être cohérent ? Du point de vue de la prévention, il me semble important, au lieu de s'interroger sur le message à faire passer, de se demander comment s'y prendre pour faire parler les gens afin de comprendre que ce ne sont pas des malades, que fumer un joint de temps en temps ne veut pas dire qu'on est dans un mal-être profond d'adolescent perturbé, mais dans des normes juvéniles qui échappent peut-être aux adultes. Cela demande, du point de vue du fonctionnaire, un certain nombre de contorsions peu évidentes mais, en plus, cela implique, au niveau de sa propre personne, un sacré chemin sur soi-même. Dans l'Éducation nationale, soit on fume soi-même et on ne le dit pas, soit on ne fume pas ; on n'a pas de conduite addictive et donc il va falloir travailler soi-même sur le sujet : y a-t-il des groupes de paroles pour les formateurs en toxicomanie ou sur les autres prises de risque ? Si on n'a pas ce type de réponse dans l'institution, il faut aller la chercher ailleurs, en partenariat avec d'autres. Cela dit, ce n'est pas un travail évident à faire.

Marie Bastianelli
Il n'y a peut-être pas de groupes dans chaque lycée, mais il existe des universités d'automne qui se tiennent à Arras de temps en temps. Il y a des premiers signes d'ouverture au niveau du gouvernement. Je vous ai parlé des documents émanant de ministères, même si l'Etat lui-même dit que ces produits et consommations restent illicites. Nous demandons aux procureurs de ne pas envoyer en prison les consommateurs, d'être plutôt à l'écoute et dans l'accompagnement que dans la répression. Comme d'autres secteurs, je pense que l'Éducation nationale va progressivement bénéficier de cet assouplissement. De manière plus générale, il y a des façons détournées de travailler sur ce point : concevoir que des adolescents ont des comportements liés à leur âge et à leur appartenance à une génération, liés aux modifications de la personnalité à ce moment de la vie, aux réflexions sur son propre corps, sa santé, sa façon de prendre des risques, de projeter sa vision sur l'avenir, sur son insertion, sur la société, etc. On peut travailler en terme d'éducation à la santé et plus généralement d'éducation à la vie et à la responsabilisation. Ce n'est pas parce qu'ils sont jeunes qu'ils ne sont pas responsables. Ce n'est pas parce qu'ils ont envie d'expérimenter les choses qu'ils sont prêts à prendre plus de risques que les adultes. Cela vaut pour des comportements licites ou illicites dans les faits, qui concernent plus d'un jeune sur deux.

Un participant
Je suis un homme de terrain, pragmatique. Tout établissement scolaire est concerné par les phénomènes dont nous parlons. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il faut nier le problème. Il y a 500 élèves dans l'établissement que je dirige et je sais que, parmi les élèves de 4ème et 3ème, certains ont trouvé des lieux et des espaces où ils consomment et se servent des 6ème et 5ème comme "bouclier humain" par rapport à l'autorité scolaire. Je vous demande, concrètement, comment puis-je intégrer l'éducation à l'usage dans le projet d'établissement ?

Marie Bastianelli
Rédigé en ces termes, il faudra peut-être attendre que les autorités soient prêtes à l'entendre. Cela dit, si des jeunes ont trouvé des espaces pour leur consommation, peut-être y a-t-il moyen pour les adultes de trouver des espaces particuliers pour en parler. Il faut aussi travailler avec les partenaires extérieurs : il y a des personnes qui ont plus de liberté pour en parler (des points écoute-jeunes, des associations spécialisées, des animations de quartiers, etc.). Peut-être est-il possible de travailler soit en envoyant les élèves à l'extérieur si le dialogue à l'intérieur de l'établissement est impossible, soit en faisant venir des professionnels dans le foyer scolaire.

Maryse Hedibel
Dans l'établissement scolaire, vous pouvez tout à fait interdire cela. Ce n'est pas parce que l'on travaille sur la parole des jeunes qu'on les laisse faire. C'est un produit interdit. Il me semble qu'il y a un cadre à poser qui ne se discute pas.

Un participant
Je n'ai pas de question mais j'ai une réponse. Je suis principal de collège à Longwy, à la frontière de la Belgique et du Luxembourg. Dans l'Éducation nationale, nous faisons ce que nous pouvons, chacun à sa place, avec les moyens dont nous disposons. Depuis quelques années, nous nous posons ces questions dans le cadre d'un comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté. En trois mois l'an dernier, pour 110 élèves de 6ème, nous avons représenté tout ce qu'était le mal-être en partant des arts plastiques, nous avons affiché durant 15 jours les 110 productions devant les autres élèves, les parents et le personnel. Nous nous sommes aperçus qu'en analysant ces productions, il y avait le cancer, la drogue, l'alcool. Nous avons construit des interventions avec une trentaine d'intervenants, tout azimut. Nous sommes évidemment conscients qu'il n'y a pas que l'école. Toutefois, si celle-ci ne s'ouvre pas, on laissera des spécialistes traiter des questions qui ne seront pas traitées au sein des établissements scolaires. Nous savons faire certaines choses, bien que nous soyons des généralistes. Les interventions ont été mises en place 4 ou 5 mois après l'exposition des dessins ; les enfants se sont inscrits dans 2 ou 3 ateliers. Nous avons été surpris par des élèves de 6ème qui se posaient la question de la mort, l'intervenant sur les questions de sexualité a été fortement apprécié des élèves de 5ème, etc. Cela pour dire que nous pouvons agir, si nous en avons la volonté !

Notes

(1) - Cette recherche a été faite en collaboration avec Marie Bastianelli qui a réalisé une partie des entretiens, au cours de l'année 1997-1998. Le financement a été réalisé par la MAIF. Les résultats sont disponibles sous forme de rapport auprès de la MAIF.

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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