Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

Consommation de masse : état des connaissances

Marie BASTIANELLI, Psychologue, RESTIM, service inter-institutionnel : information, formation et clinique des psychostimulants, Boulogne 92

Depuis un peu plus d'un an, l'observatoire français des drogues et des toxicomanies ( OFDT) a mis en place un programme d'observation des tendances récentes sur les nouvelles drogues : TREND. Un fascicule datant de mars 2000 donne les premiers résultats de ce travail. Dix sites en France ont été choisis sur le territoire national et le choix des sites est en cours dans les DOM-TOM. Ils ont été des points d'observation de tous les usages de produits par le biais de chercheurs en sciences humaines (ethnologues, anthropologues, sociologues) qui observent les comportements d'usage, de médecins généralistes, de services d'urgences susceptibles d'accueillir des personnes en état de crise par rapport à un usage de produit. Ce programme permet d'observer l'évolution des comportements d'usage et des types de produits que nous voyons apparaître sur le marché français et donc d'être au plus près de ces évolutions pour s'y adapter plus rapidement que par le passé. Nous savons que nous avons parfois du retard et que cela peut être problématique en terme de soins et de prévention.

Les recherches et les données récoltées le sont dans trois espaces de consommation :

  • L'espace festif, au sens général ;
  • L'espace urbain : la rue, les lieux publics ;
  • L'espace privé : les consommations solitaires ou en petits groupes mais dans un contexte vraiment privé.

L'espace festif est le plus souvent assimilé au milieu «techno» qui a été rapidement stigmatisé par le grand public comme étant le milieu privilégié de diffusion des nouveaux produits et des produits de synthèse. Mais il existe d'autres espaces festifs que les raves telles qu'elles sont classiquement décrites : les boîtes de nuit, les clubs, les discothèques, etc. mais aussi les concerts de rap, de rock ou autres. L'espace techno est un espace festif parmi d'autres.

L'espace urbain est constitué de toutes les consommations de rue ainsi que les consommations plus classiques et mieux connues en terme de toxicomanie : héroïnomanie, crack sur Paris, etc.

L'espace privé est un espace auquel, par définition, nous n'avons quasiment pas accès : il se fait au domicile des personnes. Il est, par conséquent, très difficile d'avoir des données sur cet espace. Cela n'empêche qu'il existe des consommations dans ce cadre et nous le savons bien.

Revenons au milieu «techno». Il se trouve qu'il offre des possibilités particulières d'observation du fait de la grande tolérance de ce milieu. A partir du moment où l'on dispose des éléments qui permettent d'accéder à une fête, sans qu'il y ait une régulation particulière des personnes présentes, ce milieu est d'un accès assez facile, en particulier les fêtes clandestines qui s'organisent de manière ponctuelle un peu à l'écart des grands centres urbains. On peut y observer des comportements d'échanges de produits, de ventes, de consommations, de régulations des effets de ces produits. Cela donne, dans un espace-temps particulier, celui de la fête, un observatoire privilégié des consommations et des produits qui circulent, notamment des drogues de synthèse et les nouvelles drogues.

En conséquence, des chercheurs qui étudiaient ces questions ont utilisé ce terrain pour décrire ce qui s'y passait, pour mieux connaître le phénomène, pour voir ce qu'on pouvait y faire. Ce milieu, cette culture étaient déjà stigmatisés et le fait d'aller y travailler n'a pas manqué de les stigmatiser davantage mais, dans le même temps, c'était une chance énorme de connaître les comportements.

C'est pour cette raison que je ne vous parlerai pas précisément de cette culture mais vous expliquerai ce qui, dans les données actuelles et dans la façon de réfléchir des pouvoirs publics et des observateurs de terrain auprès des jeunes usagers, me semble intéressant comme piste de travail et de réflexion.

Les produits consommés

Ils sont de plus en plus nombreux, variant à l'infini car, à partir du moment où l'on parle de drogues de synthèse, on parle de molécules chimiques synthétisées dans des laboratoires, ces nouveaux médicaments arrivant sur le marché d'une manière contrôlée ou clandestine. Dans tous les cas, il s'agit d'un procédé chimique de modification de molécules. Avec quelques connaissances, il est possible de faire varier ces molécules à l'infini. Ces connaissances, assez basiques, circulent tout à fait librement sur Internet actuellement et ce depuis déjà quelques temps. Il existe une certaine facilité à fabriquer ces produits et à en modifier légèrement la nature pour ne pas tomber sous le coup de la loi. En effet, une molécule un peu différente ne sera pas répertoriée comme faisant partie des substances prohibées ; le temps qu'elle soit reconnue et répertoriée, cela permet sa diffusion sur le marché.

Il est pratiquement impossible d'énumérer l'ensemble des produits et des molécules que nous sommes susceptibles de rencontrer et d'en décliner la nature chimique, les effets spécifiques, les risques. Il est évidemment très important que des pharmacologues se penchent sur ce problème pour pouvoir réagir rapidement en cas d'arrivée de produits très dangereux et de survenue de problèmes physiques liés à leur consommation. En effet, il faut pouvoir réagir correctement quand une personne arrive aux urgences ou se trouve en péril. De manière générale, lorsque nous sommes amenés à rencontrer de jeunes consommateurs, il est très important d'avoir une connaissance de base sur les molécules, sans que s'impose la nécessité de maîtriser des connaissances approfondies. En revanche, il faut vraiment connaître les grandes classes d'effets des produits. Pour comprendre pourquoi telle personne va consommer tel produit dans tel contexte, le plus pertinent est de s'attacher à la compréhension des effets recherchés ; cela permet, par voie de conséquence, une meilleure compréhension des comportements.

En terme d'effets, nous pouvons classer les produits, quelle que soit leur nature chimique, selon trois grandes classes d'effets sur la personne, d'un point de vue psychique et physique :

  • Les stimulants ;
  • Les hallucinogènes ;
  • Les sédatifs.

Dans la catégorie des stimulants, on classe la cocaïne, le crack et le speed, terme repris par les usagers (famille des amphétamines). Ce sont des produits de plus en plus présents qui ont fait leur retour depuis une dizaine d'années, et c'est logique.

En effet, notre société valorise la performance de manière prépondérante : il faut réussir ! Etre performant ; être toujours efficace et efficient dans son travail. Il est difficile de revendiquer le besoin de faire une pause, de ne pas être au meilleur de ses performances pendant quelque temps. Nous en reparlerons avec les problèmes de dopage ; il faut toujours être au "top". Ces stimulants donnent une forte impression de puissance en rapport avec la notion de vitesse : le rapport au temps n'est plus le même, tout s'accélère. La puissance et la vitesse sont des notions particulièrement importantes au moment de l'adolescence, comme une réponse au déni de l'idée de la mort. A ce moment-là, la consommation de stimulants paraît tout à fait logique.

La prise d'hallucinogènes produit une modification de l'état de conscience, des perceptions du monde qui nous entoure et également de soi-même. De ce point de vue, il s'agit de la recherche d'un vécu expérimental. C'est l'exploration de soi-même et du monde, c'est expérimenter une autre façon d'aborder les connaissances. Il est logique que l'on rencontre ce type d'expérience à l'adolescence où naturellement on est confronté à des modifications de soi et de la perception du rapport aux autres. Parmi les hallucinogènes consommés actuellement, on retrouve des produits naturels (champignons), le LSD, des produits de synthèse qui peuvent avoir, selon les molécules, des effets hallucinogènes plus ou moins intenses, longs, etc.

Nous avons également évoqué les sédatifs au premier plan desquels on retrouve des substances telles que les opiacés. Les sédatifs permettent de calmer l'angoisse et l'anxiété, états que l'on peut fortement ressentir à l'adolescence : confrontation à l'inconnu susceptible de faire peur. Ils calment également les effets négatifs des produits précédemment utilisés (stimulants, hallucinogènes) dont les effets peuvent parfois dépasser ce à quoi s'attendait l'usager. Toute une série de médicaments licites, prescrits par un médecin pour des parents angoissés ou surmenés, sont présents dans la plupart des pharmacies familiales et accessibles aux jeunes. La France présente la consommation de psychotropes licites la plus importante de toute l'Europe.

Vous pouvez remarquer que ces trois classes d'effets correspondent à des substances qui, pratiquement, existent depuis longtemps. Au lieu de parler de nouvelles drogues, il est plus approprié de parler de nouvelles modalités d'usage ou encore de redécouverte d'un usage ou d'un produit.

Parmi ces trois classes d'effets, certains produits peuvent être anesthésiants. Ils peuvent être des sédatifs parce qu'ils vont calmer et faire dormir, des hallucinogènes parce que pris à fortes doses ils vont avoir un effet majeur sur le système nerveux central. On peut également y adjoindre les euphorisants qui peuvent être des stimulants, des hallucinogènes ou des sédatifs qui, mélangés à de l'alcool, provoqueront de l'euphorie. Le même effet peut être obtenu avec les hypnotiques.

Là encore, si nous retenons les anesthésiants, la plupart d'entre eux sont des produits médicaux existant depuis longtemps, comme le protoxyde d'azote, le GHB, la kétamine. Sous surveillance et contrôle médical, ces produits sont utilisés même pour des femmes enceintes afin de calmer les douleurs des premières contractions, pour des nourrissons ou des personnes âgées. Ils présentent des propriétés très sécurisantes sur le plan de la santé si les conditions particulières d'usage sont respectées. Pris dans un autre contexte, et notamment associé à une prise d'alcool, ils peuvent entraîner des risques spécifiques : coma profond, détresse respiratoire et éventuellement détresse cardiovasculaire.

Contextes et stratégies d'usage

Nous constatons donc un mélange de produits licites, illicites ou licites détournés de leur usage. Ce qui conduit à dire que s'intéresser aux molécules en elles-mêmes est moins intéressant que de s'attacher à la description des effets recherchés et des contextes de prise de ces produits.

La recherche de TREND présente l'intérêt de décrire ce que regroupent les polyconsommations. Nous savons désormais que le fait de prendre un seul produit est relativement rare, quel que soit le contexte d'usage. L'alcool et le cannabis sont souvent présents et banalisés au point que nous n'évoquons même plus leurs effets venant se surajouter aux effets d'autres produits. Tout le monde s'accorde à dire qu'il est déterminant de comprendre les polyconsommations et de s'attacher aux risques liés à celles-ci. En usage simple, nous avons observé une multitude de molécules difficiles à décrire ; en usages combinés, il devient réellement impossible de faire du cas par cas.

Un autre intérêt de ce travail est l'ébauche d'une compréhension des polyconsommations. Au lieu de dire que la situation est anarchique, ce qui peut être vrai pour quelques personnes à la dérive, on tente de comprendre pourquoi un produit est pris, puis un autre : y a-t-il des stratégies particulières ? Cela a-t-il du sens ?

A partir du moment où l'on donne sens à ces stratégies de consommation, on peut également en apprécier les démarches et réduire les risques liés à ces consommations. Une première ébauche de réflexion qu'il faut poursuivre décrit les fonctions de la polyconsommation comme :

Une maximalisation des effets, c'est-à-dire une mise en synergie des effets produits qui permettra d'autres effets ou en augmenteront la puissance : relance d'un effet s'amenuisant, accélération de la montée de l'effet d'un produit, renforcement de plusieurs effets combinés ;

L'équilibrage des effets en rajoutant un effet : sur un stimulant rajouter un effet un peu plus " soft " ; masquer un effet ; sur un produit susceptible d'être un peu hallucinogène, rajouter un effet stimulant pour augmenter cette composante ;

Le contrôle des effets négatifs, par exemple l'utilisation de sédatifs permettant de mieux gérer une descente des effets ou d'atténuer une montée trop forte.

Ajoutons une fonction de rechange : quand il n'y a pas d'ecstasy disponible sur le marché, on prendra à la fois un stimulant et un hallucinogène léger de manière à reconstruire l'effet recherché. Ces démarches montrent alors que ces adolescents sont capables de prendre les renseignements nécessaires pour s'approcher de l'état dans lequel ils veulent être. Plutôt que de prendre n'importe quoi pour " se défoncer ", il y a là une recherche de connaissance des produits et de leurs effets, parallèlement à une connaissance de soi et des effets produits sur son propre corps, une gestion et une maîtrise de cette consommation.

L'approche par les comportements d'usage est la conclusion logique de notre réflexion.
Plutôt que de dire : " On ne prend pas de drogues ou on en prend. Si on en prend, on est dépendant, on devient un drogué et un toxicomane et donc on doit se faire soigner ou emprisonner ", on réfléchit en terme de type d'usage et de comportement d'usage.

Il s'agit d'une façon très nouvelle d'aborder les usages de produits : il peut y avoir un usage simple, un usage récréatif, un usage ponctuel, quel que soit le produit, y compris un usage simple d'opiacés, même si nous n'en parlons pas trop encore. Il peut y avoir des usages nocifs qui vont soit déborder le consommateur dans ses propres capacités de gestion et entraîner des problèmes de santé ou sociaux, soit devenir très régulier et éventuellement produire des difficultés à plus long terme. Il peut aussi y avoir des usages beaucoup plus problématiques qui entraînent une réelle dépendance et une réelle incapacité à vivre sans ce produit. Ce sont des concepts à affiner parce que très récents. La réflexion évolue et cela permet de dégager de nouvelles pistes de travail, de prendre les jeunes comme des gens responsables, de comprendre ce qu'ils font, de les aider à gérer leur consommation, de leur faire entendre qu'il y a des limites à ne pas dépasser et pas nécessairement celles qu'on leur avait montrées auparavant. On travaille à la gestion de la consommation avec les usagers pour limiter les risques, sans que cela ne se traduise par une interdiction totale dont on connaît, depuis des années, l'inefficacité. Nous parlons aujourd'hui d'éducation à l'usage.

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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